vendredi 7 mars 2025

Karl Naegelen Accroche Note + Étudiants de la HEAR-Musique : une découverte fort bien "servie" !


L’ensemble Accroche Note interprète les œuvres du compositeur Karl Naegelen avec la participation des musiciens de la HEAR-Musique.

 Un concert monographique est toujours le bienvenu pour apprécier, découvrir un compositeur: c'est chose faite en compagnie de Karl Naegelen, musicien-compositeur strasbourgeois servi par des étudiants de la HEAR et des enseignants généreux de leur temps, compétences et talents d'interprètes. 

La première pièce "Modules" s'articule autour d'instruments quasi détournés pour clarinette, violoncelle, harpe et piano. La harpe claque, résonne, le piano trépigne, la clarinette souffle en cavalcade rocambolesque Des ré-percussions fusent de partout puis c'est l'intrusion de l'intime qui prime et magnifie ce curieux quintet. Et en présence de Armand Angster à la clarinette Christophe Beau au violoncelle Marceau Ballou à la harpe, Gabin Domaison aux percussions et Wilhem Latchoumia au piano, c'est "cadeau"!

Pour le chorégraphe Noe Soulier Karl Naegelen avait composé plusieurs pièces dont
"First Memory «Jeté»" pour flûte basse interprété brillamment par  Lisa Meignin :des verbes d'action comme "jeter", "éviter" il compose une partition relevée: un solo avec de longues tenues, des respirations évoquant une narration continue, une autre langue.

 "Accompagnés des gestes musicaux composés par Karl Naegelen, aux prises avec l’espace morcelé conçu par l’artiste Thea Djordjadze, les danseurs combinent, recomposent, juxtaposent des activités en temps réels, jusqu’à produire un espace tissé de correspondances et d’échos. Dans un jeu de va-et-vient entre le visible et l’invisible, le contrôlable et l’imprévisible, la gestualité se propage à tout l’espace – sensoriel, sonore, visuel – creusant les couches mémorielles singulières des interprètes et donnant à voir une syntaxe d’intensités."

Succède "First Memory" pour flûte, violon et guitare: de la finesse, de la douceur dans la lenteur, une guitare intrusive et des sirènes qui mugissent et gémissent grâce à Lisa Meignin flûte,Gaspard Schlich guitare et Margaux Bergeon violon

"L'Étude fantôme pour piano" avec Wilhem Latchoumia revèle des accents de frappe flamenca dans une vitesse effrénée et virtuose, une dextérité percussive intense et forte

"Laïka" pour piano à quatre mains est un hommage bref et volcanique, éruptif à Stravinsky: 45 secondes de folie inventive qui font mouche et touche une cible radicale. Avec
Loup-Guillaume Tual piano et Wilhem Latchoumia piano


Pour "Oh dear ! O Mensch !" - Création (avec l’aide de la SACEM) pour soprano, clarinette, violoncelle et piano Accroche note :Françoise Kubler voix Armand Angster clarinette Christophe Beau violoncelle Wilhem Latchoumia piano se sera pour un prochain épisode en Juillet la chanteuse légendaire étant souffrante.

Quant à "La chute des anges rebelles" pour quatuor à cordes c'est le chaos qui prend le dessus, le relais. Imaginé à partir du choc visuel d'une toile de Brueghel très ordonnée en apparence, c'est le désordre qui s'installe. Un véritable ballet d'archets des cordes pour des glissades subtiles, des dissonances au diapason très vives Fort dansant de surcroit malgré les difficultés de la partition. Un exercice de virtuose pour ces jeunes musiciens en herbe déjà aguéris et galvanisés par une inventivité des tonalités, des contrastes et mutations constantes de sonorités complexes. Avec Matoses Margot violon Liam Lefèvre violon Silvère Couturier alto et Loïc Fontalive violoncelle

"La plainte du Ney" pour saxophone soprano revêt un charme fou entre sonorité de hautbois et flûte: une pièce "schizophrène" aux dires du compositeur avec des échappées belles remarquables, des sortes de reprises comme des leitmotiv qui s'affolent. Avec Chloé Chasson au saxophone, une interprétation précise et habitée, incarnée.Des variations et une grande diversités de sons, des sifflets stridents, au hululement: différents registres de narration musicale d'une grande beauté.


