Juillet 1923. Franz Kafka rencontre Dora Diamant sur les bords de la mer Baltique. Ils tombent amoureux. La rencontre avec cette Berlinoise d’adoption, qui avait fui les traditions orthodoxes de sa petite ville natale de Pologne, déclenche ce qu’il appellera son acte le plus fou : déjà très malade, Kafka suit son aimée à Berlin au lieu de passer sa vie de sanatorium en sanatorium. Le spectacle épouse donc cette pulsion de vie. Il croise l’événement de la demande en mariage de Franz Kafka à Dora Diamant, quelques semaines seulement avant sa mort, avec la musique klezmer — autrefois pratiquée dans les festivités des communautés juives en Europe de l’Est et dont une des vocations profondes consiste à faire vibrer son auditoire. Caroline Arrouas, actrice et metteuse en scène, nous enjoint à célébrer ce mariage qui n’a pas eu lieu. Nous sommes tous et toutes convié·es à cette noce, une fête où les invité·es côtoient joyeusement les fantômes.
Une première scène pleine de tendresse inaugure cette histoire au départ plutôt charmante et pleine de poésie: des fleurs, des bouquets de senteurs et fragrances coupées, une mélodie pour Marguerite. Le tout accompagné des notes de piano et d'un mélodica discret et plein de charme.
Car Kafka incarné par Jonas Marmy et Dora, attachante Caroline Arrouas sont tout deux musiciens. Lui, au clavier d'un piano trônant dans ce décor de sanatorium et elle à la voix et au chant klezmer. Ce duo tendre, charmeur, simple se forme et se soude devant nos yeux dans des dialogues espiègles, fameux en tendresse, écoute, respect et reconnaissante. La considération de l'un pour l'autre comme le phénomène majeur de cette pièce dévoilant les aspects secrets et cachés du Kafka tourmenté que l'on supposait connaitre. On se surprend donc à découvrir un texte, une prose joyeuse comme une chanson en yiddish, pleine de verve, d'humour , de fantaisie, de piment doux.Ces épices comme ingrédient majeur d'une écriture relevée, rehaussée par l'interprétation des deux comédiens, dont l'autrice en personne. Dans sa robe blanche seyante, ses talions hauts, elle a de l'allure, Dora, l'amoureuse et partenaire de seulement quelques mois, d'un Kafka déjà atteint par la tuberculose.La voix de velours, le ton haut et clair, Dora explore la sensibilité du poéte-écrivain avec habileté, sincérité et dévotion amoureuse très musicale. Transformant ses sentiments en mélodies hautes en couleurs qu'il accompagne de sa dernière énergie vivante. Ce couple de rêve incarne une parole vraie d'être à être, le risque incroyable que Kafka a osé prendre: vivre hors de Berlin avec une inconnue porteuse de vie, d'avenir, de passion pour le rendre plus humain. La vie tourmentée du protagoniste comme effacée devant tant d'appétit de vivre de la part de cette compagne de fortune.
Un "diamant" précieux autant fragile que solide, aux facettes et rayonnement multiples. Un joyaux, un bijou dans la fin de vie de ce scarabée blotti sous le divan de la famille. Sorti enfin de son antre, de sa tanière pour fêter des noces improbables de dernière ligne de vie.Et de chanter et mettre en musique cet amour incroyable qui se déploie et prend toutes les dernières forces insoupçonnées de Kafka. Dora telle un Pygmalion cupidon de belle envergure. Perchée sur ses talons hauts, elle a fière allure et le désir en poupe pour le rendre heureux, enfin.Faim et soif d'exister pour clore un chapitre culpabilisant et déroutant d'un destin maudit.Transformer le terrier en table de festin où l'appétit revient. Au grand jour pour une noce épique, vraie ou fausse on s'interroge...Derrière les rideaux de l’alcôve nuptiale, l'amour se délivre, la sexualité de Frantz s'épanouit au contact de Dora, pierre précieuse, diamant pur et dur de cette chasse au trésor. Un gemmologue foreur d'amour pour en extraire ce diamant bleu, humaine incarnation de la femme. Dans ce décor aux lumières "tamisées" comme à le recherche de la pierre philosophale, les deux personnages exultent, s'enlacent, se frôlent et la sensualité transparait dans leur jeu ajusté de sobriété autant que de ferveur amoureuse.
On quitte ce couple, cette femme qui a tenté de sauver son amant de la mort, avec compassion et émotion. Les chansons yiddish en tête interprétées par Dora-Caroline, femme juive pleine de pulsion de vie.De la musique pour rendre leur mariage, rendu impossible, aux deux revenants d'une vie sombre et troublée par les autres."Danse et puis tu verras. Au fur et à mesure, plus tu danseras, plus la joie va arriver". La musique klezmer, organique et vivante comme un jeu, un rythme répétitif enivrant dans une gamme chromatique enchantée et colorisée à souhait. "Sauver le jour", défaire la nuit qui entoure le mythe Kafka pour formuler la vérité épistolaire de la littérature kafkaïenne: une musique qui s'accroche pour ce "Monsieur Croche" insoupçonné. Le théâtre comme "un abri pour bouger"hors de nos peurs et blessures. Sortir de sa "niche" pour changer de peau, d'endroit et trouver sa place. Tel serait le message de Caroline Arrouas, orpailleuse du Yiddish comme nulle autre ambassadrice.
photos jean louis fernandez
Texte et mise en scène: Caroline Arrouas
[Avec] Caroline Arrouas et Jonas Marmy
[Dramaturgie] Adèle Chaniolleau
[Scénographie et costumes] Clémence Delille assistée de Elise Villatte
Au TNS jusqu'au 11 Avril






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