jeudi 25 juin 2026

"Ballets russes" Dominique Brun / François Chaignaud / Tero Saarinen: un florilège de solo et duo inédit

 



Coréalisée avec La Filature, Scène nationale de Mulhouse, cette soirée apporte un nouveau regard sur trois titres légendaires associés aux artistes de la compagnie des Ballets russes de Diaghilev qui a bouleversé à jamais le monde de la danse au début du siècle dernier. À cette occasion, Tero Saarinen confie pour la première fois à de nouveaux interprètes son solo signature
HUNT dans lequel il revisite Le Sacre du printemps. De son côté, Dominique Brun réinvente la partition chorégraphique originale de L’Après-midi d’un faune créée par Nijinski et s’empare de la musique entêtante du Boléro de Ravel avec la complicité de François Chaignaud, artiste-invité du Ballet de l’OnR.

 


HUNT de Tero Saarinen. Créée en 2002 par la Tero Saarinen Company en collaboration avec la Biennale de Venise et le Festival Automne en Normandie. UNT — Tiraillé entre une traque extérieure et une quête intérieure, un être aux abois s’adonne à un sacrifice célébrant le cycle infini de la vie et la nature transitoire d’une enveloppe charnelle en constante métamorphose. 

Faire la lumière sur un tel joyau semble la règle d'or de ce solo, divinement interprété par Susie Buisson    ,auréolé pat un fabuleux et méticuleux ouvrage sur la lumière. Dans la pénombre, c'est un être hybride, androgyne qui se distingue peu à peu, esquissant des gestes onctueux, languissants et volubiles. La grâce s'empare de ce personnage alors que les notes du Sacre sous les doigts habiles, agiles du pianiste s'emballent, se diversifient en tension, relâche,suspens, et suspension.La version pianistique est forte, ample et souligne chaque phrasé chorégraphié, chaque geste au plus près des intentions dramatiques du sujet. Alors que tout semble se calmer, des cintres apparaissent des formes en spirales, kaléidoscope de lumières diffractées, morcelés comme sur un miroir brisé, inversé. Spirales en colimaçon qui viennent se fondent sur l'interprète et épouse ses formes. Pour finalement faire de son corps un écran total de couleurs et de lumières. Un costume étrange, longue jupe plissée transforme le corps dansant en éventail, en sorte de papier plié, flottant, selon toutes les vibrations de la danse. Art plastique mouvant, figure en mouvement sous la tension de ce vêtement de plus aérien. Comme sur un écran fragile et oscillant, habité par des fractions de rythmes, de divagations. Ce solo est une prouesse de précision, d'adéquation avec l'oeuvre fébrile, tectonique de Stravinsky. Que l'on croit connaitre et que l'on découvre à chacune des versions que nous en ont proposé tant de chorégraphes à la suite de Nijinsky. Tel le travail plastique de Tony Oursler, tout vibre ici en images déformées, déposées sur le support du corps.Ou du travail de Nikolais sur les poursuites lumineuses des sculptures corporelles. 

Chorégraphie Tero Saarinen Musique Igor Stravinski Costumes Erika Turunen Décor, lumières Mikki Kunttu Multimedia Marita Liulia Photographie en projections Mikki Kunttu Directeur des répétitions Henrikki Heikkilä Ballet de l'Opéra national du Rhin


L’Après-midi d’un faune de Dominique Brun. Créée en 2007 d’après la chorégraphie de Vaslav Nijinski en 1912. L’Après-midi d’un faune — À peine sorti d’un songe, un faune émoustillé par les jeux d’un groupe de nymphes perturbe leurs danses et s’empare d’un voile abandonné par l’une d’elles pour en faire l’objet fétiche d’une vénération passionnée.  

Un faune sur son estrade,Erwan Jeammot, se délecte de la vie, les gestes langoureux, séducteur en majesté, voluptueuse créature mouvante, exquis personnage à l’érotisme discret, plein de pudeur et de distinction. Lui parvient une compagne idyllique, sensuelle aux gestes tout droit issus d'une esthétique de reproduction de danse grecque sur des fresques et frises antiques. Droiture, brisure des membres aux directions multiples qui se divisent en poses nombreuses, ponctuées de silence, de retenue, de suspens. Le couple de danseurs au plus près d'un style épuré, tonique et ciselé.La précision des gestes de la reine des Nymphes,Julia Weiss, contraste avec la langueur du Faune. Du tissus, de l'écharpe portée par cette figure féminine délectable, il se fera l'objet d'un plaisir, d'une extase non dissimulée qui à l'époque de sa création, fit scandale. 

Conception, recréation chorégraphique Dominique Brun Chorégraphie, notation Vaslav Nijinski Traduction en système Laban Ann Hutchinson Guest, Claudia Jeschke Musique Claude Debussy Poème Stéphane Mallarmé Costumes Sylvie Skinazi Décors Léon Bakst Ballet de l'Opéra national du Rhin Piano Jérôme Granjon, Sandrine Le Grand


Un Boléro de Dominique Brun et François Chaignaud. Créée en 2020 par la compagnie Les porteurs d’ombre. Un Boléro — Oscillant entre grâce et rage, une silhouette vaporeuse et sensuelle se livre à un rituel incandescent, guidée par une mélodie lancinante en perpétuelle ascension, évoquant un lointain souvenir d’Espagne.

