dimanche 21 mai 2023

Carol Robinson + l'Archipel Nocturne : " The Weather Pieces ": "Blanc de neige": îles flottantes au gré du vent changeant.

 


Carol Robinson + l'Archipel Nocturne
The Weather Pieces 

Coproduction CCAM

Fascinante interprète de la musique d’Éliane Radigue, Giacinto Scelsi, Luigi Nono, Morton Feldman ou Phill Niblock, Carol Robinson développe depuis des années sa propre écriture avec un intérêt marqué pour le dialogue entre instruments acoustiques et électroniques. L’Archipel Nocturne, ensemble créé par Louis-Michel Marion, l’a invitée à écrire une pièce nouvelle et lui transmettre trois autres pièces précédemment créées. Toutes appartiennent à un cycle intitulé The Weather Pieces inspirées par nos perceptions des phénomènes météorologiques. Par leur imprévisibilité, ils nous amènent, parfois pacifiquement, parfois avec violence, à interroger notre rapport à la nature. Pour en donner une traduction musicale, Carol Robinson convoque aussi bien la spatialisation du son que des processus aléatoires avec l’ambition d’atteindre l’expression d’une énergie pure. Blanc de neige, spécifiquement écrite pour l’Archipel Nocturne, convoquera bourrasques cristallines, frottements de crins, nuées de flocons, timbres colorés et granulaires, morsure du froid, scintillements électriques et souffles profonds.

Trois soli en apéritif pour cette création au final en trio "Blanc de neige"qui démarre par un portrait de chacun des protagonistes: ce seront , Le fond de l'air II pour saxophone soprano, Nacarat pour guitare électrique et Black on Green pour contrebasse, qui intègrent toutes les dispositifs d'informatique musicale et de la diffusion singulière.

Violaine Gestalder inaugure le processus de création et nous interprète au saxophone ce "Fond de l'air II", plutôt charmeur et délicieuse mise en bouche d'une musique intérieure discrète et bordée d'un texte susurré en fond sonore . Lui prend le pas, la contrebasse de Louis Michel Marion avec "Black on green", poésie sonore douce et calme évocation d'une météo venteuse. C'est la venue de Christelle Sery avec "Nacarat"qui vient chambouler, bousculer le tout pour des crissements et hurlements de guitare électrique insolente et ravageuse. L'artiste tient la scène et ébouriffe, décoiffe de ses sonorités rugueuses alors que ses mains épousent son instrument avec passion et fougue. Belle présence malicieuse et sensuelle d'une femme qui se joue des conventions avec naturel et détachement. Tenue adéquate et corps engagé pour une prestation forte et convaincante. Au trio de créer ce "Blanc de neige" déconcertant qui mêle les genres avec désinvolture et audace, distanciation et pourtant sensations fébriles. Une météo plutôt prometteuse et scrupuleuse des sons changeants comme le flux des saisons et la versatilité du temps, ce weather si intempestif, incertain et source de divagations multiples: nuages, précipitations, éclaircies et accalmies au programme..

.Carol Robinson : composition • Christelle Sery : guitare électrique • Violaine Gestalder : saxophone • Louis-Michel Marion : contrebasse • Charles Bascou & Carl Faia :  informatique • Christophe Hauser : son

Production : L'Archipel Nocturne • Coproduction : CCAM/Scène Nationale de Vandœuvre.

CCAM, Vandœuvre le 20 Mai dans le cadre de Musique Action



Elsa Biston & HANATSUmiroir : "Attentifs ensemble": à l'affut des sons à pister sous "poursuites", indices d'écoutes et codes de "bonne conduite" d'auditeurs participatifs !

 


Attentifs ensemble

Coproduction CCAM 

Elsa Biston développe des constructions musicales à partir d’objets sonores vibrants, quelque part entre poésie pragmatique et exploration acoustique. C’est donc tout naturellement qu’elle a fait la rencontre de l’Ensemble HANATSUmiroir qui aime franchir les frontières en toute liberté. Ils ont choisi d’interroger la notion d’attention, celle qui nous permet de nous lier les uns aux autres, mais aussi celle que l’on se dispute et qui fait aujourd’hui l’objet d’un véritable commerce. À contre-courant d’un usage de la musique qui permet de se couper du monde, de s’abstraire, Elsa Biston et HANATSUmiroir ont pour ambition de créer une matière sonore qui cherche à développer l’attention à l’autre et la conscience de l’espace partagé. Attentifs ensemble mêle instruments acoustiques, électroniques et textes projetés pour créer un espace d’écoute ludique et apaisé.


