jeudi 13 mars 2025

"Reconstitution" : Le procès de Bobigny , Émilie Rousset et Maya Boquet : guerrirères pour un chemin de croix en douze stations édifiantes

 


Reconstitution : Le procès de Bobigny
, Émilie Rousset et Maya Boquet

Automne 1972 : au tribunal de Bobigny comparaissent devant les juges Marie-Claire Chevalier, jeune fille de 16 ans, ayant choisi d’avorter après avoir été violée, et sa mère. Elles sont défendues par la célèbre avocate Gisèle Halimi, dans un procès devenu historique. Quelque 50 ans plus tard, Émilie Rousset et Maya Boquet se saisissent de cet évènement : pas de procès théâtralisé ici, mais un dispositif inédit fondé sur l’expérience intime de l’écoute. Sur douze postes répartis dans l’espace, entre lesquels les spectateur·rices se déplacent sur le grand plateau, les comédien·nes prêtent leur voix aux témoins d’hier et d’aujourd’hui. Une démarche originale, fondée sur la liberté de chacun·e à mener son propre chemin de compréhension et découvrir ce moment qui mit la question des droits des femmes au cœur du débat public. Une restitution actualisée, qui fait écho aux enjeux du présent sur l’avortement, entre reconnaissance constitutionnelle et remise en cause.
 

Surtout ne vous attendez pas à une reconstitution classique moulée à la louche d'un procès phare, ni à des épisodes d'audience commune des  plaidoiries, jugements, coups de théâtre et autres gadgets de mise en scène spectaculaire.. Alors ouvrez grand les oreilles et choisissez d'emblée votre première étape, au choix ou au hasard :un poste d'écoute parmi les douze propositions de jeu-lecture-conférence: comme les douze stations de la bible où efforts et concentration sont de mise pour épouser ce projet ambitieux: rendre justice à ce fameux procès en conviant témoignages, discours, pamphlets et réflexions politiques, philosophiques et sociologiques.En cercle, casques sur les oreilles, assis, les spectateurs bénéficient d'un subtil jeu de proximité de 15 acteurs-comédiens qui vont alterner les rôles, même sur un même sujet. Aussi pourrez vous suivre un interprète pour plusieurs tableaux ou tenter d'en fréquenter au moins de 8 à 12 selon le temps imparti de cette "représentation" et ouverture requise pour une écoute partagée d'une grande efficacité participative inédite. Les brouhahas et murmures entre les changements de poste et de séquence font de ce plateau de plain-pied une ruche bruissante où les échanges sont possibles. En avant pour un rendez-vous marathon avec Marielle Issartel, chef-monteuse et réalisatrice, auteure d'un film sur l'avortement: témoignages brûlants autant que comiques sur la facture d'un documentaire coup de poing qui fera date pour un tour de France clandestin Une réalité inédite qui vous entraine dans l'actualité du moment comme une porte ouverte sur le style et les intentions des autrices-metteuses en scène:Emilie Rousset et Maya Boquet s'y collent avec justesse, franchise et authenticité irréprochable. Ce sont les sources et la genèse de ce procès, de cette question phare du XXème siècle qui sont ici soulevées plutôt qu'une mise en scène cinématographique, documentaire ou interviews. Et c'est cela qui fait mouche et touche. 
 

Chaque comédien incarnant personnage, discours ou note d'intention liés au procès. On apprend plein de détails inédits, d'anecdotes et l'on rencontre et côtoie Camille Froidevaux-Metterie qui expose l'histoire de l'avortement et ses politiques changeantes.Claude Servant Schreiber et bien d'autres selon la disponibilité des groupes et le timing imparti. C'est l'histoire du planning familial, du MLAC, de tous les combats de proximité pour tenter de maintenir des conditions décentes d'avortement malgré les différences sociales des concernées. Femmes "concernées" qui choisissent leur vie et disposent de leur corps! Manifestes, aveux, déclaration, théories ou témoignages, le voyage d'un poste à l'autre est haletant et l'on quitte Delphine Seyrig ou Françoise Fabian, les privilégiées qui partent avorter à l'étranger pour retrouver quelques hommes : René Frydman, Jean Yves Le Naour...
 

Alors encore  un bon cours de Sciences Politiques ou d'ENA et vous pourrez intégrer l'Assemblée Nationale, le Parlement pour peaufiner votre connaissances sur le sujet. Simone de Beauvoir bien remise à sa place entre autre dans ce combat fraternel où les hommes d'aujourd'hui pourront aussi se faire une place. Une expérience immersive au coeur d'un fait de société qui concerne soignants et patientes pour réfléchir et infléchir des situations décryptées avec tac, humanité, humour aussi, à l'envi.Un chemin de croix salvateur et constructif pour une résurrection des corps féminins en toute objectivité. Femmes et toutes autres identités en figure de proue civiques et égalitaires..Laïcisme en leitmotiv et sans slogan ni prosélytisme. Du grand art sans écueil ni faille où la réflexion s'immisce toujours dans la diversité des choix et postures.Le tout encadré par les photographies mouvantes, images vidéo, effigies de corps sculptés dénudés dignes du statuaire du Jardin du Luxembourg: feuilles de vignes et autres attributs phalliques en tête de gondole.Un théâtre politique non embryonnaire.
 