Toute la délicatesse et la fougue de François Chaignaud est condensée dans ce "Boléro" taillé sur mesure pour une créature de rêve, une figure emblématique pour incarner un symbole de séduction autant que de retenue. Sur l'estrade de bois qui vibre sous les frappements des pieds du Danseur, se raconte un récit de corps troublé par la tension magnétique engagée dans la furie, la folie de cette musique lancinante, hypnotique, un rythme oppressant, omniprésent, qui enfle, gonfle et monte aux nues. Telle une créature fantasmée, divine, le danseur fulgurant porte son costume plein de falbalas, de plis, de froufrous colorés, les cheveux défaits, l'allure sidérante d'une vision idéale de la beauté. On songe à Jorge Donn qui incarna le "Boléro", version Béjart, seul sur son podium. Plein de charme, de désir, de grâce et de fulgurance dans des élans , des bonds endiablés de toute beauté

Chorégraphie Dominique Brun, François Chaignaud Interprétation François Chaignaud Musique Maurice Ravel Piano Jérôme Granjon, Sandrine Le Grand Costumes Romain Brau Scénographie Odile Blanchard Association Les porteurs d'ombre

Cette soirée triptyque est un joyau, magnifiant autant un répertoire que des ré-écritures chorégraphiques sur des musiques "familières" ici déstructurées par la danse qui s’immisce dans chaque phrasé, chaque opus que l'on découvre comme des trésors. 

A l'Opéra du rhin jusqu'au 27 JUIN

mercredi 24 juin 2026

"Migratrice" La nouvelle création de Kaori Ito en répétition: les secrets de famille s'allègent et délivrent les corps pensants..

 


" Cette pièce, construite à partir d’un texte très personnel — celui de ma famille japonaise — interrogera la place des femmes dans les migrations.À travers cette histoire, elle parlera du poids que l’on emporte avec soi dans les déplacements — surtout en tant que femme — et de celui qu’on ramène quand on rentre." Kaori Ito

Pour sa nouvelle création, Kaori bouleverse ses habitudes et ajoute sur le plateau une importante scénographie : des portes de styles différents — celles d’un restaurant japonais, d’un barbecue coréen ou encore d’un PMU — suspendues dans l’espace.

4 interprètes évoluent dans ce décor : Catherine Germain, comédienne française ; Hyoungkwon Gil, percussionniste coréen ; Issue Park, danseur coréen avec qui elle collabore déjà sur ses créations Waré Mono et Dance Marathon Express ; et Nanoka Kato, danseuse japonaise.

ls et elles seront plusieurs fois appelé·es à la table d’un pays ou d’un autre par une même injonction : « Nous avons quelque chose à vous dire. »La scène se répète, les points de vue changent : tantôt parents, grands-parents, enfants, onclesou tantes, ils nous confrontent à l’intériorité de chacun·e, à la mémoire des acteur·ices du souvenir. Dans ce café du souvenir, on retrouve la mémoire — ou bien on la réinvente.Le secret sera révélé... ou bien gardé encore.À travers cette répétition, on observe la reproduction des schémas familiaux qui entretiennent le tabou et structurent parfois des familles entières à travers les générations.

Les secrets de famille sont tabou au Japon, l'invasion de la Mandchourie par les japonais se révèle et surgit de la grande histoire sur une cartographie parlante pour mieux nous laisser pénétrer par les portes et fenêtres dans les coulisses de l'âme d'une japonaise. Kaori Ito défie ici les lois du silence en offrant aux artistes un champ d'interprétation et  d'appropriation de sa culture: poreuse, éponge que deux danseurs Nonoka Kafo et Issue Park assimilent, digèrent, et dansent dans des fulgurances ou des moments de grâce inédits, improbables. Un personnage énigmatique, multiforme s'impose des le départ et raconte comme un fil conducteur les us et coutumes, les colères ou les aveux d'un père, les mystères d'une fratrie. C'est Catherine Germain qui irradie ces figures légendaires, costumes changeants, attitudes variées de femme pétrifiée autant que de géographe cartomancienne éperdue! Touchante évocation des fantômes qui peuplent un univers riche de mémoire, d’icônes, de sensations d'enfance ou d'adulte. Tout se rattache au souvenir dans un présent physique intense, une narration volubile des corps en mouvements. Le percussionniste à l'écoute des vibrations du monde en devient lui-même danseur, pantin dans cet univers , trésor de secrets dévoilés ou enfouis. Hyongkwon Gil, danseur fébrile et cathartique.Tout ceci augure du meilleur, canevas déjà bien faufilé, tissage de main de maitre par la chorégraphe rompue aux histoires de corps hantés par la trace et l'empreinte des faits et gestes imprimés, fondu dans les corps. Et l'esprit des lieux de surgir à nouveau dans une communion sincère avec le public, ici réuni dans le partage d'une aventure quasi aboutie.Le décor fait de pans de portes coulissantes comme une frontière ou un espace d’échappatoire selon l'ouverture ou la fermeture de son dispositif. Un espace de réflexion autant que de plaisir: celui de voir conter et danser les éruptions du monde. Migratrice sur des terrains à défricher, migrante, nomade, éclaireuse sans boussole mais avec un bâton de sourcier magnétique, Kaori Ito arpente les territoires inconnus d'une culture complexe, opaque et très enrichissante.

 

directrice du TJP CDN de Strasbourg Grand Est pour lequel elle développe un projet d’un lieu de théâtre transdisciplinaire, interculturel et intergénérationnel qui défend la transversalité de l’art, l’importance des questionnements des enfants et leur implication dans les processus de création. 

Après Waré Mono en 2023, Moé Moé Boum Boum et Dance Marathon Express en 2025, Kaori créera en octobre 2026, Migratrice.

 Du 15 juin au 1er juillet, le TJP accueille toute l'équipe artistique de Migratrice pour l'avant dernière résidence de travail avant la création le 7 octobre 2026 à la Grande Scène du TJP.

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samedi 20 juin 2026

"Danser Mozart au XXIᵉ siècle" Rubén Julliard / Marwik Schmitt: Mozart joue et danse, gagne en lisibilité musicale et chorégraphique



Ballet jeune public.
Amadé de Rubén Julliard.
Gangflow de Marwik Schmitt.
Reprises.