Dans une configuration au carré, assis de façon frontale et en miroir, le public est invité à l'écoute des quatre protagonistes du récital à gouter une heure durant l'expérimentation d'une "écoute dirigée", sorte de leçon de bonne conduite, suggérée par des textes et consignes d'écoute inscrites sur une bande lumineuse. Alors, les "rebelles" aux directives, sortez vite car on ne vous lachera pas lors de cette "lec-dem", lecture démonstration digne de celles du chorégraphe Alwin Nikolais ou du training du spectateur de Feldenkrais: suggestions "autoritaires" de bon aloi pour sonder, vivre et ne rien manquer de ce qui vous sera proposé. Écoute d'un instrumentarium étrange, décalé, original: des objets détournés de leur usage quotidien, papier transparent froissé suspendu, partition épinglée au pupitre, bassine et cadre réunis pour percuter de concert, etc...Cela fait sens et résonance, si vous suivrez à la lettre les suggestions d'écoute, d'attitude corporelle suggérée, ligne de postures, à l'affut, en alerte. Pas besoin de ce "commentaire" diriez-vous? Et bien pourquoi pas si "soumettre" docilement en suivant pas à pas le cheminement proposé. Les vibrations se devinent, se dévoilent peu à peu, les plages de liberté d'interprétation des sons se faisant plus dociles ou intuitives. Il faut observer Ayako Okubo faisant corps avec sa flute contrebasse, sorte de monstre sonore et plastique où elle se confond et se font dans le triangle de sa colonne dorsale courbe, avec grâce et volupté. Souffle des narines, de tout le corps, alors que la contrebasse de Louis Siracusa-Schnneider invente des ratures et caresses de son archet ou de ses doigts sur l'instrument. Aux percussions Olivier Maurel est attentif et accompagne cette aventure sonore originale avec intuition et dextérité. Aux commandes acoustiques, c'est la magicienne Elsa Biston qui se taille la part belle en  détectant les instants où enclencher vibrations, souffles, tumultes et amplifications à bon escient. C'est du vivant, du sur mesure haletant de chaque instant qui tient en haleine. Objets inanimés avez vous une âme? Bien sur et cette démonstration quelque peu directive ou scolaire est convaincante. Ensemble, autour de la grosse caisse, c'est un rituel qui se déroule, secret et étrange.Une dramaturgie se dessine à l'écoute de ses visions fantomatiques irréelles quand un son parvient de nulle part et semble rappeler esprits et fantômes à nos mémoires auditives immédiates. Fantômes de l'opus qui inquiète, déroute et nous plonge dans le suspens et mystère de la création musicale. Un bon moment de partage à savourer en toute innocence et sans céder aux danger de la "mallette pédagogique" qui voudrait nous faire croire que nous ne sommes pas capables de détecter seul les subtilités et secrets de fabrication de ces recherches sonores autant que visuelles.

 Elsa Biston : composition, électronique • Ayako Okubo : flûte contrebasse • Olivier Maurel : percussions • Louis Siracusa-Schneider : contrebasse • Raphaël Siefert, Léa Kreutzer : lumières • Maxime Kurvers : collaboration au dispositif 

Ferme du Charmois — Accès par l’allée Jean Legras, 54500 Vandœuvre-lès-Nancy le 20 MAI dans le cadre de Musique Action piloté par le CCAM de Vandoeuvre

"Carte blanche": Barbara Dang: improvisations, inspirations....Le piano libre....

 

Barbara Dang imagine une randonnée musicale à travers les œuvres de compositeurs qui ont repoussé les limites connues de la création. Cette mise en résonance de pièces courtes pour piano dessine un chemin à travers les époques et les espaces.Héritière d’une transmission musicale éclectique, ses rencontres lui font faire diversion et pratiquer très tôt l’improvisation libre. Son univers sonore se nourrit du répertoire expérimental (Andriessen, Cage, Cardew, Cowell, Feldman, Lucier, Satie...) l’amenant à utiliser des techniques inhabituelles : piano préparé, amplifié, jeu à l’intérieur, intégration du silence et des sons de l’environnement… Elle privilégie l’action musicale pure, le geste s’accompagnant souvent d’objets minutieusement choisis.

