vendredi 28 mars 2025

"Phèdre" Jean Racine · Anne-Laure Liégeois : le noir scintillant d'une femme dévoilée.

 


Mariée à Thésée, roi d’Athènes, Phèdre est secrètement amoureuse de son beau-fils. Lorsque la mort de son mari est annoncée, elle envisage la possibilité de cet amour. La tragédie est en marche et avec elle l’une des plus belles pièces de Racine…


Amatrice de littérature, la metteuse en scène Anne-Laure Liégeois aime tout autant travailler le répertoire classique que les textes contemporains. Phèdre est une pièce qui l’a accompagnée à toutes les étapes de son parcours. Elle la connaît par cœur et par le cœur. Ses doutes, ses désirs, ses dits et non-dits, ses douleurs et ses joies, son rire et ses larmes. Ainsi, aujourd’hui sur scène, la Phèdre de Racine est une femme d’ici et de maintenant. Les spectateur·rices s’interrogent sur l’idée qu’ils·elles se font de cette grande figure féminine léguée par la tradition. Côtoyer Phèdre, c’est réfléchir au parcours des femmes à travers le temps. C’est regarder la condition féminine, c’est penser notre rapport au désir féminin et au désir de la femme mature. La pièce en alexandrins révèle une langue époustouflante et simple qui nous étreint et nous libère tout à la fois. Qu’a-t-on fait de la vie ? Qu’a-t-on fait de l’amour ? Où en sommes-nous dans les rapports femmes-hommes ?



Phèdre, c'est une légende du théâtre dit classique que l'on côtoie ici dans une force et une puissance inédite grâce à l'adaptation d'une metteuse en scène qui en a fait sa compagne de route, de vie, de conviction. L'incarnation du personnage de cette tragédie que l'on croit connaitre sur le bout des doigts et de la langue, par la comédienne Anna Mouglalis est un choix idéal pour rendre à cette femme, corps, chair et émotions de toute beauté. Quand elle apparait après un prologue, dialogue entre Hippolyte et Thésée, elle irradie une saveur singulière de gravité, d'ancrage, de poids digne d'une danseuse de Laban. La voix sombre, grave, quelque part résurgence de trouble, de vibrations inédites et profondes. Idéale vecteur de son, de sensations et dans une tessiture peu commune pour une femme. Basse et réverbération singulière, calme, posée, voire pesante comme un ancrage solide face à la tempête proche. Ce qu'elle fera durant tout le déroulement de l'intrigue qui se tricote sans faille durant les deux heurs de représentation. Sur l'immense plateau de la Filature, c'est le noir qui règne en majesté, outre-noir puissant et profond d'où jaillit chacun des personnages. Ils sont de noir vêtus, sobre tissu seyant, léger aux plis fuyants: vêtements contemporains qui poussent vers une interprétation d'aujourd'hui de toute la pièce. Les corps des interprètes jetés dans la bataille, la véracité des humeurs, de la révolte autant que des sentiments de pouvoirs ou de domination suintent de tous leurs pores et la versification coule de source, toujours inattendue et servie avec brio. Racine exulte et scintille, vivant auteur de son temps autant que du notre. Et l'on savoure l'évolution des personnages au fil des multiples événements comme lors d'une histoire humaine passionnante, cohérente et pas si folle ni hystérique qu'on voudrait le croire. Cette Phèdre captive, interroge et chacun des comédiens y va de son impact, de sa force pour incarner cette langue si riche et porteuse de musicalité, de rythme autant que de sens. Les divagations, les stations de ce chemin de croix sont millimétrées, orchestrées pour faire du plateau, une aire de jeu crédible, en-racinée dans le réel autant que dans la fiction. Le père et le fils, Ulysse Dutilloy-Liégeois et Olivier Dutilloy irradient en Hippolyte et Thésée, Laure Wolf en savante suivante et conseillère se taille la part belle dans le rôle de Oenone. Tous impliqués dans cette folle course contre le destin, l'actualité de l'oppression, de la domination, du pouvoir qui dévore secrètement les uns et les autres. Phèdre rivée au sol autant que partenaire d'une tempête qui la fait se déplacer d'un endroit à un autre sans être jamais "le bon endroit". La place à prendre dans ce monde pas si masculin que cela rappelle un combat sempiternel de l'humain contre les forces obscures de ce noir envahissant. Seule la robe jaune flamboyante d'Aricie, Liora Jaccottet au final peut faire augurer d'une lumière solaire possible. Le dos de l'interprète comme un solide appel au soulèvement dorsal éloquent autant que les alexandrins de Racine. Le son des voix s'éteint, magistralement doté d'une mise en onde virtuose sur le plateau.Et Anne Laure Liégeois de conclure sur un dénuement où "que ces voiles me pèsent" se transforment en arrachement symbolique du joug des femmes opprimées de notre époque. Phèdre dévoilée au coeur de l'amour, de la douleur de cette famille-tribu si révélatrice de tensions-détentes très chorégraphiques.
 