MO Z A R T. Derrière la légende du compositeur au génie quasi-divin se cache un homme disparu prématurément, épuisé par les excès d’une vie consacrée à la composition. Amadé évoque ainsi la brièveté d’une existence gouvernée par quatre muses singulières – le travail, la maladie, l’anxiété et la création – en mettant en perspective les trente années qui séparent l’enfant prodige exhibé comme une bête de foire du compositeur esseulé et moribond, sacrifiant ses dernières forces dans l’écriture d’un requiem prophétique laissé inachevé un soir d’hiver. Gangflow déconstruit le temps et l’espace de cette ultime nuit fiévreuse pour convoquer les spectres qui hantaient les dernières pensées du jeune maître : les trois sœurs aînées de la famille Weber, inextricablement liées à sa carrière et sa vie intime, ainsi que la Musique elle-même, ce sacerdoce aussi monstrueux que sublime. 
 

La série « Danser au XXIe siècle » invite la jeune garde de l’émergence chorégraphique à interroger l’héritage laissé par les grands compositeurs de l’histoire de la musique. Issus des rangs du Ballet de l’OnR, Rubén Julliard et Marwik Schmitt s’emparent ici de la figure et des œuvres de Mozart avec leurs pièces
Amadé et Gangflow, présentées en décembre 2020 devant un public virtuel. Au fil d’un spectacle pensé comme un tout, les deux jeunes chorégraphes confrontent leurs univers artistiques et leurs regards pour dévoiler ensemble les fragments d’une vie singulière, au cours de laquelle un certain Wolfgang Amadeus s’est consumé pour rendre le nom Mozart immortel.

  


"Amadé"

Un quatuor se dessine dans la pénombre, quatre femmes sur pointes oscillent, naviguent, tanguent dans un océan de musique chorale, ou de piano, toutes des oeuvres de Mozart, intactes ou remodelées pour l'occasion. Car Mozart, ce temple de génie abritant une musique tantôt sombre, tantôt d'une joie débordante, d'un enthousiasme  entrainant subit ici une réécriture chorégraphique singulière et audacieuse. Quatuor rapidement interpelé par un personnage étranger qui vient démanteler, disturber cet ensemble cohérent, compact, complice. Des pas de deux comme des adages classiques viennent ce fondre dans cet univers tournoyant, fébrile, animé de désir, de tâtonnements, de virevoltes jusqu'au sol. Un quintet se forme épousant toutes les musiques qui le bercent ou le détraquent. La virtuosité des cinq interprètes est à fleur de peau, toute de douceur et d'intimité, toute de virulence ou de tonicité. La griffe  de Ruben Julliard bien acérée pour transmettre sa vision musicale de l'oeuvre d'un démiurge musicien. Les costumes noirs, blanc, complices de cette sobriété ou sobre ébriété d'un compositeur hors norme, monstrueux, phénoménal.Le lyrisme, la liberté d"écriture de Mozart se glisse entre les pas, à l'unisson, en ricochets ou successions, passassions de gestes.

Chorégraphie, scénographie, costumes Rubén Julliard Musique Wolfgang Amadeus Mozart Lumières Marco Hollinger Ballet de l'Opéra national du Rhin

 "Gangflow"

La seconde oeuvre se fond dans la précédente comme un heureux tuilage de lumière et de mort. Des personnages sombres, noirs, bleus se fondent sur le plateau, émergent d'un rêve, d'une vision onirique étrange. On les suit du regard dans ces tribulations, divagations très orchestrées, à l'unisson ou en échappée belle. Quatre trublions électriques lancés pour mieux rebondir d'énergie, de fractures de gestes. Une musique inspirée de Mozart en "tube" de rawe party égrène des alleés et venue singulières. La danse s'y inscrit comme doublure, ourlet faufilé de pas, de portés, d'échappées belles , fugues audacieuses.

Chorégraphie, scénographie, costumes Marwik Schmitt Musique Para One, Gesaffelstein, Wolfgang Amadeus Mozart, Brian Eno Lumières Marco Hollinger Ballet de l'Opéra national du Rhin

 

A l'Opera du rhin juysqu'au 20 JUIN 

lundi 15 juin 2026

"Trois Soeurs" de Tchekhov: il n'y a pas d'amour heureux...

 

Yann Siptrott et Serge Lipszyc vous convient pour ce 8ème rdv annuel du Théâtre Forestier au Guensthal, après la folie de Molière 401 en 23 et après “Un songe, une nuit , l’été” de William Shakespeare en 24 et la mouette en 25L'évènement est coorganisé par la compagnie du matamore et le théâtre forestier du Guensthal Trois soeurs d' Anton Tchekhov , est précédée d'une lecture théâtralisée de la pièce de Valerie Durin " Quatre actes avec Olga" , Cet ouvrage est écrit à partir de la correspondance d'Anton Tchekhov et d'Olga Knipper, actrice qui deviendra sa femme. Un théâtre de partage et de convivialité au coeur du joyau de Guensthal. Chez les Siptrott’s. Tchekhov n’aurait pas rêvé mieux …Un théâtre de partage et de convivialité au coeur du joyau de Guensthal. Chez les Siptrott’s. Tchekhov n’aurait pas rêvé mieux …

Quatre actes avec Olga de Valérie Durin

L’histoire d’amour entre l’écrivain Anton Tchekhov et la comédienne Olga Knipper fut aussi intense que brève. Ils se rencontrent en avril 1898 à la lecture de La Mouette. Le dramaturge déjà célèbre et déjà malade, découvre la voix et la présence de l’interprète de son œuvre, une jeune femme fine et intelligente, gaie et spontanée, passionnée par son métier. Au fil des jours, marqués par les occupations de l’auteur dans sa maison de Yalta et par la progression du mal qui s’impose en lui, et les représentations de la comédienne à Moscou ou en tournée, la rencontre se fait idylle, amour puis mariage. Sans cesse séparés par la vie, ils ne se voyaient pas souvent, mais s’écrivaient régulièrement.