Dans la salle du premier étage de la MJC Lillebonne, la voici, frêle silhouette discrète se présentant au public fidèle du festival, modeste interprète qui va se révéler lors de ce "récital solo" plein de grâce et de surprises musicales. Sept pièces vont se succéder, pièces courtes, sortes de "nouvelles musicales" qui s'enchainent à l'envi dans une logique sonore ascendante qui émeut et séduit. Interprète aguerrie à des styles et écritures poly et pluri résonantes, elle se joue des registres et signatures, écritures musicales variées et choisies à l'occasion d'une "matinale" apéritive fort réjouissante. Par la curiosité des oeuvres, leurs colorations diverses et compositions éclectiques et grâce à une technicité, dextérité remarquable. Artiste sensible nous révélant des sonorités proches d'un Debussy ou Ravel au sein de pièces contemporaines, des "préparations" hors pair du piano entre autre. Il faut l'observer créant debout, au dessus du piano, une singulière cuisine instrumentale faite de rajouts de pinces à linge et autres accessoires à la résonance et frappe sensible. Une boite à bijoux, boite de Pandore bienveillante ou cabinet de curiosités musicales. Objets qu'elle manipule, triture ou pince à l'envi par pur plaisir de l'interprétation en direct, devant nous. Son attitude corporelle faisant corps avec le piano ouvert, béant, prêt à tout pour nous inviter à la découverte visuelle d'une musique inédite, savante et plurielle.  Un excellent moment brodé de surprises, d'écoute attentive, tendue, en empathie avec ce risque constant de celui, celle qui ose se livrer devant et avec nous au jeu de l'improvisation personnelle autant qu'à la stricte configuration de l'interprétation d’œuvres écrites par des compositeurs audacieux, iconoclastes et brillants d'inventivité.

Barbara Dang : piano • Production : Muzzix 

Lieu 
MJC Lillebonne — 14 rue du Cheval Blanc, 54000 Nancy le samedi 20 MAI dans le cadre de Musique Action piloté par le CCAM Vandoeuvre


mercredi 17 mai 2023

TRACES : THR(O)UGH + VÏA Damien Jalet + Fouad Boussouf / Ballet du Grand Théâtre de Genève : faire "face" au danger de la soumission....Faire signe, trace et empreinte.

 


THR(O)UGH
est présenté dans le cadre du portrait consacré à Damien Jalet

Dernier rendez-vous avec Damien Jalet, THR(O)UGH s’inspire à la fois des attaques de novembre 2015 et d’un rituel japonais où les hommes chevauchent d’immenses troncs d’arbre. Ceux-ci sont évoqués ici par un imposant cylindre que les danseurs esquivent, franchissent, traversent avec une virtuosité impressionnante. En seconde partie, VÏA évoque la terre et ses tonalités chaudes, la rue et son asphalte, dialoguant avec l’énergie brute de Fouad Boussouf.


Interprétées par le Ballet du Grand Théâtre de Genève, ces deux pièces chorégraphiques révèlent des univers aux esthétiques marquées. Fasciné par les rituels, les états de danger, et la gravité, Damien Jalet, chorégraphe, et Jim Hodges, plasticien new-yorkais, ont créé une pièce où un énorme objet cylindrique, à l’image d’un tunnel ou d’un passage entre naturel et surnaturel, invite les danseurs à interagir. Ce projet a été catalysé par l’expérience personnelle de Damien Jalet comme témoin et survivant des attentats du 13 novembre 2015 à Paris.
Pour traiter les images non effaçables de ces atrocités et apaiser un esprit brisé, le tunnel de THR(O)UGH amène le souvenir le plus sombre de la vie du chorégraphe dans une autre lumière. La musique de Christian Fennesz influence la corporalité des danseurs de ce chaos, entre mannequins de crash-test et fantômes. Virtuoses, aléatoires, incandescents, contrôlés, les mouvements témoignent des expériences intenses du vécu collectif. Cette pièce chorégraphique porte les traces du danger, de l’imprévu, de ce moment précis où le temps et le lieu déterminent l’avenir.
 