A la Filature les 26 mars. 27 mars.

texte Jean Racine mise en scène, scénographie Anne-Laure Liégeois avec Anna Mouglalis, Ulysse Dutilloy-Liégeois, Olivier Dutilloy, Liora Jaccottet, Laure Wolf, David Migeot, Anne-Laure Liégeois, Ema Haznadar création lumière Guillaume Tesson costumes Séverine Thiebault

jeudi 27 mars 2025

"Parallax" , Kornél Mundruczó / Proton Theatre : joyeuses valseuses et autre magicienne de vers.


Lucide observateur des mécanismes intimes et politiques, Kornél Mundruczó les explore à travers des personnages d’une frappante authenticité. C’est encore le cas dans Parallax où se croisent trois générations : la grand-mère à Budapest qui refuse d’accepter une médaille de rescapée de la Shoah ; sa fille à Berlin, qui au contraire fait valoir une identité juive pour obtenir une place pour son fils dans une école ; et ce même fils, en quête d’identité en tant qu’homosexuel, entre joyeuse débauche et discrimination. Dans une scénographie riche de détails et de surprises, à l’image d’une réalité toujours susceptible de renverser les vies et les visions, ils se heurtent aux mêmes questions : comment échapper aux assignations, lorsqu’elles s’inscrivent dans les corps et les mémoires ? L’identité est-elle un poids, une libération ? Une affaire de point de vue ? C’est la question que pose le titre, puisque la parallaxe, en astronomie, désigne l’impact du changement de position de l’observateur sur la perception de l’objet.
 

Il faut le prendre à la légère ou avec toute la gravité qui enveloppe ce spectacle multimédia assez déroutant. Les actrices, nous les découvrirons sur deux grands écrans de part et d'autre d'un endroit quasi secret d'où elles sont filmées en direct. Une vielle femme, de beaux cheveux blancs épars et désordonnés en plan serré dont on ne découvrira le corps en pied que beaucoup plus tard.Idem pour sa fille Anna avec qui elle échange ses quatre vérités autant sur la question juive que sur leur relation mère-fille. On suit leurs évocations avec empathie et intérêt surtitrées du polonais au français et anglais. La langue chante, rappe se fait tendre ou violente selon le sujet. Elles sont vraies, authentiques en diable. Plein feux sur le décor qui se dévoile et replace dans un contexte théâtral après ce déroulement filmique de portraits singuliers. C'est aussi Berlin qui s'écroule sous une tornade d'eau en direct: impressionnantes coulées d'eau tumultueuse qui fait ravage, inonde la scène à grand bruit, dévaste le décor qui se trempe et se mouille en cascade. Ça marque et ça touche tant le personnage pétrifié devant ce désastre, ce cataclysme est tétanisé, immobile, sans voix. Belle et troublante séquence qui annonce la suite: le portrait du fils, un homosexuel amoureux de sa mère et de sa grand-mère défunte et qui se prépare à honorer deuil et enterrement. Le tout au sein d'une cuisine équipée sobrement qui fait salon et unité de lieu, pas de temps ni d'action!Cocasses saynètes entre ses amis qui débarquent pour faire une belle orgie joyeuse simulée en direct. Les cinq personnages s'en donnent à coeur joie, godemichets et autres accessoires désopilants. C'est la fête dans l'appartement dévasté où l'on éponge les restes de l'inondation.Cinq "pédé" comme ils se nomment font partouse, nus et bandant de joie et de colère aussi. Une clique, une tribu sans pudeur s'y trouve dépeinte sans concession avec humour, drôlerie burlesque. C'est pas si souvent que l'on rit de tout sans complexe. Le théâtre engagé de Kornel Mundruczo fait mouche et bouscule préjugé et carcans sur des questions identitaires, religieuses et marque d'une pierre blanche ce show trivial et direct avec ses pieds de nez au conformisme Tant et si bien qu'au final pour les funérailles, c'est à une danse endiablée, chorégraphiée signée Csaba Molnar que l'on assiste, histoire de délivrer les corps du drame susjacent qui règne sur le plateau deux heures durant , haletant et fantasmagorique. On brise les frontières et on se cause en rigolant des affres du monde politique.