Lecture sous les arbres en apéritif éclairé pour entamer cette soirée sylvestre et forestière que nous propose la compagnie Matamore sur le territoire sacré du Guensthal. La correspondance entre Tchekhov et sa future compagne est un joli, prétexte à une introduction dans le monde tourmenté de l'auteur, malmené par la maladie chronique de l’asthme qui le ronge. Mais lui permet cependant de faire surfa    ce, de surnager magistralement pour écrire ici une oeuvre épistolaire de toute beauté. Rehaussée par la transposition de l'autrice Valérie Durin et le metteur en scène même, Serge Lipszyc. Quatre couples de comédiens vont tisser cette odyssée d'un amour naissant, huit comédiens pour incarner tantôt Tchekhov, tantôt Olga Knipper.Des dialogues s'instaurent, s'installent au gré des émotions naissantes de la rencontre inédite entre les deux personnages. Valentine Von Hörde donne le "la" de cette épopée amoureuse face à Sylvain Urban, charmeur à souhait et tout comme elle sous le charme de la complicité discrète d'une amour naissante. Le ton est donné: intimité partagée en dialogue délicieux, bordé par la langue altière, naturelle de Tchekhov.Plaisir de l'écoute et de la diversité des jeux des acteurs qui se distribuent les rôles en quatre actes relatifs aux créations de l'auteur. Quatre périodes de sa vie, des lettres fulgurantes sur les mots, la mise en scène, le contexte de ces créations audacieuses.Pour couronner le tout, de la musique live, guitare , flûte comme des réponses en résonance à l'action. Et le chant des oiseaux voisins comme des bruits dans le silence de cette prose rythmée à souhait. Un acteur de marque y dépose sa signature de l'époque. Stanislavski en personne qui prône le jeu expressionniste qu'on lui connait, mettant en avant les creux des pauses et silences d'un texte, ici lu et joué en toute liberté. La méthode Stanislavski aide l’acteur à bâtir un personnage cohérent, sans cliché ni effet plaqué. Le rôle n’est pas abordé comme une silhouette à imiter, mais comme une vie à comprendre.En contre plongée, sur des tréteaux, les comédiens alternent les couples et donnent envie de savoir la suite en continu. Tous excellents lecteurs-conteurs, les mots à la bouche, les gestes calculés pour maintenir suspens et surprise. Une mise en bouche apéritive et éclairante sur ce qui va suivre après une pause gastronomique de chez Anthon, la soupe bien relevée de cet autre Anton qui donne lui aussi le "la" à cette soirée inventive et audacieuse. Comme le Crédit Mut qui ici semble ne pas être au diapason de cette petite musique de nuit tombante alléchante.Les duos qui se succèdent dans une mise en scène rythmée en leitmotiv pour mieux pénétrer l'univers, l'atmosphère du génial Tchekhov de l'époque!Voici "une pédagogie" intelligente et digne de porter des éclairages fouillés et accessibles à toute une oeuvre, une vie, ici résumée par des échanges épistolaires fameux, gourmands, excitants quant à la suite.

Adaptation : Valérie Durin et Serge Lipszyc.
Par la Compagnie du Matamore et le théâtre Forestier du Guensthal

Trois Soeurs

Les Trois Sœurs, c’est un opéra. Rien ne manque, tout est en place, la partition parfaite. La musique de Tchekhov n’est pas mièvre, elle est violente, rugueuse, drôle, subtile et âpre. C’est la vie qui s’écoule, les rêves qui s’étiolent, les rires qui se figent, le temps qui dévore, la mort qu’on attend. Tchekhov nous donne à entendre et à voir le miroir à peine déformé de nos existences.


.Trois femmes sur le plateau comme une ode à la sororité, à l'amour et la filiation. Trois femmes, toutes différentes vont incarner une situation, un statut propre à l'époque, fin XIX ème siècle au pays de la Russie, pétrie de contrastes, de paradoxes. Elles s'enlacent et se donnent telles les sculptures des Siptrott,dans le don et l'offrande.Telles les poses et danses de Obadia/Bouvier Elles sont d'emblée attachantes, Irina, joviale, naïve, pleine d'espoir et de vie, la plus jeune: c'est Valentine von Hörde qui explose dans ce rôle vif, tendre et plein d'optimisme. A ses côtés, la belle Macha, rayonnante mais possédée par un pouvoir de séduction qui la dépasse et l'angoisse: Pauline Leurent en femme du monde, élégante, distinguée, inquiète et protectrice. Olga, elle, sage et maternelle compagne indéfectible de ce trio magnétique. Alors ça démarre par l'évocation de la mort du père, qui revient en fantôme bienveillant pour bercer ces orphelines soulagées: Serge Lipscyz, débonnaire et bonhomme plein de dévotion, d'amertume aussi, de désillusion parfois. Spectre, ectoplasme de charme,lien entre les générations. C'est jour de fête, l'anniversaire d'Irina avec un cadeau magique: un moment de théâtre à couper le souffle. On lui offre une toupie qui démontre en l'activant, qu'elle est ce silence bruyant peuplé de sons étranges si on la laisse s'exprimer jusqu'à son agonie musicale...Démonstration "stanislavski" de l'écoute des silences et des bruits du monde. Clin d'oeil malin et distancé du metteur en scène à la célèbre et mythique méthode de jeu théâtral révolutionnaire en son temps.

