Sur scène, deux pianos et douze danseurs et danseuses dialoguent dans une écriture rythmique intense où musique et mouvement s’affrontent et se répondent. Véritable acteur du spectacle, un mur traverse le plateau et devient tour à tour support chorégraphique, instrument percussif et paysage mental inspiré des Vosges. Conçue par Mathilde Monnier et Ève Risser pour le Ballet de l’Opéra national du Rhin, la pièce organise une virtuosité collective, comme un orchestre de corps en mouvement. Le mur y redistribue les circulations, ouvre ou contraint les trajectoires, et fait du plateau un champ d’expériences où les corps composent avec l’obstacle.
Le Mur (2026) création
Le mur a le geste prolixe à défaut de la parole et la danse s'y colle comme un matériau à sculpter, modeler pour en faire surgir des formes, des ensemble soumis à 'érosion, autant qu'à la révélation.Mur-murer l'espace et le son, en faire une architecture des corps complexes à l'aide des fondamentaux de la danse: le socle, les appuis, les tensions architectoniques du mariage entre danse et musique, entre énergie et immobilité statique. La matière est poreuse, sédimentée comme un magma de corps dans les interstices sculptés par chacun des danseurs: grains de sable dans des rouages qui ne sont ni lisses ni huilés.La pâte sablée de ce mur fictif est un palimpseste de couches et strates qui offrent des paysages changeants dans la lumière colorée ou diffuse venant souligner, dessiner des courbes calligraphiques fabuleuses. La base phonolitique de cet agrégat charnel est vibrations, cassures, effritement des gestes dans un temps ou le sablier fait la nique à la clepsydre.Un mur qui ondule, bouge, se soulève comme une désobéissance civile, poétique : il est objecteur de conscience qui consent à se fragiliser, se décomposer en autant de matière friable. Le piano sur scène dialogue avec cette ligne frontale formée par les danseurs, au départ dans le silence de gestes où chacun semble découvrir sa chair et sa peau, enveloppe entre soi et le monde. Les gestes vont au bout d'un souffle à fleur de peau, linéaires ou entrelacs de spirales discrètes, enrobantes. Des ricochets de mains, alignées au sol font clavier magnétique versatiles et futiles, vibratiles. Un certain humour joueur frôle cette rigueur rythmique et collective ensorceleuse. La magie d'écriture de Mathilde Monnier traverse les corps des danseurs, imprégnés de cette grâce païenne qui occulte toute croyance. Une chamane de la danse chorale qui fait surgir les silhouettes colorées de la masse compacte d'un groupe, d'une tribu libre et mouvante. Soquettes noires et maillots colorés se fondent dans ce paysage lumineux changeant d'intensité, proche des couleurs pastels des paysages d'Olivier Debré ou Sean Scully voire Frank Rothko. Lumières dues au talent complice d'Eric Wurtz, scénographie signée de la fidèle Annie Tolleter pour une atmosphère qui s'intensifie au gré de la dramaturgie souterraine. Ce petit peuple du groupe, à l'individu se caractérise par des singularités remarquables parmi les interprètes: un duo d'hommes comme des enchevêtrements, des entrelacs, perles en collier très voisines de l'univers de Jean Michel Othoniel fait de courbes, de méandres élastiques et poreux. Deux solos pétris d'une porosité exultante font au sein de cette pièce collective des instants magnétiques ou cheveux défaits d'une des interprètes se livre, se donne entièrement.Eve Risser au clavier donne à voir et à entendre un tissage de morceaux choisis de son répertoire et puise dans le pari d'inventer au fil des rencontres avec la danse, une musique au piano préparé, à queue ou droit selon les orientations de la mise en espace. Interprète et alliée de cette aventure. La matière du mur en fond de scène résonne au contact des corps qui frappent en une composition rythmique corporelle très écrite cet obstacle érigé ici en paroi d'ascension, en disturbation de perspective.Et quand reprend la musique des touches du piano, l'espace s'ouvre à nouveau et libère les corps dansant. Danseurs de toute leur peau les interprètes livrent leur virtuosité à l'ingéniosité de l'écriture chorégraphique de Mathilde Monnier.Une griffe, une signature précise autant que fantasque, surprenante et pleine d'audace.Un grain de sable dans ce solide magma granitique socle d'une architectonique hercynienne.
chorégraphie, costumes Mathilde Monnier
composition Ève Risser
scénographie Annie Tolleter
création lumière Eric Wurtz
création sonore Adrian Bourget
Ballet de l'Opéra national du Rhin
pianos Ève Risser
A l'Opéra du rhin le 1 0ctobre dans le cadre du festival MUSICA