 La parallaxe est l'impact d'un changement d'incidence d'observation, c'est-à-dire du changement de position de l'observateur, sur l'observation d'un objet. En d'autres termes, la parallaxe est l'effet du changement de position de l'observateur sur ce qu'il perçoit.Un appel à la condition de spectateur :A bon entendeur, salut!

Au Maillon les 26/27/28 Mars


 Avec : Lili Monori, Emőke Kiss-Végh, Erik Major, Roland Rába, Tibor Fekete, Csaba Molnár, Soma Boronkay
Le texte a été écrit par Kata Wéber et intègre les improvisations de la compagnie.
Mise en scène : Kornél Mundruczó
Dramaturgie : Soma Boronkay, Stefanie Carp
Scénographie : Monika Pormale
Costumes : Melinda Domán
Lumière : András Éltető
Musique : Asher Goldschmidt
Chorégraphie : Csaba Molnár
Collaboration artistique : Dóra Büki

mercredi 26 mars 2025

Clément & Guillaume Papachristou "Une tentative presque comme une autre": Le garçon et Clément , en scène!" L'inclusion évidente et limpide de jumeaux de corps et de coeur..

 


Une tentative presque comme une autre

Dans Une tentative presque comme une autre, tout est dans le presque. Clément et Guillaume Papachristou sont frères jumeaux. L’un est un acteur et chorégraphe à Bruxelles, l’autre, porteur d’une infirmité motrice cérébrale, s’implique dans des projets d’arts vivants, notamment Mixability, atelier de danse inclusive dirigé par le chorégraphe Andrew Graham, à KLAP (Marseille). Avec tendresse et humour, ils questionnent l’altérité et la différence en partant de leur histoire intime et de leur ressemblance physique. Dans une recherche approfondie d’un langage chorégraphique qui s’appuie sur la collaboration réciproque des corps, émergent les ressorts d’une entraide possible – bien que souvent insoupçonnée – au-delà des aprioris liés au handicap. Le duo se teste et s’apostrophe, jouant de la complicité du public, poussé à prendre conscience de l’étrangeté familière que représente, toujours, l’autre.

Un petit truc en plus...

On se souvient du film " Les garçons et Guillaume, à table!" de Guillaume Galienne: une histoire autobiographique sur l'identité de "genre" encore peu reconnue et ici dévoilée avec humour et tendresse. Voici pour ce spectacle, deux artistes liés, reliés par la gémellité qui montrent, exposent leur complicité autant que leurs différences avec véracité, sans concession et avec beaucoup de tac et de respect. C'est un lever de rideau sur une descente d'escalier sans faute pour un homme en fauteuil roulant qui ouvre la pièce après un rapide parcours effectué en diagonale par l'un et par l'autre: à toutes jambes et en fauteuil roulant adapté haute technologie.Ils l'ont bien descendu ce dispositif de marches qui empêcherait la libre circulation...avec paillettes et quelque appréhension cependant. L'exercice est périlleux mais ça passe sans casse! Le public est réuni autour des deux interprètes qui dans l'arène, sur l'aire de jeu en proximité vont se donner à coeur joie pour danser et exécuter toutes formes singulières de gestuelles adaptées chacune à leur corps respectif. Union et fusion, combines pour se lover l'un dans l'autre, se soutenir, se lever en érection verticale et audacieuse pour Guillaume, handicapé moteur.