Le jeu et les intrigues animent la vaste scène du pré du Guensthal, lieu, endroit rêvé pour conter un récit peuplé de personnages fameux et attachants.Onze comédiens pour porter cette pièce moins connue du prolixe Tchekhov.On y décèle des militaires, fiers et imbus d'eux-même, classe sociale chérie et importante. L'un deux, Verchinine, incarné par Yann Siptroot, fait le paon, séducteur, beau parleur. Auprès de Macha, il rayonne et part à la conquête d'une femme mariée à Koulyguine, professeur émérite de lycée, fier et pas modeste pour un sou. Sur de lui et hors sol, Bruno Journée y est touchant, agaçant à souhait, malin et naif à la fois.Beau portrait du paraitre en société, proche d'une dérive qu'il cherche à masquer par une flamboyance feinte. Le Baron Touzenbach, Charles Leckler à leur côté fait figure de jeunot à éduquer dans ce monde familial complexe, soudé par une solidarité de classe. Entachée cependant par le mépris de certain au regard d'une servante inutile mais faisant partie des meubles, Anfissa, la nourrice tout juste tolérée jouée par Bruno Journée.Ainsi que Natacha, Sophie Thomann, hors norme dans ce milieu, pièce rapportée, méprisée et humiliée qui ne cesse de chérir sa progéniture et mal cadrée dans cette famille toxique en dérive, débâcle ou débandade.Geoffrey Goudeau, Soliony,personnage étrange, au jeu de mot prolixe, fait figure de critique, de décalage face à ce microcosme saturé de codes et de filiation. Un écart salvateur incarné avec détachement, recul et distanciation. Alors que Serge Lipszyc joue et gagne dans le rôle du médecin déconfit, incapable de décision, mais maitre de petites mélodies et leitmotivs récurrents du plus bel effet. Un homme ivre et désenchanté qui ne se mouille que pour arroser son visage et dessaouler de son vertige corporel très convaincant. Sans oublier Patrice Verdeil, l'employé du Conseil municipal ou le lieutenant Feraponte, imbu de lui-même à souhait.

Être ou ne pas être dans cette micro-société sans issue, voilà la question qui tarabuste chacun et les fait exister malgré eux dans un cloaque sentimental désopilant autant que dramatique. Car des moments humoristiques quasi vaudevillesques parsèment la pièce et lui donne un panache optimiste, gai et chamarré insoupçonné.Sans grotesque ni caricature, finement esquissé par le jeu des acteurs: engagés, plein de verve et de tonus dans ce bel espace bucolique à conquérir: les perspectives du paysage, comme écrin naturel à la mise en espace de ces "Trois Soeurs" réinventées pour l'occasion.

Une version qui n'occulte pas les embuches d'un récit, d'une narration ou les rebondissements se terminent en coup de feu fatal à une société pétrie de vie autant que d'instinct de mort et d'ennui: futilité de la vie qui engage chacun à redéfinir sa place parmi cette "sagrada familia" russe qui fait éclater les frontières de la bienséance malgré sa rigidité. Perméable aux événements, aux sentiments autant qu'aux  sensations fortes, charnelles, sensuelles. Et la danse de mener le bal de cette épopée sans fars mais aussi sans boussole ni phare directionnel pour se comporter au monde.


On se sépare autour d'un beau brasero convivial, chaleur bienvenue en ces nuits encore fraiches pleines de rosée du soir. Une jolie chenille lumineuse de voitures à travers la forêt magique pleine de lutins magnétiques pour regagner la civilisation: un rêve éveillé qui fera longue date et perdurera dans les esprits des spectateurs enchantés.

 Yann Siptrott est directeur artistique du théâtre forestier et coporteur du projet Et cette aventure est un compagnonnage entre le théâtre Forestier du Guensthal et la compagnie du Matamore

Sylvain Urban: Andreï Sergueïevitch Prozorov
Sophie Thomann: Natalia Ivanovna, (Natacha) sa fiancée puis son épouse
Isabelle Ruiz: Olga
Pauline Leurent: Macha
Valentina Von Horde: Irina
Bruno Journée: Fiodor Ilitch Kouliguine, professeur au lycée, mari de Macha & Anfissa, nourrice
Yann Siptrott: Alexandre Ignatievitch Verchinine, lieutenant-colonel commandant de division
Charles Leckler: Nikolaï Lvovitch Touzenbach, baron, lieutenant
Geoffrey Goudeau: Vassili Vassiliévitch Soliony, capitaine d’Etat Major
Serge Lipszyc: Ivan Romanovitch Tchéboutikine, médecin militaire
Patrice Verdeil: Alexei Pétrovitch Fédotik, sous lieutenant &
Féraponte, gardien dans l’administration rurale Mise en scène: Serge Lipszyc  Adaptation: Valérie Durin et Serge Lipszyc Scénographie / Accessoires: Sandrine Lamblin Lumières: Jean-Louis Martineau Costumes: Maya Thebault


Du 30 mai au 5 juillet 2026 au théâtre forestier du Guensthal.

19 et 20 septembre 2026 au théâtre forestier du Guensthal.

 

mercredi 10 juin 2026

Sylvain Riéjou, Association Cliché "Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ?": la Danse ! Y a pas "photo" ils sont extras!

 

"Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ?"

Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ? est la nouvelle création de Sylvain Riéjou, artiste associé à POLE-SUD. Comme un écho à sa première pièce, Mieux vaut partir d’un cliché que d’y arriver, également programmée en début de saison, il imagine cette fois une comédie musicale sur l’amour, en interrogeant nos clichés romantiques, à partir de la célèbre chanson de Daniel Balavoine. Il les déjoue en faisant incarner ce thème par des personnes de tous horizons : personnes âgées ou jeunes, timides ou extraverties, en situation de handicap ou valides ; et entrelace joyeusement leurs chansons de gestes illustrant des moments de leur vie amoureuse, réelle ou rêvée.