Tunnel, cocon ou ver à tube marin gigantesque tel les phryganes d'Hubert Duprat (bijoux insectoïdes) doté d'une carapace de camouflage, gris-marron, la "pièce maitresse" sculptée est omniprésente durant toute la durée de cette "nouvelle" chorégraphique sidérante. Un danseur en jaillit comme expulsé dans l'urgence, fusée rapidement suivie des entrées fulgurantes d'autres personnages, communs, vêtus sobrement au quotidien. Ils s'aspirent, s'absorbent les uns les autres, air et terre convoqués dans des déflagrations physiques incessantes et surprenantes. Danse-fusionnelle, enrobée, cathartique, contagieuse de l'un à l'autre, rémanence des images en sempiternel mouvement. Les corps sont à l'unisson, au diapason d'un drame qui se pressent, se devine, s'imagine, muni des indices de lecture chorégraphique signés Damien Jalet. Cette machine broyeuse qui avance jusqu'au bord du plateau fascine, obsède: rouleau compresseur de destinées frappées par un sort détestable et irrévocable. On songe au tank de Roméo Castellucci dans "Tragedia endogonidia #8" qui menaçait le public, frontal et belliqueux instrument de guerre en marche....Image qui colle à la rétine et travaille toujours son impact sur les imaginaires des spectateurs....De ce géant plastique, sculptural, conçu par Jim Hodges la dramaturgie se fait incarnation d'un monstre, ogre menaçant, opérant son triste labeur pour broyer les corps, suspendus encore en apnée dans un espoir de survie, de dernier souffle en suspension: suspens,  pour ce déséquilibre, ce risque. Les hommes et femmes, dix danseurs tentent de manipuler la broyeuse en s'accrochant aux prises de la paroi convexe, tel un mur d'escalade tombé à la renverse, infranchissable obstacle. Le va et vient de duos à terre face à cette bête, font office de flux et reflux, vague phagocytant les êtres...Les corps se dénudent dans ce combat perdu d'avance: un personnage spectral en habit d'urgence argenté, sans visage hante ce tube malfaisant à l'oracle toxique.Attire les autres en son sein dans ses entrailles de baleine à la Moby Dyck...Pas de salut si ce n'est ce tableau d'images fascinantes à la Marey ou Muybridge où les corps se décomposent en mouvements diffractés, décomposés comme dans un kaléidoscope lumineux... Léonard de Vinci, évoqué pour sauver ce monde, bras écartés mouvants au coeur de sa roue du destin. Perspectives dans un miroir réfléchissant une lumière, espoir ou effet d'optique vain. Jan Maertens comme artisan de cette mise en lumière fabuleuse. Christian Fennesz pour une musique en osmose avec cet univers chaotique.La roue tourne cependant inexorable...Les corps gisant pour témoin obsédant d'un drame ici devenu icône universelle d'un terrorisme qui n'est ni illusion, ni magie ou source de rêves et fantasmes de lanterne magique. Troublante danse de l'urgence faite de courses folles, de respirations, de tensions extrêmes: les corps ciblés ne se relèveront pas...
hubert duprat
hubert duprat cylindre

VIA


Pour VÏA, Fouad Boussouf et Ugo Rondinone ont imaginé un plateau lumineux aux tonalités chaudes. L’ambiance est celle des suds ou des étés, comme l’asphalte sous le soleil ou les dunes sous la lumière zénithale. La danse est ramenée à son point d’origine : le sol. Cette origine, pour Fouad Boussouf, c’est aussi la terre africaine, la street et les voies de la danse hip-hop, le chemin urbain que l’on frappe, contre lequel on rebondit, fort. Le mouvement est intense, violent, répétitif, jusqu’à la transe, où le corps fatigué de laisser sa trace, s’écrase, s’arrondit et s’évapore. VÏA est une présence de tous les instants, où il n’y a pas de vraie ou de fausse piste mais de la justesse, voire de la justice. Les danseurs évoluent sur des registres inattendus et leur présence de chaque instant nous émeuvent profondément.

D'un tout autre registre, succède pour cette soirée partagée à la Filature, la pièce de Fouad Boussouf.