Et enfiler le tee-shirt de l'autre devient forme et métamorphose esthétique et plastique "collant" les deux compères l'un à l'autre comme le fait Erwin Wurm dans l'exposition "Mode d'emploi"

Clément, le "valide" accompagne son partenaire de vie avec audace et considération maximale. Donnant libre court à ses désirs de mouvements conjugués soigneusement à ceux de ...son frère jumeau. Ce que l'on pouvait supposer ou suspecter en dévisageant les deux comédiens-danseurs:barbe naissance, yeux rieurs, crâne dégarni, corpulence agile et svelte. Guillaume crée d'emblée l'empathie et non la compassion, l'adhésion à son désir d'être sur scène pour bouger et ressentir la jouissance du mouvement, le trac du comédien. Sans se priver, sans fausse pudeur avec le sourire, les interrogations d'un homme qui réfléchit à ce qu'il donne à voir. Autrefois ce serait un quasimodo de foire, un être à part, aujourd'hui un homme construit par le désir de plaire, de séduire de tous ses pores de la peau. Par la parole aussi que son frère lui faire surgir des lèvres dans une phonation qu'il surtitre pour une plus rapide compréhension. Interprète de son jumeau, Clément questionne et fait face à la situation. Autant pour nous mettre à l'aise que pour inclure certains spectateurs dans le jeu: accueil du corps et de la parole de son frère, changement de place pour que celui ci trouve son "endroit" son "milieu" en toute franchise. Le tandem, le couple, la paire, comment les nommer ces deux tendres acteurs de leur vie intime. Sans fausse évidence, ils partagent poids, tension, équilibre, appui et ancrage à foison ce qui rend le mouvement évident, limpide jamais poussif ni empêché. 


Je est un autre
Pari et gageure tenus pour cette non démonstration d'un savoir être au monde et à la scène qui fascine,enchante, réjouit ou interroge. Le droit à la différence, artistique, esthétique pour deux créateurs de trouble et non d’ambiguïté! Le sourire de Guillaume attestant que ces "transports en communs" ne sont ni miracle ni fantasme; un énorme travail physique et orthophonique à la clef pour accompagner cet homme dans son processus de développement, de confiance, d'assurance et d' assomption.Une épiphanie citoyenne engagée, physique en diable où l'ordinateur, tel une intelligence artificielle traduit la langue de Clément comme un écrit manifeste de la reconnaissance. 


La danse comme Saint Christophe, Clément, patron des voyageurs qui assure la prise en charge de ceux qu'il transporte.Sans jamais être fardeau ni charge Guillaume ravit et se fait porte parole de tous ceux qui assument et vivent leur corps avec conscience et volonté de s'épanouir avec les autres. Une "tentative" osée et fertile, réussie et un pari scénique convaincant. On danse sur le plateau comme tout le monde sans différence "apparente". Mais respectée et haussée au rang d'une humanité légère et joyeuse, grave et responsable. Être jumeau à leur façon sans culpabilité avec humour et distanciation salvateurs!

( Saint Christophe (celui qui porte le Christ) : protecteur de tous ceux qui utilisent des moyens de transport. Une belle légende le fait passeur d'un enfant au bord d'un torrent furieux, d'un enfant devenu si lourd que Christophe découvrit qu'il s'agissait de Jésus, celui qui a créé le monde.)

Pole Sud le 25/ 26 Mars


samedi 22 mars 2025

"Amérique" : diversités esthétiques made in USA: welcome in America!

