lundi 20 mai 2024

"Star Show": sur la paillasse du cosmonaute, la magie astronomique

 


Les objets s’animent et partent à la conquête de l’espace ! Tubes, boîtes de conserve, figurine, mégaphone et ventouse participent à une nouvelle mission de la NASA. Seul en scène, Alan Floc’h nous transporte dans un univers plein d’humour et à l’imagination débridée.
Après la frousse procurée en 2022 par La Caravane de l’horreur, la Compagnie Bakélite revient à PERSPECTIVES pour nous faire vivre le grand frisson de l’exploration spatiale. Originaire de Rennes, la compagnie est connue pour l’originalité et l’inventivité de ses créations de théâtre d’objets : des formes courtes sans paroles qui tournent dans le monde entier.Dans Star Show, qui se produira pour la première fois en Allemagne, des bibelots du quotidien deviennent acteurs à part entière d’un voyage dans le cosmos. La Compagnie Bakélite manie à la perfection l’art de modeler l’immensément grand à l’aide du tout petit. Dans ce théâtre de bidouilles, la galaxie tient sur deux mètres carrés, des éclats de faïences deviennent de dangereux débris spatiaux et le public a la tête dans les étoiles.Une aventure lunaire et co(s)mique qui fera décoller toute la famille vers l’infini et au-delà !

Un petit théâtre, une petite salle, une petite jauge pour un "grand spectacle" ! Un espace très réduit comme un cube monté en structure ouvragée, pour espace de jeu. Le voici assis aux commandes d'une navette spatiale ou d'une base expérimentation astrale. Il est tout de blanc vêtu, nickel, sans tache ni ombre, blanc clinique, propre et net. Le visage figé, une capuche sur la tête comme seule protection. Manipulateur d'une miniature de son personnage, petit bonhomme en réduction qu'il tente de faire voler, gicler, rebondir ou jaillir. De petites boites de conserve, ce savant fou, sorte de magicien d'Oz fait ses expériences, tâtonne, essaye, gagne ou réussit sans jamais succomber ni se  désespérer. Il remet l'ouvrage sans cesse sur sa paillasse de chimiste, de carrés carrelages blancs lisses. C'est drôle, décalé, étonnant et charmant. Un côté naïf à la Boris Vian dans sa chanson "la java des bombes atomiques": "j ' y retourne immédiatement".....Alors la magie opère et l'on est sous le charme d'un prestidigitateur-amuseur de bon aloi. De fil en aiguilles on franchit les limites du possible et de l'infiniment petit pour atteindre les étoiles... Les sons et les bruits comme portés par un mégaphone magique. Sorte de trompe, de haut parleur fantaisiste qui aurait le dernier mot! Et quand notre homme enfle, se gonfle, s'est pour échapper aux lois de la pesanteur, au ralenti comme le premier homme marchant sur la lune. En sus, le visage déformé par le cadran de son casque comme un ordinateur d'antan.Un rêve éveillé de gamin en quête de merveilleux. Alan Floc'h aux commandes de ce vaisseau de pacotille qui décolle et enchante petits et grands.

Au Theater am Kastnerplatz à Saarbrucken dans le cadre du festival "Perspectives"

"Armour": verges folles et autres extensions du domaine du cirque...La danse des orifices.

 


ARMOUR est un threesome de portés acrobatiques qui explore les questions liées aux masculinités. Arno Ferrera, Gilles Polet et Charlie Hession se confrontent aux aspects toxiques de la virilité et donnent corps à leur désir en proposant une nouvelle perspective sur ces notions. Le trio déconstruit les mécanismes de (sur)protection qui entravent les relations humaines dans un engagement acrobatique intense basé sur l’écoute et la confiance.
Vêtus de protections de sport, les trois interprètes revisitent les portés pour mieux se rapprocher et ouvrir un espace d’intimité et de vulnérabilité. Se libérant peu à peu de ces carapaces viriles, ils laissent place à la tendresse en écho à la phrase de bell hooks « Pour connaître l'amour, il faut que les hommes soient capables de renoncer à la volonté de dominer. »Une performance physique emplie de douceur, d’érotisme et d’autodérision.