Au final de ce concert unique et singulier "Children’s Folk Songs" pour soprano et ensemble
Plus de six chants et comptines issues de répertoire et influencés par celles de Bério C'est Sara Taboada soprano qui s'y colle savamment et avec un grand talent d'interprète: vivante, habitée, elle saute d'un registre à l'autre sans faille et illumine cette musique tantôt douce et et tendre, tantôt enflammée et virulente comme sur un marché animé D'un cheval hirsute à une balade nostalgique, la voix est vive, rapide, l'élocution précise et tonique. Volubile cavalcade quasi folklorique et chaleureuse, cet opus surprend , séduit, ravit. Avec Louise Deschodt flûte Charlotte Cassagnabere clarinette Silvère Couturier alto Timothée Montreuil violoncelle Marceau Ballou harpe Gabin Domaison percussion Léopold Lemonon percussion et Laure Deval direction

Une heure bigarrée, savante, enjouée de toute beauté en compagnie des jeunes musiciens en grande forme boostés par leurs enseignants et la compagnie généreuse d'un compositeur à qui est rendue justice: faire connaitre son oeuvre interprétée par ses contemporains avides de découvertes authentiques.


Vendredi 7 mars 2025 à 19h Salle d’orchestre Cité de la musique et de la danse

"Tamanegi" de et par Ikue Nakagawa : tout un peuple pour compagnons

 


Pendant que son père luttait contre la maladie, Ikue Nakagawa a dessiné un oignon tamanegi, variété piquante et sucrée : un symbole des relations familiales à partir de son cœur, entouré d’une multitude de couches protectrices. Au milieu de cinq marionnettes à taille humaine et aux visages figés, la chorégraphe japonaise se fait tour à tour fille, sœur, mère et épouse. Ses mouvements seuls activent les personnages inertes qu’elle déplace et surveille, autant qu’elle soigne et réconforte. Par un habile jeu de focales de lumières, se dessinent des scènes à la narration silencieuse, dévoilant les dynamiques familiales placées sous l’aune du mimamoru (見守る). Ce terme japonais se compose de deux kanjis : miru (見る) signifiant regarder, et mamoru (守る) protéger. Une sorte d’attention réconfortante qu’on sent plutôt qu’on l’observe. Elle confère à chacun·e une présence protectrice, une force qui ancre dans une histoire peuplée d’ancêtres, d’aléas et de bienveillance. Au milieu des pantins représentant ses proches, Ikue danse ce qu’on ne voit pas, ce qui nous lie et nous constitue. Elle dévoile les strates des dynamiques familiales où les plus âgé·es entourent les plus jeunes, avant que l’âge avançant, les rôles ne s’inversent. Avec délicatesse, s’esquissent les enchevêtrements de trajectoires de chacun·e, les absences et les peines, les traces qui nous ancrent et que nous transmettrons, notre tour venu.

 



Quand elle se présente sur scène sur fond blanc et  tapis blanc, elle parait menue, esseulée, pudique et perdue dans un isolement très touchant. De noir vêtue pour faire contraste à ce pays immaculé de la blancheur virginale. Viennent à sa rescousse deux personnages inanimés, une femme emmitouflée, un homme en anorak qu'elle dépose doucement sur le sol. Ils se tiennent debout sans aide ni socle ou support. Ils vont devenir compagnons de jeu, de formes de mouvement malgré leur fixité, leur ancrage au sol comme des mannequins, muets. La gamme des mouvements de la danseuse se fait riche de longues et graciles avancées dans l'espace, tournoyant en présence de ses compères figés.Encore un autre homme et un enfant se joignent à cette famille improbable et lui donnent l'occasion de converser, de s'interroger, de douter, de fuir aussi ces effigies peut-être disparues et réincarnées, peut-être ancêtres vénérés ou simples compagnons de vie, de route.C'est tout un imaginaire à construire, constituer alors qu'elle nous fait signe et nous donne quelques pistes d'interprétations. Demeure le rêve, le possible, le phénomène d'une réanimation possible de ces êtres perdus et retrouvés. On songe à Ron Mueck ou plus justement aux plasticiens George Segal ou Duane Hanson, hyperréalistes.Gisèle Vienne et Kantor bien sur qui peuplent le plateau de personnages figés, prétextes à de vives réactions des acteurs ou simples habitants de territoire du spectacle. Ikue Nakagawa et son perit peuple à la peau noire, grandeur nature émeut comme elle aussi d'un autre continent, animé d'une culture singulière qui convoque ici fantasme, réalité et différences à l'envi.
 