 


 Le XXe siècle américain dans toute sa diversité.Un programme inédit et haut en couleurs symphoniques

Samuel Barber Adagio pour cordes   

Comment ne pas être envoûté dès les premiers coups d’archets, par le poignant Adagio de l’Américain Barber ? Que des cordes sublimes pour interpréter une oeuvre douce, bordée de silences et de rémanences des notes caressées par les multiples et seuls archets. Langoureuses mélodies fluides et savoureuses, tendres et très spatiales. 

Aaron Copland Concerto pour clarinette  

Changement d’univers, le concerto de Copland destiné au clarinettiste Benny Goodman oscille entre swing et classique. Attaque fulgurante par le chef d'un opus étrange aux dissonances dissimulées qui révèlent une composition audacieuse et inédite. Le clarinettiste Sébastien Koebel se prête au jeu étonnant de la clarinette soliste en diable entourée d'une formation épousant les témérités de la composition. Un virtuose "maison" mis au devant de la scène de façon toute légitime. Et c'est en toute simplicité qu'il accorde au public enthousiaste un bis de Gershwin, extrait de "Rapsodie in blue"

George Gershwin Un Américain à Paris pour orchestre  

Vient ensuite la promenade nonchalante d’un Américain dans le Paris des années 20 dépeint par Gershwin, Un régal de sonorités bigarrées, résonnantes, tonitruantes: klaxons et autres bruits du quotidien des grands boulevards et des bruissements de la foule qui se presse sur les trottoirs.Musique de ballet, celle du film de Vincente Minnelli où dansent magistralement Gene Kelly et Leslie Caron, voici une balade fameuse dans les rues de Paris au son de la grande ville lumière.

Georges Gershwin Ouverture cubaine

Chatoyante composition pleine d’allant, de verve et d'attaques colorées et cinglantes . Le dynamisme auréolé de rythmes chaloupés et ondoyants, souples comme des danses brésiliennes chamarrées et séduisantes. Musique qui porte en elle les accents d'un exotisme franc et non dissimulé qui touche et envoute. Le temps d'être déphasé, déconnecté et bercé par un voyage salvateur aux saveurs et sonorités si proches et si lointaines. 

Leonard Bernstein Danses symphoniques de West Side Story

Succèdent les rythmes syncopés du West Side new-yorkais et les accents caribéens colorés de percussions de Bernstein. C'est une version concertante où les voix sont subtilement remplacées et adaptées à une transposition pour orchestre symphonique.Les danses s'y retrouvent après un prologue où l'on ne peut faire abstraction de la version filmée de Robert Wise et du génial chorégraphe Jerome Robbins! Le prologue est époustouflant sous la direction de Aziz Shokhakimov, génie des contrastes, des moments ténus suspendus comme un temps d'apnée ou de suspens étiré.Mambo, cha cha, rumble et autres swing au diapason de cette musique battante, guerrière où des clans s’affrontent, des émigrés chantent l'exil, des amants s'avouent leur ardeur dans un "somewhere" désincarné, uniquement acoustique.

Un concert décapant aux accents métissés d'un continent bigarré que la musique sait fédérer au delà de tout geste politique...L'OPS très à l'aise dans ces vagues puissantes, déferlantes de rythmes, dans ces contrastes d'écriture musicale
 

Distribution
Aziz SHOKHAKIMOV direction, Sébastien KOEBEL clarinette

Palais de la Musique et des Congrès le 22 Mars

"Magic Maids" Eisa Jocson / Venuri Perera : nos bien aimées sorcières à ballet

 


Eisa Jocson et Venuri Perera, chorégraphes et danseuses, philippine pour l’une, sri-lankaise pour l’autre, viennent de pays connus pour leur exportation massive de main-d’œuvre féminine. Pour leur duo, elles ont recueilli les expériences de travailleuses domestiques. Croisant ces récits avec leurs propres lectures et observations, elles explorent l’image des sorcières à travers l’histoire de l’Europe et la façon dont celle-ci perdure dans l’exploitation des femmes.


