mercredi 23 septembre 2026

"Paradis plage une vie comme dans du miel"de Kenza Berrada: sous les pavés....les cheikhat


 « Benti », qui vit à l'étranger, rentre régulièrement au Maroc. Mais, cette fois, c'est pour se marier. Dans ses valises, l’épaisseur d’un non-dit qui déborde jusque dans les formules du swab et les recoins du salon bourgeois où se déploie le mythe familial depuis plusieurs générations. Difficilement traduisible en français, le swab symbolise, dans la société marocaine, aussi bien les bonnes manières qu'un art de vivre millénaire, un code à double tranchant créant l'hospitalité autant que le refoulement. Car, entre un frère et une sœur, un spectre qui menace de tout fissurer hante cette famille parfaite. Kenza Berrada, metteuse en scène et comédienne, brosse un tableau subtil des silences qui précèdent la tempête et de la nostalgie d’une splendeur enfuie, dans ce milieu social qu’elle connaît de l’intérieur. Elle nous fait ressentir toutes les nuances de la aïta (littéralement, le « cri ») dont l’interprétation est confiée à un ensemble masculin en caftans étincelants et perruques chatoyantes, le Kabareh Cheikhats. Dans leurs danses et leurs chants, quelque chose se redresse, et le temps perdu se rattrape pour libérer les corps.

Le sujet est brûlant et d'actualité:l'inceste et son déni, l'enfouissement des aveux ou témoignages, l'impossibilité d'en parler. sa transposition dans une société marocaine bourgeoise nichée au sein d'un salon cosy de velours ou de matières enveloppantes et rassurantes. L'irresponsabilité va générer toute une évocation scénique des postures et attitudes que chacun va adopter dans cette fosse à secrets de famille, à mensonge, à déni organisé. Le cri de ces femmes, les "cheikhat" va être le fil conducteur, le fil d'Ariane de tous les tableaux, de toutes les scènes de ce paysage pourtant chatoyant et plein de verve colorée, séduisante. Sous les pavés, l'horreur se dessine et se dévoile par le truchement d'un jeu aiguisé, aigu des chanteurs et performeurs du groupe vocal "Kabareh Cheikhat", un groupe d'hommes marocains qui vivent au Maroc et portent en eux traditions, mystères et secrets de tables.Ces femmes qui crient à la place de toutes celles qui ne crient pas. Se casser les cordes vocales pour crier et exister, transmettre colère et désespoir, révolte ou soulèvement. Cette petite société navigue dans des décors changeants, espaces ouverts ou fermés, bordés de rouge orangé comme une matrice enrobante qui protège, dissimule, évacue ou efface les traces des drames internes d'une tribu familiale hélas familière à un milieu social ancré dans les mensonges, dans l'oubli qui occulte le principal: l'attitude, les postures physiques, mentales et morale d'une horde qui malmène les siens, les fait se taire, enterrer les conflits et soudoyer les plus forts pour occulter la vérité. Les corps des interprètes sont façonnés par ce contexte qui pourrait nous paraitre lointain, "exotique" et plein de parures, d'artifices, de costumes rutilants évoquant le charme, la futilité, le laisser faire, laisser passer d'un cercle familial toxique et malfaisant. Les chants, les voix de ces cheikhat faites hommes dissimulent des conditions sociales drastiques et ces figures deviennent emblèmes du mutisme, du droit de réserve de tous les acteurs complices de l'hypocritie et du déni. Espace de réconciliation plus que de réparation, le théâtre-vérité de Kenza Berrada est chorégraphique, tracé au cordeau d'une mise en scène animée, joviale autant que cruelle.et cette autrice danse de façon mécanique et convulsive, l'enfermement, le carcan, la difficulté d'être et de porter les traces d'un crime dans son corps. L'inceste y est ainsi visible et palpable, incarné par ce personnage étrange, dégenré qui sillonne le plateau de convulsions, de gestes tétaniques qui entravent la bonne marche-démarche de cette héroïne malgré elle. La danse libératrice ou effet de levier pour suporter, engranger le mal fait au corps et à l'âme? En tout cas jamais déversoir et prétexte à une violence transmise mal digérée.La musique percussive, tonique nous informe, nous pétrifie aussi par ces accents abruptes qui simulent la douleur, l'oppression, la mascarade qui n'est pas carnavalesque mais bien au contraire à peine caricature de la réalité. Le chant militant, les rythmes transcendent une réalité poignante, sociale et imbibe tout le spectacle de cris, de notes de musique vocale sidérantes. C'est toute l'histoire du Maroc autant que du monde féminin qui ici transpire et s'expose dans une passionnante exposition d'us et coutumes revisités pour dénoncer autant qu'expliquer la révolte de ces cheikhat issu d'un monde patriarcal oppressant. Matriarcat de fortune, riche et fertile en paillettes et falbalas cachant, masquant la cruauté des relations intra-familiales désavouées mais pas encore effacées du tableau omnipotent de la masculinité impérative et imposante. La mariée enfermée, emprisonnée dans sa cage dorée en serait une icône incontournable, résumé de cet opus, opéra de chambre close de toute sagacité.

 

[Texte et mise en scène] Kenza Berrada

[Avec] le Kabareh Cheikhats : Amine Naouni الشيخة وردة الحداوية موالت الحمر, Ali Lamaadli الشيخة العالية, Ghassan Elhakim الشيخة حورية العوّ امة, El Mostafa Boutankite الشيخة مصطفى, Walid Rakik الشيخة العويتقة ڤيرجين
et Kenza Berrada

Au TNS jusqu'au 2 Octobre dans le cadre du festival MUSICA 

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