lundi 9 mai 2022

"20 danseurs pour le XX ème siécle et plus encore": un musée de la danse....au Musée! Les muses s'amusent!

 

20 DANSEURS POUR LE XXE SIÈCLE ET PLUS ENCORE

BORIS CHARMATZ [terrain] [FRANCE]

20 danseurs pour le XXe siècle et plus encore présente une archive vivante. Vingt interprètes s’approprient, rejouent et transmettent de célèbres solos du siècle dernier à nos jours, connus ou interprétés par les danseurs, chorégraphes et artistes modernes ou postmodernes les plus significatifs.

Chaque interprète présente son propre musée. Il n’y a ni scène, ni démarcation d’un espace de représentation : le corps est l’espace ultime pour que se crée, en direct, un musée de la danse. Ce projet, plus que d’héritage, traite d’une sorte d’archéologie : il cherche à extraire des gestes du passé plus ou moins lointain, réinterprétés par un corps au présent. Les interprètes sont libres de choisir, de reproduire ou de réinterpréter les solos qu’ils souhaitent. Ils peuvent prendre la forme d’un hommage respectueux ou d’une réappropriation sauvage.

Au Centre Pompidou-Metz

Samedi 07 + dim 08 mai 2022 — 15:00 à 18:00

Lors de ce week-end inaugural de l’exposition Le musée sentimental d’Eva Aeppli, le chorégraphe Boris Charmatz, figure de la danse contemporaine, explore les questions de transmission et de répertoire au Centre Pompidou-Metz.

Au gré de leur déambulation, les visiteurs sont invités à découvrir des interprètes d’exception et de différentes générations qui s’approprient des solos célèbres ou oubliés des XXe et XXIe siècles. Ces deux jours exceptionnels furent l’occasion de découvrir le Centre Pompidou-Metz avec un nouveau regard et de parcourir l’histoire de la danse. Un voyage à ne pas manquer.