Au plateau, elles s’adjoignent les services d’un objet particulier : le balai. À la fois attribut magique et outil de travail, il devient symbole d’oppression tout autant que de révolte, avec lequel interagissent les corps. Empruntant aussi bien au cérémoniel qu’à la chorégraphie, Magic Maids est une incantation originale contre l’invisibilité du soin et révèle les représentations d’un corps féminin colonisé. Le sens de l’humour autant que celui du rituel ont leur part dans cette performance qui fait vaciller les rapports de pouvoir, en y opposant la solidarité féminine et l’intimité.

Coups de balais
Dans un silence absolu quasi religieux, un curieux cérémonial s'installe sur le plateau. Au mur, une collection de balais comme dans un musée ethnographique .Deux jeunes femmes, pieds nus, tuniques colorées et collants résilles de mailles et filets noirs très seyants, arpentent, plein feux avec le public cette surface de réparation que devient la scène partagée. Longues marches lentes et pieds posés largement sur le sol comme un rituel calme et reposé. Les manches des balais coincés et maintenus entre les cuisses, l'extrémité comme un symbole phallique dressé en érection. Leurs allées et venues hypnotisent longuement, fascinent par leur lenteur et concentration. Elles dessinent des figures géométriques, façonnent d'étranges formes de bestioles, insectes à longues pattes, araignées d'eau. L'atmosphère est cependant sereine, les balais tanguent entre leurs jambes, métronomes ou compas pour modèle ou instrument de mesure de l'espace. Comme des vecteurs de mesure, de critères, de mensurations. Elles prennent la parole, se racontent en femmes de chambre, travailleuses et techniciennes de surface en proie à leur instrument de travail: le balais: ballet mécanique à la Fernand Léger comme autant d'images qui se succèdent. Le labeur esthétique est très réussi et opère dans les imaginaires aussi comme cheval à chevaucher de sorcières à balais. Femmes démoniaques et pleines d'humour, de sensualité, de beauté, simples, enjôleuses, charmeuses. Les deux interprètes se livrent à un échange de paroles, de clins d'oeil et autres facéties savoureuses.Instants où ces bonnes à la Jean Genet imitent les dialogues entre patronnes bourgeoises de la haute société. Bonnes à ne pas tout faire: il faut en adopter une! Question de bonne conscience aussi. La critique sociale à fleur de peau, la pièce joue sur la distanciation, le recul et les traces blanches laissées sur le sol deviennent aire de jeu, surface de dessins et esquisses éphémères de toute plasticité. Poussière, résidu, à évacuer , blancheur virginale de l’effacement. Perdre ou garder la trace de cet esclavagisme sociétal dont sont victimes les femmes de par le monde. Faire le ménage encore et toujours comme une tâche journalière, une fonction professionnelle de bas niveau de considération et reconnaissance . La relation qui lie les femmes de ménage et leurs employeuses relève bien souvent d'arrangements qui témoignent d'un souci commun de pacifier une relation très asymétrique: employées et employeuses en tête de gondole
 
Adopter un ballet
Agents de service, gardiennes du foyer propre et désinfecté, clinique. Les deux danseuses arborent toutes sortes de balais, plumeaux de paille en main et secouent le cocotier de nos habitudes.En palmes académiques, en palmes d'or pour ces métier du nettoyage, de l'entretien domestique. En "mon truc en plumes" sans Zizi ni YSL mais avec la crudité de la réalité sociale.De servantes serviles elles basculent en heroines et cèdent leur balais au public, brandissant ces objets fétiches comme des talismans ou amulettes fabuleuses. Au travail, les spectateurs évacuent la poussière sur fond de musique dansante. Et vous prenez quelques années de plus, quelques "balais" au compteur. 
 