Née au Japon, Ikue Nakagawa se forme au Centre de développement Chorégraphique national Toulouse-Occitanie. Elle a travaillé comme danseuse dans de nombreuses créations de la Cie Kubilai Khan Investigations de Frank Micheletti (Archipelago, Tiger Tiger Burning Bright…), mais aussi au théâtre, sous la direction de Pascal Rambert (To Lose, Toute la vie, Avant que tu reviennes…). Sa pratique assidue du dessin sert de point de départ à chacune de ses propres pièces, dont elle signe la scénographie à partir de séries personnelles. Il représente sa porte d’entrée pour accéder à ses mondes intérieurs et l’aide à traverser les strates du mille-feuilles dont elle est composée, mais aussi à s’émanciper des limites des corps représentés ou dansés.

 
Au TJP jusqu'au 8 MARS en partenariat avec Pole Sud

"Camatithu" Nguyễn Thiên Đạo, Tôn Thất Tiết, Lương Huệ Trinh: un triptyque percutant qui distille la temporalité en rivière et rizière mythiques

 


Ce programme en récital propose une immersion dans le répertoire des Percussions de Strasbourg qui aura croisé la route des deux grands représentants de la musique contemporaine vietnamienne que sont Nguyễn Thiện Đạo, élève d’Olivier Messiaen et Tôn Thất Tiết, élève de Jean Rivier et André Jolivet. Pour ce programme, l’ensemble a également commandé une nouvelle œuvre à l’artiste Lương Huệ Trinh, proposant ainsi un voyage dans le temps entre 1975, 1999 et 2025, au croisement entre musique traditionnelle vietnamienne et technique de composition occidentale.

Hoang hoải, Lương Huệ Trinh (2025), 15’création

C'est dans la semi-obscurité que s'installe un silence bruissant fait de touches de percussions disséminées dans l'espace. Deux pans de couverture de survie laminées s'agitent, vent léger en poupe. Un pan de tôle froisse des vibrations étranges. Pas de musiciens en vue: tout frémit  pour émettre du son, du son pour lui-même. Fantômes, spectres absence de vie humaine, perte de repères...Les manipulateurs dissimulés se dévoilent enfin: trois silhouettes accroupies au sol, dans un rituel de manipulations de tamis. Du riz gravite selon les aléas des balancements en rythme de ces instruments issus du quotidien de la récolte de cette céréale fondatrice au Vietnam et en Orient. Tout un continent s'ouvre ainsi aux bruits d'un monde vaste et inhabituel. La richesse des sonorités transporte dans un ailleurs alors que les yeux des auditeurs sont rivés sur ce spectacle merveilleux. Des hommes au travail comme l"es Raboteurs de parquet" de Caillebotte. Éclairés par des lumières diffuses et douces. L'atmosphère est au recueillement: on y caresse et frôle les grains de riz, on y fait virevolter les allumettes en autant de paillettes qui s'agitent au gré des manipulations des musiciens.  Une bande son diffuse des cris d'enfants réjouissants, des klaxons de la ville, une grosse caisse abreuve cet univers sonore riche et surprenant. Beaucoup de musique à voir, observer, regarder les sources des sons émis par des matières à priori inappropriées à générer de la musique. Vibrations et tressaillements pour mieux impacter l'écoute et l'émission d'émotions et de sensations inconnues. "Hoang hoai" de Lurong Hue Trinh touche et remue: cette création prolixe de toute beauté sonore résonne encore dans l'espace.



