Seuls sur scène mais entourés par des accessoires ou des images, Valérie Dréville et Johann Le Guillerm atteignent des sommets de virtuosité ou de délicatesse.
"Terces" de Johann Le Guillerm
A la perfection, nul n'est tenu. Cependant certains démiurges semblent échapper à cette loi improbable en franchissant les limites du possible. Sous le grand chapiteau de Avignon en Scène à Villeneuve on retrouve le prestidigitateur des objets insolites, Johann Le Guillerm avec émotion, impatience, attention. Terces, c'est "labourer pour la troisième fois" un spectacle créé en 2003 qui a grandi, évolué et pris du poil de la bête. De la maturité certes, mais toujours de l'audace, du danger, du risque encouru par un artiste hors pair, farouche, sauvage personnage magnétique qui dès son apparition au coeur de l'arène, fascine, intrigue, dérange aussi. Dompteur d'objets insolites, "inutiles" fabriqués de toutes pièces par son génie à la Léonard de Vinci Le Guillerm sonde les strates de ses secrets de fabrication et s'en sert pour créer suspense, intrigue, le tout maintenant le spectateur en apnée, en état de sidération permanent .Avec ce magicien insolite, vêtu d'un salopette gainée d'un corset dévoilant dos et épaules, revêtu d'un manteau de parade, c'est à des instants suspendus que l'on assiste. Les mécaniques s'emballent, les machines inventent des déséquilibres instables, les rouages de toute cette "écurie" fantasque s'animent comme des objets pensants, bougeant au gré des impacts du corps engagé de l'artiste. Ce glossaire inventé de toute pièce tient en haleine et les visions qu'il engendre créent du rêve, de l'utopie, de la science fiction proche et vivante. Mikado de poutres de bois, cabanes architecturées comme pour de la survie précaire et possible, autant d'objets indescriptibles qui tentent d'inventer un autre monde auquel le corps serait confronté. Ou moteur de gestes, d'attitudes ou de postures inconnues. Sisyphe et son rocher veillent au grain dans cette machinerie infernale, poétique ou tragique selon le point de vue de celui qui regarde se dérouler ces "numéros de cirque" d'un nouveau genre qui à présent reflète l'art physique, rythmique de cet OVNI spectaculaire. Le Guillerm en partenaire de toutes ces créatures dociles qui répondent par l'affirmative à toutes ses sollicitations ou propositions de déplacements, de fuite,. Course ou poursuites contre le temps, l'art de Le Guillerm n'a pas cessé d'interroger la gravité, la gravitation des corps dans l'espace. Maitre à danser, il figure aujourd'hui l'art perturbateur de l'autorité de l'homme sur les choses, la nature, les matériaux, les formes. Pour créer des univers changeants, des ambiances et atmosphères de toute beauté. Énergie et concentration comme credo, image, signature de marque. Un voisin de Bartabas ou de Bejart, ces fameux parrains démiurges du spectacle vivant. Terra incognita, secret de ce qui déstabilise sur cette surface de réparation agraire intouchable, inaccessible aux machines agricoles démesurées. Un terrain, un terroir d'exception à préserver comme un laboratoire, conservatoire vivant d'espèces en voie de disparition Panamarenko, l'homme volant de la création architecturale plasticienne ne renierait pas ce chantier ouvert de la création en apesanteur constante. Mais avec tous les appuis, les ancrages d'un corps en lutte, combat ou osmose avec la matière.
A Villeneuse jusqu'au 20 Juillet festival Villeneuve en scène
"Thésée, sa vie nouvelle" de Guy Cassiers et Valérie Dréville
D'après le roman de Camille de Tolédo
Guy Cassiers porte sur scène Valérie Dréville dans une adaptation orale et visuelle d'une extrême richesse pour les sens en éveil: l’ouïe et la vue comme vecteurs et transformateurs de la narration, du récit inédit de l'autrice. La voix de l'actrice est à peine audible, douce, pesée, confidentielle au démarrage de l'opus et l'attention extrême est d'emblée convoquée pour apprécier les sonorités de la langue, le secret des histoires qui se dévoilent dans un récit qui avance sans cesse. Doublée d'images vidéographiques denses, fortes et d'une captation augmentée de l'actrice par une caméra en live, cette fiction-réalité touche et disturbe les repères temporels. Cette femme interprète, s'adonne au jeu du double, des différentes facettes de son personnage grâce au jeu des images projetées qui la traquent, la surdimentionnent. Au sol des images peintes ou des graffitis comme des confettis d'icônes multiples soignent une scénographie sans gravité qui semble plane dans l'univers. Pas de plancher ni de surface où s'enraciner dans les évocations du passé et du héros Thésée aux prises avec un destin périlleux.
La parole se délivre plus imposante et fait face au public toujours dans une grande intimité. Sédative atmosphère hypnotique qui berce dans une sorte de confort intimiste remarquable. Le corps de la comédienne en immersion avec le travail magique de Bram Delafonteyne, expert en construction d'imagerie vidéo, de structuration de l'espace autant au sol que sur l'écran en fond de scène.
Le bruissement des couleurs, des lumière et autant de fragments, de découpe et selon un savant montage rythmique du déroulement et de la succession des images enregistrées. Images sorties tout droit d'archives, du passé où corps et graphies se confondent, s'entrelacent à l'envi. Valérie Dréville, discrète et magnétique vibre et sonde les abysses de ce texte profond que l'on écoute suspendu à ses lèvres, en corps à corps avec sa voix, ses attitudes et postures chorégraphies sereines. Un opus rarissime au doigté fragile et distingué pour un voyage-paysage au long court, la durée de ce "Thésée"pris dans le labyrinthe de la mémoire. Toutes les images s’additionnent, se superposent à foison dans une sorte de vitrail mouvant aux contours marqués par les frontières graphiques de l'assemblage. Un alliage iconographique resplendissant de lumières et de musicalité rythmique saisissant.
A l'Autre Scène du Grand Avignon Vedène au festival d'Avignon





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