Des quatorze interprètes du Ballet de Genève, il fait une exposition très plastiques de tableaux vivants, installations mouvantes et lumineuses d'une plasticité incroyable. Couleurs fondamentales sur lesquelles se découpent au départ des silhouettes vêtues de longues tuniques rouges, quasi mystiques atours votifs. Ébranlées de sursauts, de secousses contagieuses répétitives qui avancent, frontales, décalées ou à l'unisson comme une batterie humaine en marche soudée. L'agencement du groupe en géométrie savante et rythmée comme une architecture tectonique, sévère, au cordeau. Parfois une figure isolée s'en échappe mais regagne vite son giron. Happée, domptée, obéissante, soumise...L'uniformité règne sous ces capuches et vêtements religieux dictée par une musique entêtante... Des pulsations incessantes nourrissent l'écriture chorégraphique sur fond bleu, sol blanc, chasubles rouges...Stricte communauté asservie, assujettie, conquise par une "dictature" policée. Chacun ôte son apparente peau pour dévoiler du bleu comme une chrysalide en métamorphose. Ugo Rondinone comme façonneur de lumières, de couleurs flashy intenses qui font sens et espace.Vont-ils se libérer de cette oppressante identité commune ou rejoindre à nouveau une uniformité contraignante? ..... Unisson et convulsions reprennent le pas martial, quelques solos fluides en suspension viennent ponctuer et aérer cette autorité omniprésente. Le fond de scène se transforme de jaune éclatant sur le bleu des costumes. De petits rebonds en résonance animent les mouvements et les prolongent.  Un art de la pose pour respirer et des échappées belles d'individus pour fuir cette unicité asservissante. La signature de Fouad Boussouf se régale de la disponibilité et de l'écoute des danseurs à intégrer sa gestuelle mais à la décaler par l'effet du nombre: un matériau rare et précieux que ces interprètes galvanisés par la nouveauté et la découverte. La perspective des alignements frontaux qui se déplacent à l'envi, comme signature de l'instant. Un cercle, une élue au centre, aspirée, absorbée par le rythme des autres, aimantée, galvanisée, comme une respiration commune d'un sacrifice annoncé... Des fresques lentes se tracent, reposantes lignes, éphémères frises  en découpe de silhouettes noires. Et puis, c'est le justaucorps jaune qui l'emporte et façonne les corps, "seconde peau sans trou" alors que leurs oripeaux jonchent le sol en fond et devant de scène.


Chrysalides vers une métamorphose? Chaine et maillon de corps mouvants en découpe pour cette communauté de chair, calligraphie plastique en mouvement de toute beauté. La lumière opérant sur cette matière première corporelle si bien modelée. Ces secondes peaux, enveloppes d'une figure de méduse palpitante, géante créature qui pulse, termitière plastique fascinante. Le fond de scène se fait "rose", la musique omniprésente ne disparait jamais de cet espace gouverné par la tyrannie du rythme et de la virtuosité d'une exécution physique et athlétique sans faille. La danse en ricochet d'un corps à l'autre, passation du geste reproduit en cascade uniforme. Et toujours cette palette de couleurs fondamentales "united colors of the dance", ce graphisme à angle droit, carré, rectiligne architecture tectonique, dynamique, organisée, tirée au cordeau. Pas de hasard ici, mais une construction drastique, savante et exécutée par des artistes d'une exigence inaccoutumée entre les mains d'un chorégraphe conquis par l'énergie du groupe qui se révèle moteur d'une machinerie huilée à l'envi.

« La danse jusqu’à la transe
où le corps fatigué de laisser sa trace
s’écrase, s’arrondit et s’évapore »
Fouad Boussouf

A la Filature à Mulhouse le 16 et 17 MAI en coréalisation avec Chaillot Théâtre National de la Danse (et présenté dans le cadre de la programmation Chaillot Nomade)


ugo rondinone


samedi 13 mai 2023

"Madrigals": le micro-string, ceinture noire leur va si bien....

 

Avec Madrigals, Benjamin Abel Meirhaeghe se saisit des Madrigali guerrieri et amorosi, composés en 1638 par Claudio Monteverdi pour en faire une oeuvre située hors du temps.