C'est la fête de fin de saison à Pole Sud et ce n'est pas tout à fait comme à l'accoutumée...Joelle Smadja profite de cette présentation de sa "dernière saison" pour saluer tout le travail entrepris pas l'équipe qui l'entoure, fidèle bras droit de toute une épopée consacrée, dédiée à la danse d'aujourd'hui: un parcours inégalé, insolite au service de la Danse. Saison "dense" et généreuse remplie de coups de coeur, d'interrogations sur des thèmes récurrents que l'on va suivre avec passion en compagnie du nouveau directeur Yvann Alexandre qui succède à cette odysée de la danse. Buffet convivial et en route pour la seconde présentation de la pièce, créée de toutes pièces durant toute la saison par quatre groupes de danseurs "amateurs" conduits, guidés, magnifiés par le talentueux directeur d'acteurs et de troupe : Sylvain Riéjou, artiste associé à Pole Sud. Ingénieux ingénieur de la danse comme "chanson de gestes", le voici embarqué avec 60 artistes en herbes, danseurs de toute leur conviction, de leur talent ou don pour bouger sans férir. Petit bougé en jeux de mots, calembours et vire-langue à la Prévert. Introduction burlesque et pleine d'humour pour cette prestation unique et originale, dédiée discrètement sous cape à une heroine Joelle-Joel aux prises amoureuses avec son Paul Sud tout droit sorti de l'imagination de notre conteur narrateur féru d'histoires comme de petites conférences gesticulées collectives et participatives. Visites dé-guidées, dé-glinguées au pays du geste, de l'expression, de la joie issue des corps de chacun.Quatre groupes se partagent le plateau successivement, chargé chacun de livrer sa propre interprétation de quatre chansons cultes du répertoire de la variété. Haute couture guidée par Sylvain Riéjou et Clara Bottlaender, tissée, brodée, ourlée et faufilée pour un show bien épicé, relevé de gestes inédits propres à chacun ou repris à l'unisson. Toujours au diapason avec le récit, les mots, le texte des chansons, qu'elle soit pour démarrer "L"Amour à la plage" de Niagara ou le désopilant "Onde sensuelle" de M ou en passant par "Besoin d'Amour" de France Gall. Sans oublier "Je veux" de Zaz. et la fameuse référence du titre "Sauver l'Amour" de Daniel Balavoine...Un florilège de chansons populaires, inscrites dans leur époque, nostalgique ou pas selon les générations qui les découvrent ou les chérissent. Les interprètes toujours au plus près de leur capacité, sans chichis ni faire du faux semblant de pieds au mur simulé! Chacun sa place, son endroit dans une belle et riche communauté portée par un "être ensemble" cher à la danse contemporaine et à l'esprit du lieu, Pole Sud, banquise rafraichissante, solidement ancrée dans le présent Jamais à la dérive ni à la débâcle de ce phénomène géologique climatique! Une scène vibrante de joie, d'expressions, de singularité et d'identité respectée dans une danse plurielle et chorale. Pleine d'humour, de fantaisie, de malice et de clins d'oeil à toutes les générations ici représentées: trois fillettes, huit garçons dans le vent et une myriade de femmes engagées, drôles ou discrètes, star d'un soir, vedettes de l'ombre dans la lumière des projecteurs.. Danses solides, simples, touchantes, émouvantes de corps en mouvements pour le plaisir et par désir de structurer un spectacle professionnel de grande qualité. Tous et toutes solidaires, groupés, collectif bien identifié, respectueux des identités et différences. Coup de chapeau pour l'intégration de personnes en situation de handicap mental et plus particulièrement à Nicolas Yazdi, jeune danseur aguéri à l'APEDI Schiltigheim, porté, transporté et bordé par l'énergie, le tonus et la fraternité de cette expérience de la scène, énorme, hors norme. On ne le dira pas assez, "l'union fait la force" et au final c'est le public qui est invité à se prêter au jeu de la "gesticulation intelligente" pour interpréter à son tour la chanson culte. Les saluts font l'objet d'une présentation en couple de tous, petits numéros subtils, signatures individuelles drôlatiques et fameuses. Un final , comédie musicale enjouée avec "Laissons entrer le soleil" de Julien Clerc fait objet de conclusion emballante, pleine de couleurs et de verve. Un tableau fameux, portrait de famille mouvant, vivant, loin des clichés de photos aménagées à l'occasion de réunion familiale obligée... C'est bien ça, "la danse", l'endroit où se cristallise la rencontre entre soi et les autres dans une ambiance décontractée autant que respectueuse du rythme, de la ligne mélodique, des intonations et ponctuations de la musique.Sous une direction ouverte et généreuse d'un as de la participation jamais démagogique ni feinte. Tous engagés dans un processus de création, guidés par Sylvain Riéjou, le maitre à danser, joueur, conteur, amoureux de la chanson à texte.Chanson de gestes médiévale d'actualité, terrain de jeu avec ses règles, contraintes et esprit de gagner les faveurs du public autant que celle de ses partenaires de groupe. Une aventure inédite très réussie . Un hommage chaleureux au travail de Joelle Smadja au regard de ce médium multiple si riche: la danse!Sauver l'amour de soi et des autres grâce au gout du contact, du dialogue et de la diversité!Une recette à méditer et pratiquer sans modération pour fédérer et éclairer la planète du "petit bougé" sans fanfare ni trompette en toute sincérité.Et si "amateur" signifie "aimer", alors c'est gagné, ils ont bien "sauvé l'amour", ces chérubins en herbe, jeunes pousses jamais en plan.

A Pole Sud le 9 JUIN 


 

vendredi 5 juin 2026

"Dub" Amala Dianor fait son melting potes...