Et c'est dans le grand Hall du Musée que commence le marathon: c'est à Laura Bachman d'ouvrir le bal pour ceux qui sont encore à l'entrée: solide danseuse en baskets et body sportif, elle s'empare du mythe de Giselle, nous conte l'histoire rocambolesque de l’héroïne du ballet romantique, avec force détails sur les péripéties de cette jeune bergère au destin tragique: de la scène joyeuse des vendanges à celle de la folie, la voilà animée de sentiments dans des prouesses techniques classiques. Le contraste est tranchant sur le sol en béton, ses pas s'égrènent gracieux et les envolées en déboulés font figures de lexique du vocabulaire classique, bien vivant, engagé dans un corps, un visage ouvert, souriant ou aux mimiques dramatiques. La proximité avec l'interprète trouble et décale, déplace nos impressions sensibles, notre empathie avec cette femme qui danse, conte et fait chair une narration dramaturgique à présent évidente. La danse est enfant de joie, de drame, d'histoire et le glossaire du petit Robert de Terpsichore est friand d'audaces retrouvées!Il faut bien la quitter, lui faire faux bon à cette Liza Minnelli chère à Bob Fosse, de ce cadeau de Benjamin Millepied, solo taillé sur mesure pour la grâce de la danseuse! Pour se diriger au gré de notre humeur et de notre état de corps à l'étage au dessus dans la galerie pour aborder Soa Ratsifandrihana pour un solo à la James Thierrée, des improvisations fertiles... Au tour de Marlène Saldana de nous étonner avec "La fille du collectionneur" signé Théo Mercier. Notons que beaucoup de performances "recyclées" sont celles d'interventions dans des lieux inédits et "inconvenables" mis en espaces par des chorégraphes-plasticiens ou trublions du plateau comme Jérôme Bel, Tino Séhgal, Mike Kelley, eux-mêmes iconoclaste acteurs de l'art contemporain in situ! La filiation est belle et évidente entre ces corps dansants, pensants performeurs et les initiateurs d'un musée mouvant, mobile, vivant, participatif. Notre interprète toute en rondeurs, en peignoir, s'adonne à incarner les objets d'une collection, sur fond de la grande vitre du centre Pompidou au paysage profond et lointain Elle est atypique, charnelle, sexuelle et enchante un univers singulier. L'art contemporain s'anime, prend corps pour une délectation sans mesure, sans modération.Ils sont "chez eux" ces danseurs issus du XXème siècle et du berceau de la danse moderne!Katia Petrowick, danse des extraits de pièces de  Gisèle Vienne; incarnée elle se fait mémoire, soliste de ses pièces emblématiques, Alex Mugler en "vogue fem" travestie de cuir noir, habite le grand hall de façon singulière et, au gré de l'exposition des sculptures de Eva Aeppli, proche de Annette Messager, Kantor ou Valérie Favre, on rencontre Valeska Gert, incarnée par Boglarka Borcsok: en connaisseuse du personnage-on se souvient de son duo avec Eszler Salomon-"the Valeska Gert Monument"-là voilà en emprise totale avec le personnage. Très proche, parmi nous, la voici "Canaille" irrésistible démon vociférant, grimaçant, grotesque et aguicheuse...Une incarnation hors pair de cette égérie du burlesque de la danse-mime-caricature hurlante et terrifiante personnalité aux multiples facettes Un moment intense, très approprié a l'environnement muséal, au coeur des sculptures suspendues de Aeppli...Belle symbiose intelligente, spirituelle et plasticienne. Car "inter-ligerer", relier les disciplines pour une convergence -concordance mise à l'évidence, est chose rare! Le "Musée de la Danse" de Boris Charmatz prend toute sa dimension onirique, sensible. "La danse archive vivante" de toutes les écritures prend tout son sens avec les performances de Magalie Caillet Gajan qui nous offre à corps ouvert les vérités triviales du métier de danseur-cette déchirure du genou- comme ses plus beaux rêves et souvenirs: des solos de Bagouet si baroques, précieux, malins et espiègles, à des performance signées Charmatz où elle dévoile déboires et difficultés de fabrication chorégraphique! C'est croustillant, décapant, sérieux aussi, grave ou enchanteur. Mèche grisonnante au vent, doyenne du show généralisé, elle fait figure muséale détonante, objet de curiosité, d'empathie totale avec le "métier" de danseur issu de cette école utopique à la Charmatz! On croise Olga Dukhovnaya en soliste de "la mort du cygne" ballerine effrayée en basket pour une des plus sobre et belle interprétation de la musique fatale de Saint Saens: pas besoin de plumes ni de tutu plateau pour avoir les bras les plus expressifs de la scène, l’effondrement au sol, le plus bref...Terpsichore en basket arpente le musée comme un fantôme de l'opéra, un spectre bien vivant qui bouscule la lecture traditionnelle: de celle de Trisha Brown entre autre avec le performeur hurleur Frank Willens, habité en diable par le verve, en verve et avec tous comme trublion...-entre autre de la performance de Julie Shanahan, en interprète fidèle du célèbre "Kontakhof" de Pina Bausch où elle invite le public à se joindre à elle pour le célèbre défilé-parade aux gestes réitérés si emblématiques de la signature de la chorégraphe. Et Joa Fiadeiro en soliste, scotché comme au bon vieux temps de la danse contact de Tompkins, Mantero, et autres performeurs-dérangeurs..

.Quel bouquet, quelle audace que cette représentation multi-faces, où il nous sera impossible de rencontrer toutes les propositions originales de ce moment inédit de danse performante On se régale, in fine, des reptations au sol de bébés lâchés au sol par leurs parents visiteurs, de ces deux petites filles tourbillonnant à la Robert Doisneau en fond de hall.... Chacun s'appropriant sa danse, avec jouissance et pertinence, dans l'instant, in situ pour la plus jubilatoire des représentation de ce "bocal" fêlé qui résonne si juste à nos sens à l'affut du jamais vu, de l’inouï pourtant déjà inscrit au "répertoire-conservatoire" des archives du corps: en 3D, en direct, en live comme la vie!

 

dimanche 8 mai 2022

"Le chant du père", le sourire de la fille, le charme de l'héritage !

 

LE CHANT DU PÈRE

HATICE ÖZER / YAVUZ ÖZER [FRANCE / TÜRKIYE]

Pour sa première création scénique, Hatice Özer construit une histoire sensible de transmission qui retrace le chemin d’une famille d’Anatolie jusqu’en Dordogne.

Sur scène, un père et une fille. Lui, venu en France pour donner à sa famille une vie meilleure, homme discret et un musicien hors pair, et elle, jeune femme volubile montée à Paris pour devenir comédienne professionnelle. Ensemble, en turc ou en français, parlé ou chanté, lui et elle racontent comment l’héritage se transforme. Que reste-il des histoires, de la convivialité, du grand départ, de la poésie ? Comment comprendre le sacrifice du père et la douleur du déracinement, si ce n’est par le théâtre et la musique? Le Chant du père vient rapprocher délicatement deux êtres, deux générations, dans un cabaret oriental intime.