Dans une caverne étrange aux tonalités mythologiques, l’amour et le combat, qui donnent leur titre à ces chants, s’expriment avec force à travers une communauté débridée et en quête d’elle-même, où l’humain et le divin semblent fusionner. Le mouvement frénétique des corps nus alterne avec les moments de repos. Comme le compositeur prenait ses distances avec la musique religieuse par cette oeuvre tardive de la Renaissance italienne, l’adaptation qu’en propose Meirhaeghe, étoile montante de la scène belge, porte aussi la marque d’une émancipation. Tout en en restituant la beauté première, les interprètes s’approprient les airs, dans une partition qui mêle les instruments classiques et sons électroniques composée par Doon Kanda. Un rituel fait de tensions et de désirs, d’émotions et de sensualité, orchestré par un protagoniste original du théâtre musical contemporain.

 
Ambiance fumigène, une faille dans le rideau de scène, béance, brèche ou vulve, aven "maria" pour une vision curieuse: une femme nue, ou presque puisqu'une ceinture de micro lui tient lieu de cache sexe, string ou ceinture de chasteté. Le ton est donné à ce corpus-dei païen, farci de bruitages évoquant une caverne humide et suintante, un sol granuleux scintillant. Huit interprètes et trois musiciens en "live" pour les cordes. Elle, en solitaire en prologue, anone quelques propos sur "l'énergisé" qui voudrait nous introduire à la lecture d'un texte insensé. Un conteur-chanteur, beau ténor riche en timbre voluptueux excelle dans une prestation qui pourrait sauver le spectacle à lui tout seul... Reptations animales, quatre pattes et portés font office de chorégraphie signée de Sophia Rodriguez, pale mise en espace redondante, courses et occupation du plateau pour combler le vide... Un duo galant plein de facéties, une fresque à la vase grec, une pause à la Faune de Nijinsky, des rondes proches de celles de Rudolf Laban sur le Monte Verita à Ascona... Bref, c'est du copié-collé sans âme où la musique entre chants plus ou moins bien interprétés (n'est pas chanteur qui veut) et mixture indigeste électronique se meut avec peine dans ce fatras. Combats, contacts, trio enlacé, cercle de nymphettes à la Duncan, isadorables créatures perdues dans leur nudité qui n'aura de cesse qu'avec les peignoirs des saluts, qui, pudiquement vont habiller ceux qui pourraient aller se rhabiller. Monteverdi, pas vu, pas entendu, spectre des cavernes spéléologiques où le son du goutte à goutte karstique est celui de deux pailles glougloutant dans des verres de cocktail. Enfantillages... On s'y fait des bisous tendres et le groupe se voudrait dionysiaque, bachique ou communautaire. Rien de tout cela n'émerge, même pas les respirations sismiques terriennes des corps rampant au sol. Un archet vient scier le violon en bord de scène, un feu tribal rituel style scouts d'antan rassemble les interprètes autour d'une guitare. Le chant maladroit d'un interprète à la une pour ce tableau à la Georges De La Tour qui fait de cette veillée commune une pause salutaire mais ennuyeuse. Un Christ suspendu à une corde, mythe païen, sacrifice sans être Araki pour autant, tout s'enchaine jusqu'à une série d'images 3D projetées, sorte de magma de chair artificielle ondoyante, vers de terre glauques et fort laids, repoussant les limites du vulgaire. Erwin Wurm en tremblerait... On sauvegarderait un message où le corps serait le plus bel instrument vocal et chantant, dansant si toutes ces composantes n'étaient absentes. L'utopie revendiquée de ces courses folles sans direction ni intention, sans le poids que revendiquait Laban, est creuse et de cette caverne inondée de fumigène, des rayons lasers semblent danser du bout des bras d'un interprète qui disparait peu à peu. De ce "Feu d’Artifice" à la Giacomo Balla, rien ne surgit excepté l'éblouissement pour le public de cette verdure fluorescente déplacée. Ballet de faisceaux caricatural à souhait. Douche de fumées pour calmer et caresser les corps, soins de cette belle carcasse qui est la nôtre dans cet enfer rouge qui contraste avec l'Eden évoqué auparavant. Paradis définitivement perdu quand des toiles suspendues font office de scénographie finale. "What about the cave men" ? On vous laisse trouver la réponse dans le chant final à capella où la jubilation prendrait le pas si la lourdeur de tout le reste n'était que poids du monde et ennui contagieux. Alors que reste-t-il de Monteverdi quand par bonheur quelques références resurgissent (Le Couronnement de Poppée" de Anne Teresa de Keersmaeker (Ottone Ottone) ou d'Evgeny Titov)...... Et les ceintures noires coupant les corps en deux parties, de revêtir une fonction esthétique du plus mauvais gout. Un "démiurge" de la scène belge se profile, alors où sont les Platel, Fabre et autres trublions iconoclastes de toute une génération explosive de talents scéniques révolutionnaires..?