 

Les compositions inspirées de musiques underground actuelles – jouées en direct par Awir Leon – détournent le reggae acoustique pour créer un paysage sonore mouvant, comme lorsqu’on frôle la périphérie d’une fête urbaine. Voix lointaines, basses profondes, éclats rythmiques. Dans cet espace vibrant, Amala Dianor réunit onze danseur·euse·s venus d’Afrique, d’Inde, d’Europe, tous issus des danses urbaines (pantsula, krump, waacking…). Virtuoses et singuliers, ils se défient, se répondent, se relaient, portés par une énergie vivante et contagieuse. Dans un esprit d’écoute et d’émulation, chacun affirme sa signature en lien avec le groupe. La scénographie de Grégoire Korganow ouvre plusieurs niveaux de lecture : la place publique où le mouvement se partage, mais aussi les recoins plus intimes, chambres imaginaires ou seuils d’immeubles. Une danse se compose alors dans la tension entre l’élan collectif et l’introspection, entre puissance et fragilité. Une communauté éphémère se construit, vibrante, complice, en constante transformation.

Le dub est un genre musical issu du reggae jamaïcain, un remixage réalisé en temps réel à partir de bandes magnétiques par des ingénieurs du son. Il est, à l'origine, un remixage radical qui met en avant le couple rythmique basse et batterie et des effets de son. Melting pot: il s'agit d'une métaphore décrivant la manière selon laquelle des sociétés, à la base hétérogènes, se développèrent et apprirent à vivre ensemble en dépit de leurs différences culturelles et religieuses.Alors après ce petit glossaire, on fonce dans le vif du sujet: Babel joyeuse pour cette communauté de fortune, reliée par la passion de la danse collective et du partage. Une tribu bigarrée, métissée sur un plateau nu ou presque: une porte auréolée de néons de couleurs sera le vestibule, le couloir d'entrée et de sorties des premiers protagonistes de spectacle.C'est au tour d'une danse indienne métamorphosée de paraitre à laquelle s'adonne un personnage distingué, plein d'harmonie de mudra savants transformés à l'occasion par des successions incongrues de gestes codés renversés, de pauses et figures révolutionnées. Entre tradition et modernité chacun des danseurs va modifier l'esthétique conventionnelle des catégories de vocabulaire pour un remix savant d'ingéniosité chorégraphique. La danse est poreuse, comme une éponge, chacun s'approprie lentement la discipline de l'autre et en fait une nouveauté contagieuse qui se répand joyeusement. Tribu, meute ou assemblée démocratique, les onze danseurs inondent la scène de divagations virtuoses, hip-hop détourné de façon extravagante, glissades et virevoltes spatiales dantesques, rassemblement par style ou éclatement des genres en mille morceaux majestueux. Beaucoup de "classe" dans ce grimoire, ce manifeste joyeux d'une "Babel heureuse"à la façon Montalvo/Hervieu des temps bénis du dépassement des frontières genrées de la danse. Un style en capte un autre, qui se modifie, se modèle selon ce que l'on s'approprie, ce qui infuse d'une technique à l'autre. Pétrie d'identité autant que de métissage, la petite bande exulte au son du DJ qui opère en direct pour un magma musical ambiant des plus tonique et tonitruant. Les costumes relax au diapason de cette simplicité d'écriture complexe en diable et incarnée dans le vif par les interprètes galvanisés par le partage.Une fausse rixe, des conflits sublimes, des complicités malines s'enchainent. Dans le silence aussi, la grandeur des gestes s'impose plus lente et retenue. Permettant d'apprécier chacun et chacune dans ce melting pot chamarré.Une découpe d'immeuble en cases carrées sur deux niveaux s'invente, structure sophistiquée où les danseurs inventent de petites histoires privées sans rapport les une aux autres. Tranches de vie, de cake comme "Les petites pièces montées" de Philippe Decouflé, où l'on observait la pluralité des styles, des personnages dans leur intimité. Façon Frédéric Flamand et son « Body/Work/Leisure », où la structure de Jean Nouvel déterminait la gestuelle, la circulation des corps dans un espace architectural majeur. Amala Dianor magnifie les interprètes, les expose au risque de transfigurer, transformer les codes pour une contamination joyeuse et indisciplinée des styles. Patchwork coloré des costumes quasi voguing qui défilent sur un podium central et sur une estrade voisine.Le DJ se mêle à la fête, agile, virevoltant avec sa tunique évasée comme dans un envol capricieux parmi ses collègues danseurs de toute leur peau. Le décor intègre des niveaux de perception pour nous introduire dans l'intimité ainsi dévoilée au grand jour d'une communauté soudée, performante. quelque peu cernant de trop les évolutions de chacun, réduisant les espaces en cases qui ne s'interpénètrent pas.Un lourd protocole scénique qui joue des perspectives et engage chacun à une diversité maline des situations. La collectivité aussi en danse chorale, à l'unisson pour ne faire qu'une.

 

jeudi 4 juin 2026

"Les Petites Filles modernes": Joel Pommerat, modéle de surnaturel narratif

 


Quels pouvoirs l’enfance peut-elle opposer à la parole des adultes ? Alors qu’il déconstruisait les codes du merveilleux dans Cendrillon, Joël Pommerat a pour ambition de les prendre au premier degré dans cette nouvelle création. À la manière d’un conte, il imagine la rencontre de deux très jeunes filles, obligées de déjouer les lois du monde réel afin de s’affranchir de celles des adultes et nouer un pacte d’amitié qu’elles veulent indestructible. L’histoire se raconte en même temps qu’elle se vit dans la forme de ce « théâtre roman ». Pour Joël Pommerat, la mise en scène et le texte s’élaborent de manière concomitante avec les répétitions. Les Petites Filles modernes poursuit avec malice son exploration des contes.


