"Mon frère" de François Gremaud
Sourds-doués sans malentendus.
On le connait pour ces fresques sur les grands prénoms mythiques du ballet ou de la mythologie, "Giselle", "Carmen" ou "Phèdre". Ici cest de son frère Christian dont il sera question, son alter-égo de toute sa vie, son complice, son compère, sa passion, son amour fraternel. Christian est malentendant, sourd et sa vie durant, affronte le monde social, affectif, politique de front;Et non sans mal, coups et blessures. Son frère décide alors de conter la vie d'un homme simple, en révolte sur le seuil de moultes expériences humaines, médicales et surtout verbales, loquaces.Ne pas entendre, c'est ne pas parler et c'est devoir s’insérer malgré tout dans le monde affolé des relations sociales pas toujours bienveillantes aux regards et aux yeux de certains. L'auteur-comédien François Gremaud s'empare de ce sujet, de son frère pour évoquer cet endroit, ce lieu, ce corps qui vit et existe malgré toutes les agressions, les malentendus face à la revendication d'une simple existence parmi les autres. Christian n'est pas comédien mais sur scène, convoqué sans fard par son mentor, il est solaire, brillant, malin, perspicace et volontaire: comme dans la vraie vie. Il s'exprime par le langage des signes, cette grammaire, ce glossaire subtil et très complet qui tend à inventer une gestuelle non pas mimétique, mais rythmique, visuelle, tonique. C'est de la danse avant toute chose entre les mains, les bras, les regards de Christian qui tient tête, fier, altier, noble et plein d'humour sur sa condition. Il raconte son odysée, épopée abracadabrantesque dans le monde du travail, les associations porteuses de bonnes nouvelles ou de recette pour "guérir", soigner, forcer à parler, appareiller ceux qui n'entendent pas. Une galère, une panique quotidienne pour cet homme indépendant qui ne "souffre" pas d'un handicap mais souhaite au jour le jour exister avec cette épreuve à surmonter. Ou tout simplement vivre auprès d'êtres humains doués de paroles et d'audition naturelle. François lui écrit, lui dédit un texte qu'il nous raconte de vive voix, alors que son frère signe ses propos. La parole, le geste alternent, se chevauchent, s’additionnent, se catapultent et l'on nage dans un bain de jouvence visuel, audible, tactile aussi car tous les sens semblent convoquées ici. On persiste et signe à entendre, écouter, regarder ce duo de charme ou de rébellion, cette paire de confrères siamois ou jumeaux, reliés par l'amour, le respect, la compréhension: jamais par l'effort ou la contrainte. Et la magie opère savoureuse drôle ou dramatique selon les instants évoqués de la vie de Christian. Etre sur scène n'est ni revanche, ni pied de nez aux institutions ou soignantes et savantes réparations médicales. Le langage des signes est naturel et fait le bonheur de Christian qui sourit ou s'affole, se rebelle , s'insurge mais toujours se soulève avec passion, grâce et détermination. Et la danse de sourdre de ce dialogue de "sourds" au monde du dédain, du mépris ou de l'indifférence. Prendre en compte, estimer, valoriser, considérer l'autre sera leur crédo autant d'auteur que de comédien. La danse a toujours flirter avec un certain "mimétisme corporel" du mime au mimodrame sans pour autant être muette.Philippe Decouflé, Pascale Houbin, les premiers à se préoccuper des affinités sélectives entre danse et langage des signes....Voir "le petit bal perdu" de Decouflé, oeuvre art-video-danse incontournable. Alors ce couple, ce binôme nous devient familier et l'on quitte les frères Gremaud fort d'une expérience et d'une sensibilisation humaine à une condition pas toujours facile à assumer. Avec joie et respect, écoute peut-être un peu différente du monde du silence. Bavards et prolixes, enthousiastes et loquaces à leur façon, les frères Gremaud seront les ambassadeurs d'une cause humaine de tout premier ordre. Qu'on se le dise...en langue des signes!A l'audition du monde.
A la Chartreuse de Villeneuve les Avignon le 13 Juillet
Autre duo insolite et exceptionnel
"Oiseau" de Han Kang et Julie Deliquet
C'est un événement unique, deux soirées de suite dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes
Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee tiennent l'immense scène deux heures durant pour une lecture inédite, commande Tiago Rodrigues à l'occasion de cette édition du festival consacré à la Corée: sa langue, ses écrivains, ces artistes trop méconnus.
A deux sur l'immense plateau, voilà les deux actrices, conteuses, diseuses, lectrices: ce qui n'est pas un simple exercice: lire, jouer, interpréter, anticiper le récit jusqu'à le connaitre par coeur pratiquement. Un duo inébranlable, solide comme un roc, fascinant autant que sobre et convaincant. Chacune nous tient en haleine dans ce récit passionnant en tout point sur la vie de Gyeongha, l'ami de Inseon, qui vit sur l'île de Jeju. On se familiarise avec la vie de ses deux correspondantes à distance lors d'un appel à l'aide de l'une envers l'autre. Et l'aventure humaine bat son plein dans une narration tendue, fleurie de paysages, de mondes, attentionnée par le rythme, la diction, la présence de ses deux femmes sur le plateau devant leur pupitres. De blanc vêtue en toute sobriété cette lecture performance tantôt légère, tantôt grave dans les propos se déroule sans faille, ponctuée de silences, de suspens. Un duo de coeur et d'esprit très physique qui porte les intrigues ou le simple récit dans une navigation au long court fabuleuses. Les mots, les paroles bercent l'atmosphère spatio-temporelle de cet espace mythique comme une petite cérémonie partagée, un rituel de rencontres, de ricochets ou d’écho que la Muse Echo en serait honorée. Isabelle Huppert, frêle silhouette puissante et belle, sa compagne plus retirée font un chant choral à l'unisson de l'humanité. Avec ses "Impossibles adieux" Han Kang et Julie Deliquet dévoile une partie de l'histoire de la Corée vue des paroles et des sensations de ceux et celles qui ont vécu la tragédie de Jeju. Encore ignorée, méconnue ici magnifiée et rendue au grand jour par un quatuor de musique, de paroles de chambre aux cordes sensibles, intimistes mais portée haut et fort aux oreilles du monde. Merci au Théâtre de jouer son rôle de phare, de gyrophares , alerte sur le qui-vive du monde.
Dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes les 14 et 15 Juillet



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