 

Benjamin Abel Meirhaeghe est né en Belgique (Flandre) en 1995. Il quitte sa ville natale pour intégrer l’École d’art Ottogracht de Gand, où il est remarqué notamment pour sa voix de contre-ténor. Il suit ensuite une formation en arts de la performance à l’Académie de théâtre de Maastricht dont il sort diplômé en 2018.
Son projet de fin d’études intitulé The Ballet est un projet démesuré, créé avec le danseur Emiel Vandenberghe. Depuis lors, il met en scène des œuvres hybrides qui combinent opéra, danse et performance pour des grands plateaux.

 

Au Maillon jusqu'au 12 MAI

jeudi 11 mai 2023

Claudine Simon: anatomie du clavier.....Autopsie d'un instrument à réinventer.

 


Claudine Simon est pianiste, artiste, improvisatrice, elle développe un travail de création sonore qui s’attache à expérimenter, en l’hybridant, la facture et les capacités de son instrument. Musicienne polyvalente, elle manifeste un goût pour les écritures de frontières entre musique, danse et théâtre.Elle conçoit Pianomachine, un dispositif qui intervient au coeur du piano, de sa structure, transforme son timbre, sa lutherie, met en question son unité d’organisme. En modelant les capacités sonores de l’instrument, elle ouvre un nouvel espace de jeu qui lui permet de travailler dans ses marges, dans ses entrailles et c’est sa propre grammaire sonore qu’elle peut revisiter et régénérer.

// Concert // Musique contemporaine // work in progress
 
Elle présente ce 11 mai à la BNU Strasbourg une étape de création d'une autre œuvre en solo en gestation. Dans le cadre de "Oh les femmes" de Sturmproduction et son évocation d'un "matrimoine" musical fort à propos. 

Il s’agit pour elle d’établir des passerelles entre des sensibilités, des perceptions, entre différents langages pour approcher les multiples aspects du sensible. Et la voici dans ce répertoire inédit pour "piano étendu" façonné en direct devant nos yeux, actifs à l'écoute musicale si singulière. Improvisation totale pour cette artiste qui joue sur le fil, la corde raide et tendue d'un instrument percussif inattendu. Deux préludes de Debussy vont inspirer sa performance:" Les cathédrales englouties" et  "Des pas dans la neige". A la première écoute on pressent son inspiration qui peu à peu se dérobe, disparait puis s'épuise dans une totale fuite et fugue personnelle. Des entrailles du piano, telle une chirurgie anatomique, elle extrait des sons improbables, glisse autour de son établi, debout sur son tableau de bord. Telle une cheffe cuisinière au piano, elle égrène en caresses et douceur, avec tendresse les entrailles de son instrument. Dissection joyeuse et mystérieuse, autopsie savante et maitrisée d'un engin à dompter.Marteaux sans mètre ou sans maitresse de maison close dans un bloc opératoire, laboratoire clinique qui ne serait surtout pas aseptisé.Glissades, frottements, dérapages contrôlés, grincements, racles, râles dans un doigté affiné, câlin. Ustensiles d'une cuisine raffinée, déstructurée, des roulements à bille, des craquelures, de la pluie surgissent, d'infimes vibrations résonnent. La reprise d'une phrase rythmique, d'une gestuelle appropriée fait signe et sens et de là nait une dramaturgie naturelle, s'ébauchent des paysages sonores troubles, confus, évanescents. Onirique panorama vivant d'une musique qui s'invente, se cherche et se trouve, comme on touille dans un chaudron une potion magique inouïe. Elle frappe, mélange les tons, pince les cordes à l'envi mesurée, toujours. A l'intuition, dans de l'audace et pour le plus bel étonnement de celui qui écoute, regarde et pressent une aventure musicale singulière. Des sirènes en longues tenues pour faire rêver et approfondir les sons, étirer le temps et l'espace sonore. Claudine Simon, alchimiste du piano inaccoutumé .Intempestif...