Dans la pénombre ou dans le noir total qui ponctue le spectacle, deux silhouettes plus ou moins distinctes se profilent ou se dévoilent, s'effacent ou réapparaissent selon le rythme du récit qu'elles incarnent. Entre espaces virtuels vidéo constants et réalité de la chair et de la présence des deux jeunes comédiennes, on ne choisit pas: cela fusionne sans cesse nous entrainant dans une fiction mouvante et bigarrée autant que dans une tension dramatique et addictive impressionnante. D'emblée, vociférations, cris et vocabulaire d'adolescentes en crise d'identité s'imposent, sonores, percutant, résonnant en écho ou caisse de résonance brouillant les pistes de l'audition. Deux jeunes personnages encore mal définis ou cernés se dessinent dans un décor hallucinant, en déséquilibre virtuel constant, sans cesse dérivant, basculant entre perception réelle et imaginaire. C'est le récit du dialogue qui mène la barque, les images défilant comme les pages d'un livre qu'on tourne avidement pour savoir l'issue d'un drame actuel. Deux adolescentes se démènent dans cette ambiance féroce, enfermement drastique où le malaise est roi, où la position de chacune est campée, ferme mais jamais définitive. Deux destins peuplés de peurs, d'angoisse, de questionnements, de cauchemars ou de rêves éveillés. Elles cherchent le sommeil et l'accalmie dans ce monde, huis clos dans une vaste chambre qui se transforme sans cesse. 


Deux parois délimitent les espaces où la vidéo s'immisce comme un second espace, endroit privilégié d'une atmosphère oppressante constante. Sur le plateau, en osmose avec toute une technique très sophistiquée,les deux comédiennes sont toujours raccord et puisent leurs identité dans ce mélange, cette alliance de vérité et de leurre.Coraline Kerléo et Marie Malaquias se partagent ce chalenge de paraitre ou d'être comme happées par la mise en scène et la lumière opaque, diffuse, translucide.Une performance d'actrice à souligner tant elles nous guident et conduisent dans les entrelacs d'une histoire, d'un conte à dormir debout si bien mené par leurs voix amplifiées, déformées, par le off d'un conte de fées d'aujourd'hui qui n'a rien à envier au "Petit chaperon rouge". Les intentions de surprendre, de rebondir dans ce tableau éternel de jeunes corps et esprits tiraillés, obnubilés par des visions cauchemardesques sont assumées par le regard et la compassion de Joel Pommerat. As du fantastique là où l'on ne saurait le trouver, magicien des ambiances qui en disent aussi long que le texte. Avec lui, Eric Soyer et Renaud Rubiano laissent libre cour à leurs fantasmes et l'univers se crée indéfiniment en lumières, profondeur de champs, perspectives et troubles constants en déséquilibre. 


Les temps sont fragiles comme les oscillations, les leurres de tous ces espaces inventés qui fusionnent et déversent une foule d'images en relief, volumes cinétiques vertigineux, comme cette chute virtuelle du corps de Marjorie dans les abîmes du désespoir. Image impressionnante et puissante de ce destin qui chavire. A ces côtés, sa complice s'ingénie à la perturber, lui défoncer ses barrières pour la perdre par amour, par passion dans une sororité complice malgré tout bienveillante. Ce contraste de sentiments se joue aussi face aux parents, absents, en voix off plein de déni de responsabilité de fausse complicité. Rassurer l'enfant angoissée par des visions, celles d'un "vieux voisin" qui la hante jour et nuit. Silhouette qui se dessine et évolue dans le temps comme une ombre menaçante de caverne de Platon.Un homme vraisemblablement, Eric Feldman, sorte de Nosferatu cherchant sa proie dans un grand flou, gommé par des visions opaques et glauques.Tous les trois comédiens immergés de force dans ce bain anxiolytique , potion magique concoctée par notre écrivain-metteur en scène, prestidigitateur de grand talent. On en sort rincé, essoré, plein de visions étranges. 


Le domaine de l'adolescence, traité comme un manifeste, un grimoire de sensations à fleur de peau, de langage et de gestes pesés, construits comme une chorégraphie faite de placements, d'endroits à respecter faute de synchronisation, de justesse : la bonne place pour chacune des comédiennes au diapason de toute cette complexité graphique. La cinétique et l'esthétique de la scénographie rejoignant la plasticité d'un Julio Le Parc ou  de toute cette génération de plasticiens de la lumière-mouvement. Des filles "modernes", des enfants terribles en proie à une fièvre envahissante générant spectres et fantômes, ectoplasmes plein de matières à penser le monde.Le reste appartient à l'imaginaire de chacun. Sans rappeler le travail de Mourad Merzouki dans "Pixel", vertige du faux semblant des images abyssales de la vidéo au plateau, baigné de futiles tracés éphémères disturbant pour les corps immergés dans l'écriture lumineuse au sol...Ou "Helikopter" d'Angelin Preljocaj ou tout vacille sous les pas des danseurs. Ou du plasticien Rioji Ikéda et ses sculptures lumineuses évanescentes créant des espaces à conquérir...Encore Claire Bardainne et Adrien Mondot pour leur travail d'images chorégraphiques pixelisées en direct.

 


[Création théâtrale]
Joël Pommerat[Avec] Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias[Et les voix de] David Charier, Delphine Huot, Roxane Isnard, Pierre Sorais et Faustine Zanardo

[Scénographie et lumière] Éric Soyer[Vidéo] Renaud Rubiano[Costumes] Isabelle Deffin
[Perruques] Julie Poulain[Son] Philippe Perrin, Antoine Bourgain[Musique originale] Antonin Leymarie

 
Au TNS jusqu'au 18 juin