C'est au sein de l'église Saint Jacob à Sarrebruck que va se dérouler un opus pas très catholique sur une piste à six côtés, arène sur laquelle se focalise le public encerclant les artistes protagonistes de cet événement sans précédent. Trois sportifs vêtus de tenue colorées seyantes, moulantes à souhait s'adonnent à une sorte de boxe revisitée, un kung-fu irrésistible bordé de touches de judo ou autres sources gestuelles et rituelles d'arts martiaux. Drôle et curieux duo, relayé par la venue d'un troisième athlète, jovial, concentré. Ils s'adonnent à des exercices fabuleux impliquant poids, appuis, force, esquives et autres lois de combat singulier. Les répliques sont offensives, justes, très visuelles, quasi ludiques.Les trois hommes complices, compères d'un show extravagant, plein d'humour et de verve, de plaisir et de malice partagés. Des portés en position de chainette, des attitudes qui tissent un canevas dramaturgique très bien construit, évoluant peu à peu vers le risque, le danger.i Des carapaces de hockey sur glace ou de CRS comme parure d'insecte protégé, calfeutrés dans leur apparat de combat viril très "genré". C'est dans une séquence très "osée" qu'ils excellent. Un jeu sur les pénis de chacun dissimulés dans leur slip-poche kangourou comme un tiré-poussé très acrobatique. Verges en extension comme des membres à part entière dans leur coque souple. Comme à tire-pénis à tire-larigot, attire le haricot. Audace, risque de débandade ou de bande à part pour ce trio virtuose qui n'a de cesse d'inventer, de rebondir , de faire "boule" ou bête à deux ou trois dos pour esquisser peu à peu tendresse et douceur en contrepartie de l'esprit de réussite et de concurrence des mâles entre eux. La "main dans la culotte" pour mieux s'étirer, de cambrer, se donner en offrande corporelle et amoureuse. Pétomanes de choc à la Joseph Pujol ils font souffler un vent du folie avec leurs empreintes corporelles sonores.Et très "animal" ils se reniflent et écoutent les sons des orifices de la danse avec humour et délectation. Du Roland Huesca pour de vrai comme incarnation de son ouvrage éponyme! "La danse des orifices".Du joli travail circassien autant que de danseurs dans deux séquences en trio débonnaire quasi trad et un numéro à capella, à l'unisson très convaincant. Les corps performeurs autant que charmeurs, les visages réjouis et aimables, les postures de barbus hommes en liesse pour le bonheur du public les entrainant et encourageant sans fausse honte à aller jusqu'au bout de leur propos. De belles "armures" chevaleresques et picaresques pour des amours de tous genres. On se régale et on réfléchit sur l'humaine condition, le corps en bataille jeté dans l'arène. Hommes qui courent avec les loups" emportés par des "portées" musicales et du souffle, du toupet, euphoriques, transport en commun immodérés.


Arno Ferrera est de retour à Sarrebruck et un habitué du festival après deux spectacles produits par la Compagnie Un Loup pour l’Homme présentés à PERSPECTIVES : Rare Birds en 2017 et Cuir en 2021, où il partageait déjà la scène avec Gilles Pollet dans un corps-à-corps puissant. Coproduction PERSPECTIVES, ARMOUR a été créé en avril 2024 et sera jouée pour la première fois en Allemagne dans le cadre du festival.

Le 20 MAI au festival "perspectives"

jeudi 16 mai 2024

"Le cabaret de la rose blanche": danse d'exil...Keine Rose ohne Dornen...

 


Radhouane El Meddeb
La Compagnie de SOI France 6 interprètes création 2024

Le Cabaret de la Rose Blanche

« En ces temps troubles et tourmentés, il est plus que jamais nécessaire de raconter l’histoire de l’exil et des migrations, de ses départs et de ses arrivées. Sur scène un pianiste, un contrebassiste, une chanteuse et trois interprètes danseurs nous donnent à voir les frasques, les joies et les tristesses de ceux que l’on dit étrangers. Voyageurs des mers et des terres en quête de retours ou migrants de la dernière heure. Ce sont les voix de Fayrouz ou de Dalida, de Saliha ou d’Ismahan, de ces divas à la voix d’or et de larmes qui nous racontent la traversée. Le chant, la danse, la musique se donnent rendez-vous au cabaret pour un conte nostalgique et  drôle entre rêve et désenchantement. La poésie des mots accompagne ce voyage de couleurs et d’engagement car l’exil est contagieux mais l’espérance aussi. Au Cabaret de la Rose Blanche, la fête a ce gout doux-amer mais l’on y est embarqué par le destin des hommes, étranger et hôte à la fois. » Radhouane El Meddeb