D’emblée son sourire complice charme et Hatice Özer séduit, enjôle, enrobe son texte malin pour enchanter une évocation toute familiale de sa culture , de son enfance. Robe noire de velours, cheveux mi longs, collants et chaussures de fillette-femme, elle verse le thé dans de beaux gestes chorégraphiques: longues coulées de liquides qui se mêlent en cascades pour les offrir au public. Mot d'ordre: le partage de souvenirs, d'épopées singulières, personnelles dans un texte à sa mesure: sobre, simple, évocateur de bons moments ou de doutes, de douleurs aussi. On joue avec le sens des mots, le recul du vécu pour mieux raconter l'histoire mêlée d'un père et d'une fille d'Anatolie, soudés par l'exil. Mais c'est la joie de conter, de chanter, de dévoiler des secrets de fabrication de contes et légendes, qui prend le dessus!Pas de nostalgie, mais des chants, de la malice, le gout du bon thé partagé et versé selon les coutumes du pays. L'ambiance "cabaret" du Magic Miroir" renforçant cette atmosphère festive, le père présent et solidaire, Yavuz Özer comme partenaire enjoué et compère de toujours Un ravissement pour une soirée conviviale pleine de charme..Les voix chaleureuses dans un phrasé et une musicalité hors du commun pour bercer les prémisses de la nuit!

Au festival "passages transfestival" le 7 MAI à Metz



"Frontalier": passe-port pour un passe-muraille.....

FRONTALIER

JEAN PORTANTE / JACQUES BONNAFFÉ [LUXEMBOURG / FRANCE]

Frontalier de Jean Portante est un monologue poétique et rythmé qui se déroule dans la tête d’un frontalier imaginaire – magistralement interprété par le comédien Jacques Bonnaffé – qui, chaque jour, fait la navette vers le Luxembourg.

Pris dans un embouteillage, qui est la règle sur ce tronçon d’autoroute entre la Lorraine et le Luxembourg, le frontalier se met à rêver. Au-delà de ce va-et-vient quotidien, surgissent, dans la cabine de la voiture, souvenirs et pensées liés au père, à l’Italie, terre des ses origines, à la migration, aux frontières en général, à la mythologie romaine aussi. Se tisse alors un univers où l’autobiographie familiale de la traversée des Alpes rejoint la tragédie des longues caravanes de réfugiés. Un texte puissant, comme un cri désespéré contre les murs qui partout se dressent.

La mise en scène est sobre et efficace: un homme seul se raconte, effervescent, agile personnage aux multiples humeurs, joué avec engagement par un comédien que l'on a plaisir à revoir, recevoir sur le plateau à l'occasion du festival "passage transfestival" à Metz. Des évocations de l'exil, de l'immigration, des colonnes d’exilés en partante qui éprouvent le déracinement, le passage des "frontières" à leurs corps défendant. Des images fortes, des évocations d'illustrations visuelles sorties de la fertilité de son imaginaire, bouleversent, émeuvent à foison Impossible de rester indifférents à ces évocations sans concession et pourtant portées par la poésie, le glissement des sens des mots, le phrasé lyrique du comédien soutenu par une interprétation physique mouvante, quasi dansée: chorégraphiée pour sur à la mesure d'un corps agile et bondissant, solide ou immobile dans la gravité des instants évoqués.Le terroir de la mine, le "tonneau" mythologique où se mêlent liquides et pensées pour mieux aller jusqu'à la lie...Le texte fait vibrer une mise en espace signée Frank Hoffmann, complice de cette expérience vécue du déplacement, de la perte d'identité culturelle, des racines qui ne parlent plus au tronc et branches de cet être propulsé ailleurs, hors frontières, devant ou derrière des murs qui s'érigent. En passe-murailles virtuose, Bonnaffé subjugue et convint dans un solo autour d'une table, sur deux chaises: un petit bout du monde qui en dit log sur la condition du migrant de tout bord de mer, de terre, bouteille à la mer, voguant à la dérive, ignoré de tous, bousculé dans l'indifférence. Pour mieux se soulever et nous rappeler que le destin n'est pas inéluctable. En gabardine sombre, il semble spectre ou icône incarnant révolte et soumission.Du bel ouvrage sorti d'un opus littéraire musical, à écouter absolument pour son rythme et les couleurs du verbe de Jean Portante!

Au festival "passages transfrontalier" le dimanche 8 MAI