Au Maillon jusqu'au 14 Mars
 
Dans le cadre de Temps fort Corps politiques 12 mars – 4 avril

mercredi 12 mars 2025

"Le Rendez-vous" à ne pas rater.... Katharina Volckmer, Jonathan Capdevielle, Nadia Lauro et Camille Cottin ne posent pas de lapin !

 


Vous voulez vous libérer de vos « intrusive thoughts » ? Laissez vos tabous et votre bienséance à la porte du Dr Seligman et prenez rendez-vous.
 


A Londres, une jeune femme allemande observe le crâne dégarni du Dr Seligman en train de l’ausculter. Exilée dans son corps, exilée au Royaume-Uni, elle entreprend de raconter sa transition et de conjurer le silence grâce au rire. C’est le point de départ explosif du Rendez-vous, adaptation du roman de Katharina Volckmer dont Camille Cottin a décidé de s’emparer pour la scène. Plongé·es dans un monologue dont on jubile qu’il ne soit pas resté intérieur, on progresse dans le flux de conscience de cette patiente qui déverse ses fantasmes et ses obsessions : sa fascination pour un créateur japonais de sex-toys, les séances avec son psy Jason, des écureuils comestibles, le pyjama du Führer, une mère envahissante… Le texte flirte avec toutes les lignes rouges de notre société pour explorer la culpabilité allemande, la question du genre, l’asservissement de nos corps et le danger des tabous érigés en barrières morales.


Elle campe un personnage haut en couleur dans ce solo, monologue fameux: c'est Camille Cottin qui s'y frotte avec brio, passion et moultes qualités de jeu dont elle a le secret: variations, contrastes et facéties remarquables. Le corps d'emblée absent dans un prologue dans le noir où seule sa voix émerge et touche déjà. A l'aveugle on la discerne dans des contours sonores qui bientôt se feront chair et sang. Vêtue curieusement d'une couche veste-short dissimulant des collants rouges. C'est un dispositif gigantesque qui la dissimule d'abord. Immense rideau pourpre-violacé comme la couleur œcuménique (Dans la liturgie, le violet est la couleur des temps de pénitence (Avent et Carême) ; on l'utilise aussi pour les célébrations pénitentielles, ainsi que pour les offices des défunts). Couleur liturgique qui évoque le sang ou le feu.) Au sol des plis fabuleux comme autant de vagues se déroulent: un paysage en palimpseste, en strates qui évoquent sans doute les plis et contre-plis de la mémoire, de la psyché. Car ce corps qui apparait tronqué est suspect de mort ou de sommeil. A la Robert Gober, émergeant des tissus froissés. Enfin surgit le personnage, la voix s'incarne et la verticalité se dresse comme érection d'une femme, un être hybride singulier. Elle conte et raconte les péripéties d'un destin étrange, hors frontière qui tisse des rêves et des récits psychanalytiques mordant, lucides, fameuses évocation de secrets intimes. A propos du judaïsme, du sexe.Toujours la vie dans les plis, plis sur plis millefeuille plastique de toute beauté qui bouge, frémit se meut à l'envi dans une extrême discrétion impalpable. Œuvre de Nadia Lauro. Camille Cottin danse, le geste large en première position classique, buste offert et ouvert, plexus solaire à son corps défendant. Elle arpente le plateau savamment dans des gestes précis, mouvant, des attitudes jamais posées sans posture figée. La chorégraphie de Marcela Santander et la scénographie de Nadia Lauro ( plasticienne compère des chorégraphes Alain Buffard, Fanny de Chaillé et Latifa Laabissi) y sont pour quelque chose, un rien de très plastique et mouvant dans le corps de la comédienne. Figures fantomatiques aussi pour ces tentures omniprésentes, personnage à part entière, voilant ou dévoilant les interstices et profondeurs du personnage.

Le verbe incarné sans nul doute pour cette comédienne de "cinéma" plongée et immergée sur scène dans un direct avec le public qui touche. Ce "rende-vous" étrange opère et on la quitte frustré de la brièveté de cette rencontre inédite. Le texte furieux, tendre ou opaque, secrets ou affirmations assumées sur des sujets brûlants d'actualité. Capdevielle se régale de ces situations pour faire évoluer l'interprète dans un bain de jouvence violacé de toute beauté dans des costumes comme des secondes peaux changeantes. Le rouge vif comme celui d'une écorchée vive, le corps modelé dans des oripeaux très seyants. Un monologue, solo qui convoque avec brio toute une gamme nue et crue et façonne un couple comédienne -metteur en scène pour un rendez-vous impatient où chaque instant semble fait pour jouer du corps dans l'urgence et la continuité d'une présence scénique entière, physique, organique incontournable. Du bel ouvrage intempestif et indisciplinaire.
 