On se souvient des 60 balais de Daniel Larrieu dans "Littéral" qui plastiquement évoquait ce fabuleux porte drapeau de la femme de ménage devenues ici femmes de méninges et actrices d'un pamphlet haut en couleurs. Un ballet ni blanc ni rose qui réjouit et questionne très efficacement nos pensées poussiéreuses.Des agentes de police d'entretien porte parole de choc!Corps de balais inégalé. Notre Dame du Balai, dansez pour nous! On ne sera pas manche.
 

lire:L'industrie mondialisée du travail domestique aux Philippines Recruter, former et exporter l'altérité Julien Debonneville De l'Orient à l'Occident  et 

 Corps de ballet de Marion Poussier et Mohamed El Khatib


Au Maillon le 21 MARS

jeudi 20 mars 2025

TRAVAUX PUBLICS William Cardoso – "Deadline" : brut de coffrage, tabula non rasa cathartique.

 


TRAVAUX PUBLICS
William Cardoso – Deadline   


Indispensables lieux de fabrique, les CDCN permettent chaque année à des dizaines d’artistes de créer de nouveaux spectacles dans de bonnes conditions techniques et financières. À POLE-SUD, un grand espace leur est dédié et nous participons, grâce à ce dispositif financé par le Ministère de la Culture et les collectivités locales, à la production d’œuvres régionales, nationales et internationales.   Certaines de ces résidences ouvrent leurs portes au public lors de soirées 2 en 1 où vous pouvez découvrir gratuitement une étape de travail, les « Travaux publics », à 19:00 et un spectacle de notre saison à 20:30.   


La compagnie de William Cardoso est basée au Luxembourg et se produit sur le territoire national et international. Son travail est connu pour son esprit contradictoire, imprévisible, créatif et engagé. Abordant des thématiques intimes et personnelles, ses pièces pointent du doigt une société hétéronormée et patriarcale. Affamé par le changement et habité par la rage de l’injustice, son travail se concentre beaucoup sur une idée de combat, une danse contacte prise à contre sens qui se résume par un aspect non fluide et des mouvements secs et bruts.    

Que voici un riche moment de découverte et d'échange en compagnie d'une oeuvre en train de naitre et de se fabriquer en toute modestie et sans jugement. Lumière brute de néons d'ambiance globale au studio pour le public et sur le plateau. Trois corps sont déjà présents juchés sur un dispositif curieux de tables alignées, surhaussées: tables opératoires, paillasses de laboratoire...L'imagination est déjà ébranlée et convoquée. Les visages occultés par des bandelettes, pansements ou tissus médicaux. Les têtes sont penchées, les dos courbés, soumis à une douleur , une affectation, un traumatisme. Deux de ces être hybrides manipulent un troisième corps étiré, tiraillé qui tente de reprendre pied sur ce socle tabulaire. Vision dantesque de tyrannie, d'oppression. De soumission mais de résistance aussi à ce qui est infligé à ce corps meurtri. Les ébauches de chorégraphies font état de corps tant la plastique, la sculpture des muscles des interprètes est sensible et facture de sens et de beauté quasi masochiste. Trois êtres masqués offrent des visions corporelles qui en disent long et interpellent. Pourtant avec peu de moyen encore mais des intentions claires et limpides sur le propos de la fracture. Ce trio indisciplinaire se meut, animal, batracien collé au mur ou reptiles à deux pattes. A demi nus, torse à découvert, slip blancs comme une certaine virginité convoquée par le chorégraphe. Un compte à rebours en langue allemande est simulacre de vanité, une musique s'immisce dans ce chaos corporel, physique à vous couper le souffle. Une énergie féroce, assumée déborde et l'empathie est soudaine, perdure durant ce court laps de temps où l'on est invité à regarder, apprécier un opus en cours de fabrication. Les interprètes aux regards masqués soulignent ce désir de communiquer par le biais du corps, de sa matière, de son existence, de sa présence sur le plateau. Et les tables de se transformer en ère de jeu comme un puzzle ou mikado géant pour accueillir les sauts écartelés, les jambes musclées et les corps charpentés de ces artistes à l'affut du risque, de la tension, du drame charnel de rupture. Tout cela augure d'une pièce à venir forte et sans concession à la forme. Du vécu autant pour celui qui regarde que pour ceux qui occupent le plateau avec une conviction et un engagement évident. William Cardoso à l'écoute de ses complices danseurs performeurs brutes de coffrage à la charpente solide dans cette atmosphère clinique sans équivoque. A découvrir sans délai et avec impatience.