Au cabaret: bienvenue! Dans un ton nostalgique et pas du tout enflammé ni ironique comme dans le film "Cabaret" de Bob Fosse...C'est l'invitation à partager un temps suspendu, allégorique quasi onirique tant ce "spectacle" semble atypique, décalé. Modeste et timide au départ, pudique et légèrement teinté d'ironie. Les voici, deux danseurs épris de tourbillons, de lassitude sensuelle, de regards obliques et complices envers le public. Et surtout l'apparition progressive de celle qui va tenir le haut du pavé: la chanteuse Lobna Noomene, figure discrète qui va s'imposer au fur et à mesure de l'évolution de la pièce. Danses du ventre, danse séduisante et lascive des deux interprètes, Philippe Lebhar et Guillaume Marie. Tous deux imprégnés de fantaisie subtile et à peine soulignée par un jeu discret et enjoué de séduction. La voix les méduse, les enchante, bordée d'une musique pianistique de haute volée signée du jeune  Selim Arjoun: il semble jouer de tout son corps, parfois perché sur son tabouret, à l'écoute de tous, complice et partenaire à part entière. De toute sa musicalité intuitive qui le mène à interpréter, ressentir ces "mélodies" d'une autre époque. Les rendre vivantes, actuelles, baignées de tendresse, de juvénilité et d'enthousiasme. Apparait Radhouane El Meddeb, le visage maquillé de blanc, lisse à peine esquissé d'un panache de couleurs. Expression naïve et enchantée, un soupçon attristée mais maline. Tel un Pierrot blanc, Auguste spectral. En costume de "fraise" très Molière et en habit noir très seyant. Moins scintillant que les costumes de ses compères, tous de franges blanches, de paillettes lumineuses et clignotantes. La très belle parure de la chanteuse, large tissu brodé, pailleté autour des épaules. Voix, piano et danse s'enchevêtrent, se répondent, discutent et nous racontent un épisode ou une vie d'Exil; de déracinement, de douleurs, de peine et de souffrance. De chagrin surtout. La voix nous transporte dans des sphères lointaines, des paysages méditerranéens. Ce bassin autant celui du danseur qui ondule que cette géopolitique du Maghreb qui hante et habite ce show étrange. Des mouvements de profils égyptiens en ornement et pause, clins d'oeil à Dalida...Pas de flonflons ni de Madame Arthur, ni de cabaret berlinois ni alsacien mais un spectacle tendre et aimable bordé par la teneur chaotique de notre monde ambiant. Paroles de chacun, micro en main pour évoquer la brisure, la rupture de l'exil qui se porte toute une vie durant. 


Ils sont tous très habiles pour nous entrainer dans un rêve éveillé, coupe de crémant en main, histoire de se décontracter et de continuer: "vous en voulez encore?..." Oui, bien sur et lorsque Radhouanre chante, allongé au sol, enveloppé par son châle, d'une voix tenue et profonde c'est pour mieux signifier que ce souffle, ce désir de chanter leur destin, se partage et ne rompt pas. Un côté spirituel, comme une prière sur le plateau sacré du théâtre, un endroit, un lieu cultuel de l'art éphémère de la danse, de la musique, du sourire autant que des larmes. Elles ne sont pas "amères" ni nostalgiques, elles sourdent de l'atmosphère musicale, de la mise en scène, mise en espace du plateau partagé par les six protagonistes. Épris de liberté, tournoyants les bras ouverts, offerts comme ceux de la chanteuse aux longs bras prolongeant son émotion. Un hymne à l'humanité, une ode très personnelle à l'exil, le déplacement des corps et des esprits de la terre maternelle. 


Ce "cabaret" singulier comme une invention d'un "genre" à part qui n'appartient qu'à ce bouquet de fleurs porté comme un trophée ou une offrande. Un bouquet de bras très Shiva pour magnifier la danse serpentine en ondulations de méduse palpitante.La contrebasse de Sofiane Saadaoui pour apaiser  l'atmosphère parfois tendue mais toujours très poétique. Et drôle et humoristique, quand de dos, le danseur esquisse des tours de fessier digne de la plus désopilante et pudique danse du ventre! C'est croustillant et réjouissant, toujours avec un peps et un brin de folie douce-amère au gout de senteurs du sud. Fragrances et lumières pour réjouir un contexte implacable. Le texte de Marianne Catzaras raconte et évoque les vies, les mots, les maux, blessures et réparations de l'exil. En écho au texte des chansons en langue arabe, espagnole qui résonnent de leurs accents tendres ou rugueux.La beauté de la chanteuse enchante, séduit, ravit, impacte chaleureusement le spectacle, comme le son du piano, unique sous les doigts magnétiques de l'interprète. Une soirée pleine de grâce et de volupté à déguster sans modération sous le filtre d'une dramaturgie théâtrale très réussie. On remercie les artistes pour cette bouffée d'oxygène, d'inventivité décalée, de questionnements politiques aussi sur ce vaste monde ravagé.

 

A Pole Sud les 14 et 15 MAI


https://genevieve-charras.blogspot.com/2023/05/le-cabaret-de-la-rose-blanche-le-chant.html