[Adaptation du roman Jewish Cock de] Katharina Volckmer [Traduction] Pierre Demarty [Mise en scène]Jonathan Capdevielle [Avec]Camille Cottin Le roman traduit en français est publié aux éditions Grasset & Fasquelle, 2021. Production Les Visiteurs du Soir


 Au TNS jusqu'au 22 Mars


De "Concha" de Marcella Santander, j' écrivais en prémonitoire :"Hortense Belhôte une vraie Camille Cottin ou Valérie Lemercier en herbe !"

mardi 11 mars 2025

"Guest": Noémie Cordier: terpsichore en baskets: une hotesse de choix!

 


Noémie Cordier  Cie Watt Fance1 danseuse + 1 batteur + 1 DJ beatmaker

GUEST

Breakeuse talentueuse, Noémie Cordier signe une ode à l’univers du clubbing. Sur un sol recouvert de poudre blanche, les pas de la jeune Strasbourgeoise tracent une cartographie intime des cultures undergrounds qui la constituent. Formée aux danses Hip-Hop, elle s’est nourrie de capoeira, de house et de contemporain. Cet héritage se cristallise dans un groove témoignant de ses états d’âme, transcrits en pas iconiques (chase, plié, bounce, roll…). L’enjeu étant de conserver l’intuitif de ses gestes, de porter haut un langage corporel métissé témoignant d’une histoire des marges, s’exprimant face à l’oppression, qui s’écoule comme un sablier. Ce « patrimoine vivant et inobjectivable », porte en creux une liberté émancipatrice, une expression existentielle et identitaire. Dans un second temps, elle est rejointe par le batteur Joël Osafo-Brown et un DJ Beatmaker dans une invitation au partage de l’espace pour re-créer du commun avec les spectateurs.


Bienvenue au Clubbing !

Elle prend le plateau dans un beau rituel: se revêtir de talc comme ses coreligionnaires et tracer sur le sol des empreintes de pas en autant de cercles et circonvolution. La danse de Noémie tangue, chaloupe, se tord et ondule à foison avec grâce comme envoutée par une gestuelle qui lui colle au corps, à la peau.Le corps cambré, allongé, flexible, souple comme figure et attitude réitérée.




En training, sobre, tunique à l'indienne, cheveux couronnant sa tête qui ne cesse de dodeliner, elle est rivée au sol et cependant son corps oscille sans cesse comme happé par un aimant invisible. La musique et elle, ne font qu'un qui la galvanise et la propulse peu à peu dans l'espace. Des gestes évoquant l'étroitesse autant que l'embrassement du monde, voilà qui ouvre des perspectives de lectures généreuses et partageuses. Ce solo diffuse émotions et palpitations, éléments naturels et fondateur d'une danse très organique et contagieuse.Le corps de cette jeune femme s'embrase peu à peu et irradie des petits riens en volutes, tournoiements, spirales et autres circonvolutions rares et virtuoses. Sans cesse dans le mouvement qui l'anime, la rend vivante et abordable. C'est le chapitre Un de ce spectacle qui fait place après un petit entracte où l'on peut découvrir son parcours sur la planète avec ses complices de jeu internationaux , à une seconde partie. 


Place à la musique, la batterie et la console pour succéder à tant de plasticité physique incarnée par Noémie Cordier. Batterie affolée de Joel Osafo-Brown qui s'en donne à corps joie puis rejoint la piste de danse pour un solo griffé, prêt à porter à la taille de cet athlète jouissant d'une gestuelle sur mesure. Se joint à lui le beatmaker Micharel Rossi qui n'a de cesse de quitter sa console pour y revenir dans une mouvante ondoyante qui lui sied à merveille Quand danse et source musicale ne font qu'un, c'est à un ravissement que l'on assiste , qui vous étripe et séduit. Rapt et capture, pour rester captivé tout le long de ce show-clubbing de toute beauté. Alors qu'un trio se forme entre les protagonistes à l'unisson de leurs pas électriques et hypnotiques, la petite assemblée réunie autour d'eux se met à bouger en empathie totale avec ce trio d'artistes. Chacun y va de son talent, de sa mouvance en osmose avec le style de danse ici convoquée. C'est le clubbing qui l'emporte, très habité par des interprètes façonnés par cette mouvance ample, sensuelle, ondoyante.Tous très à l'écoute de ces propositions rythmiques engageantes, innovantes , déstabilisantes où équilibre-déséquilibre tissent des relations de déplacements, divagations et autre déambulations hallucinatoires. Communauté, petit groupe qui pulse, respire et tangue à l'envi et ne se détache pas de cette masse en mouvement. Bel échange et partage avec la salle qui n'est pas de reste dans cette communion fraternelle, dansée, en bonne compagnie.

A Pole Sud jusqu'au 12 Mars