 Résidence : LU 17 > VE 21 MARS 

A Pole Sud le 20 Mars

Catarina Miranda "ΛƬSUMOЯI": spectrals ectoplames fluorescents sans densité ni matière

 


Catarina Miranda Portugal 5 interprètes création 2024

ΛƬSUMOЯI


Catarina Miranda ne laisse rien au hasard. Ses scénographies captivantes – réalisées par ses soins – font écho à son travail de plasticienne, mené en parallèle de celui de chorégraphe. La Portugaise, dont les visions d’états de corps altérés du solo Dream is the dreamer avait marqué la saison dernière, délaisse les motifs du rêve au profit d’une relecture personnelle d’une pièce de Théâtre nō du XVe siècle : Atsumori. Zeami Motokiyo y conte le retour du fantôme d’un enfant sur le champ de bataille qui l’a vu périr, afin de venger sa propre mort. Après l’avoir étudié à Kyoto, en 2018, Catarina Miranda l’aborde aujourd’hui par le double mouvement de la perte et du début des cycles, lié à l’attirance pour l’inconnu. Cinq interprètes conjurent le mauvais sort dans un rituel inspiré par des danses populaires revisitées. Un plateau lumineux et une sculpture suspendue esthétisent l’atmosphère autant qu’ils dilatent le temps, amplifiant un jeu d’ombres où les corps se dissolvent et se transforment pour mieux coexister.

 


Et l'on en dira pas vraiment plus que cette belle note d'intention et que ces magnifiques photos qui présageaient du meilleur et non du pire. Quand apparait un étrange bibendum empaqueté sur le bord de scène, sorte de guerrier samouraï gonflé à bloc, gesticulant désespérément  et que s'ensuit un quatuor ou trio qui enflamme à l'aide de briquets de petites lucioles ou feux follets de pacotille, tout parait léger et futile, esquissé et déjà dépassé. La suite des déplacements, divagations à l'unisson de mouvements surfaits et archis dévidés depuis belle lurette augure du reste. Costumes et maquillages surfaits, lisses, quasi peintures esquissées en bavures pastels ou aquarelles, l'espoir de se laisser aller à une découverte, disparait, s'efface comme ces soit disant ectoplasmes issus en direct d'une pseudo inspiration japonaise. Qu'est ce qui coince et ne fait jamais surface dans cette gestuelle quadrillée, étouffée qui ne laisse aucune faille ni issue de secours à notre imagination? En fouillant bien, est-ce la musique martellement sempiternelle, percussive très artificielle qui contribue à ce dialogue de sourd entre celui qui regarde et ceux qui exécutent une mise en espace indigente et frustrante? Pourtant un dispositif et des effets lumineux sophistiqués auraient pu assurer ambiance, univers secrets de yokais ou autres être hybrides singuliers....Seul un magnifique solo au final baigne dans une douceur, une élasticité du corps, une musicalité qui surgit et respire profondément. Moment de grâce dans ce bouillon brouillon et bruyant qui maintient pourtant aux aguets. A quand un instant d'inventivité, de charme ou de rêverie qui ferait écho aux intentions et revendications de la chorégraphe inspirée du Japon...Matière à songer à une scénographie prometteuse qui lèche et séduit mais ne fait que décor surfait d'une prestation vide de sens.
 
Direction artistique, chorégraphie et costumes : Catarina Miranda 
Co-création chorégraphie : Cacá Otto Reuss, Joãozinho da Costa, Lewis Seivwright, Maria Antunes et Mélanie Ferreira 
Performance : Cacá Otto Reuss, Hugo Marmelada, Lewis Seivwright, Maria Antunes et Mélanie Ferreira 
 
A Pole Sud le 20 Mars