Camatithu
, Nguyễn Thiên Đạo (1975), 17’

Des crécelles, bâtons de bois et autres figures récurrentes d'instruments insolites résonnent en cascade. Puis c'est l'infime et subtil son de silence qui s'installe. Six musiciens au service d'un jeu précis, précieux, éphémère diffusion de sons rares. Cacophonie, sirènes véloces et furieuses pour continuer cette ode à la rivière, à l'eau qui coule, déferle ou s'égoutte calmement. Les contrastes sont saisissants, la puissance des sons gonfle et se déploie, des sifflets inquiétants s'y profilent et ajoute à cette atmosphère, du mordant, de la dynamique énergique. Des unissons percussives grondent, le flot s'amplifie, déferle. Puis retour à l'accalmie, au suspens, à la délicatesse de l'eau qui perle et se fractionne en autant de gouttelettes. La rivière se tarit, disparait pour mieux revenir en résurgence géologique. Pluie de bambous suspendus comme des filets de cascade, des suspensions qui vibrent en rémanence sonore. Tout tintinnabule délicatement en ruissèlement scintillant. L'eau chatoyante de la rivière abreuve l'imaginaire, vivantes particules débordantes. Les échos et ricochets des longues tiges sèches en cascade et rebonds.


Enfin en apothéose et au final, c'est à "Cycles du temps" de  Tôn-Thất Tiết (1999), 27’de succéder à ces deux courtes premières pièces.

Un petit coup de rétroviseur concernant la genèse de l'oeuvre

"Les outils que j'utilise dans "La Danse du temps" sont clairs. Il y a la marche, la course, le saut, les chutes, la transe, l'immobilité, pour servir une danse généreuse, une danse première. Un travail sur le rythme, le passage d'un état à un autre.Ce qui m'intéresse profondément en tant que chorégraphe aujourd'hui, c'est de savoir comment passer d'une danse effrénée à une immobilité, sans mourir. De chercher comment un corps de danseur peut réaliser cette espèce de dilatation entre le temps réel et l'expérience du spectacle. C'est d'entraîner le public dans une autre perception du temps, jusqu'au vertige de ne plus savoir si ce qu'il vient de voir a duré trois heures ou une seconde. C'est cette "perte du temps" qui me fascine." Régine Chopinot citée dans le programme de la création à La Coursive de La Rochelle (novembre 1999) Reportage au studio de la Chapelle Fromentin à La Rochelle, pendant les répétitions du spectacle "La danse du temps", de la chorégraphe Régine CHOPINOT avec Les Ballets Atlantique et la collaboration du compositeur vietnamien Tôn Thât Tiêt, le plasticien anglais Andy GOLDSWORTHY et les chorégraphes Françoise et Dominique DUPUY. 

Tout est dit de la complexité, de la mouvance des avancées, des pas de cet opus crée pour la danse explosive et révolutionnaire de Régine Chopinot. Dans cette version concertante "Cycles du temps" se regarde aussi au profit des gestes et de la mise en espace des musiciens, six interprètes à l'écoute, à l’affut des moindres interventions des autres. Quatre vibraphones et xylophones en tête de gondole émettent les sons de perles de musique égrenées en collier magnétiques. Sensibles avancées de pas qui s’accélèrent, agiles dans l'espace à conquérir ou retenir. Piétinements d'impatience ou allongement du temps métronomique qui passe malgré tout les efforts de rétention. On songe à Françoise et Dominique Dupuy aujourd'hui disparus pour qui l'oeuvre a été créée. Le temps s'écoule lentement dans la grâce des corps dansants pour l'éternité. Un beau trio "à la baguette" sur support percussif émeut dans cette atmosphère de crépuscule du soir ou d'aube éclairée subtilement en touches lumineuses diffuses. Un compte goutte, une clepsydre semble y distiller les secondes dans des gammes burlesques et vivaces. Trois grosses caisses puisent leur sonorités dans les gestes précis des interprètes. Toujours aux aguets. Les mouvements déjà en soi chorégraphiques. Un combat martial, martellements continus en frappes colossales vient tout faite chavirer. Des multitudes de sons résonnent, le temps est compté, la vie passe...

Un concert "dans le rétro" qui magnifie le talent du groupe des Percussions de Strasbourg et l'inventivité des pistes de recherches de programmation qui anime ce collectif hors pair.

Les Dupuy à l'oeuvre 1999


Au Théâtre de Hautepierre le 6 MARS
 
🥁 Pin-Cheng Chiu, Hyoungkwon Gil, Théo His-Mahier, François Papirer, Enrico Pedicone, Lou Renaud-Bailly