Formée au CNSMD de Paris auprès de Jean-François Heisser, Pierre-Laurent Aimard, Alain Savouret, elle fait de nombreuses rencontres qui nourrissent son parcours et sa pratique artistique. Comme soliste, elle se produit à l’Opéra de Lyon, la Roque d’Anthéron, l’Opéra Comique, la Cité de la Musique, au festival d’Aix-en-Provence.. ainsi qu’à l’étranger (tournées en Inde, Chine, Europe…). Dans le même temps, son travail de création se centre sur la conception de performances sonores et scéniques qui lui permettent d’interroger son rapport à l’instrument.
En 2021, elle conçoit Pianomachine, commande du GMEM, qui est une performance dans laquelle elle se confronte à un piano augmenté de systèmes électromécaniques. Elle poursuit actuellement sa recherche en lutherie avec Anatomia, performance sonore et plastique de dissection de l’instrument qui sera créée à Musica à l'automne 2023.


Avec:
Claudine Simon (France) | piano

 

mercredi 10 mai 2023

"Yes" : la danse sifflera trois fois..

 



Fouad Boussouf
Le Phare CCN du Havre Normandie   France duo création 2021

YËS + Ballet Urbain (documentaire) 

Les pièces de Fouad Boussouf, débordantes d’énergie et de générosité, sont toujours une invitation au dialogue. Dans YËS, duo spécialement créé pour Yanice Djae et Sébastien Vague, interprètes de sa compagnie, on retrouve la puissance du geste et ce sens de l’entente qui caractérisent les spectacles du chorégraphe.

 


En 2019, durant le festival EXTRADANSE, Fouad Boussouf présentait Näss (Les gens), spectacle de groupe venu clore une trilogie sur les identités plurielles. Une façon pour le chorégraphe de relier les pratiques actuelles de musiques et de danse de son pays natal, le Maroc, à sa propre écriture. Aujourd’hui, devenu directeur du Centre chorégraphique national du Havre en 2022, il revient à POLE-SUD avec une récente création, YËS. Hommage aux interprètes de sa compagnie Massala – accompagné d’un film documentaire où ses danseurs prennent la parole – ce duo prend en compte les étapes d’un parcours artistique où il est souvent question de mémoire, de souvenirs, de traces, où transmission et pédagogie tiennent aussi une place d’importance. Aussi Fouad Boussouf s’est-il inspiré des véritables personnalités de Yanice Djae et Sébastien Vague pour réaliser avec eux cette pièce
empreinte d’humour et de poésie. 


Danseurs, mais aussi experts en sifflements et en beatbox, les deux interprètes s’en donnent à cœur joie, jouant de leurs différences pour mieux se mettre au défi. Il émane de ce tandem exalté, alliant virtuosité technique, jeu d’acteur et musicalité à la danse hip-hop, une énergie communicative aussi authentique et sensible que l’amitié qui lie dans la vie les deux interprètes dont le chorégraphe a fait la connaissance lorsqu’ils étaient encore adolescents.

Ils forment un couple idéal, tout deux de même taille, vêtus de noir. L'un est quasi statique et interroge du regard l'autre qui se meut déjà, prolixe, les yeux au ciel...Complices, compères et comparses de la scène, ajustés l'un à l'autre, cabriolant comme deux escogriffes malins et plein d'humour dans leur gestuelle singulière à chacun. Pas d’esbroufe pour cette paire de hip hopeurs de charme aux accents dansant virtuoses et athlétiques: de l'énergie, du tact, de la retenue aussi dans leur proximité fraternelle. La danse les réunit, le sifflement, un art respiratoire, expiratoire unique est leur maitrise de concurrence. 

Souffle animé de mélodies "la panthère rose", "le bond, la brute ou le truand" et pourquoi pas siffler "la reine de la nuit" de Mozart pour attirer l'autre, le séduire comme le chant d'un oiseau.C'est juste, concis et cela s'inscrit dans un temps idéal, brève prestation jubilatoire qui s’accompagne d'un film documentaire fort édifiant, laissant libre paroles et gestuelles aux interprètes de la compagnie Massala. Fouad Boussouf évoqué comme un "encadreur"venant "nettoyer" leurs suggestions ou affirmations chorégraphiques. Et justement nos deux artistes y sont filmés sur une voie ferrée: attention "et j'entends siffler le train"....

A Pole Sud jusqu'au 10 Mai