samedi 21 juillet 2018

La DANSE au festival IN d'Avignon 2018 : indisciplinée, pas "mauvais genre" !

La Danse des orifices
Après les "corps hétérogènes" d'Alain Buffard dans "Mauvais genre", que faire dire de plus à l'art chorégraphique sur la question du "genre"? Et bien encore et en corps, après Sorour Darabi, pétrit de son premier "Farci.e. ", androgyne à souhait, "il-elle" (le masculin l'emporte toujours sur le féminin !)  dans ses propos transcrits,voici quelques pièces emblématiques d'artistes performeurs engagés, Phia Ménard, François Chaignaud, Raimund Hogue.....


"Romances inciertos, un autre Orlando"de François Chaignaud et Nino Laisné

Orlando furioso: chansons de gestes
Création pour le Cloître des Célestins, la pièce fait la part belle au chant, à la voix extra-ordinaire de velouté, de nuances et de timbres de Chaignaud dont on découvre ici toute l'amplitude et la facture sonore, matière riche et dense qui sourd d'un corps au souffle de danseur !
Si la cage thoracique et le diaphragme sont fondamentaux pour l'art "lyrique" Chaignaud ajoute ici des qualités de mouvance, d'inclinaison et de déclinaison corporelle singulière. Personnage multiple, oscillant entre le chevalier, guerrier médiéval ou japonais, samouraï arborant une carapace de bois très "plasticienne", designée comme une icône votive et un chevalier sur échasses, il habite le lieu délicieusement.

Entouré de musiciens, tous issus d'univers baroque ou médiéval, viole de gambe, bandonéon, théorbe et guitare baroque, il se fraye un chemin, grave, cérémonial, à travers l'espace, semant gestes et vocalises dans une langueur délectable, un phrasé et une langue parfaitement maîtrisée, par cœur, par corps imprégnée. Des échasses pour mieux arpenter la surface de répartition d'un match contre la montre, celle du temps qui passe, en dernier ressort. Des pointes pour mieux souligner l'origine de l'élévation, du travestissement des danseurs en ballerine dans certain rôle, pointes martelant le sol, amenant à cette très belle évocation d'un Carmen perdue, esseulée qui traverse la salle pour échouer sur le plateau Visage impassible et pourtant, chorégraphie de chaque trait pour une expression voisine de la Argentina ou de Kazuo Ohno....Artaud n'est pas loin, sa "danse et son double" spectre, divaguant, ectoplasme androgyne, ange sans aile qui hante le Cloître. Quand les feux s'éteignent, le chant se meurt et seule Echo résonne en déesse du souvenir, sans matière.
François Chaignaud et Nino Laisné au vif du sujet, entre ballet de cour, précieux et distingué et cour des miracles, peuplée d'être multi-formes hybrides, en mutation. Du bel ouvrage, une romance, un acte artistique inédit du fond des temps resurgit.
Au  Cloître des Célestins jusqu'au 14 Juillet


"Saison Sèche" chorégraphié par Phia Ménard Cie Non Nova

Le sexe faible,anti-sèche décapante.
"Je t'éclate la chatte" en préambule et c'est au processus de création de Phia Ménard que va se frotter "l'origine du monde" Autant dire qu'elle a du "clito" et non pas "des couilles" question de genre !
Plasticienne en diable, la chorégraphe livre ici avec des moyens conséquents une vision fertile d'univers habités par femmes et créatures plastiques, singulières.Nymphes, ballet de sorcières, ronde chamanique fédérative pour un genre féminin, apparenté à ce rôle de mâle de tribu, style "Les Maitres fous de Jean Rouch"
Premier acte: sept danseuses, nues, longues chevelures seront ces proies pour brosser des tableaux très esthétiques et signifiants. Se maculer de couleur ou de noir sur le pubis pour faire des corps une monstration vivante du "Traité des couleurs" de Goethe: et surtout jouer sur l'enveloppe, la peau, le costume: des slips noirs qui ont "les boules" de pétanque et les pieds tanqués. C'est drôle et bien pensé, jamais vulgaire ni provoquant. Simplement, le bon sens près de chez vous: elle a des couilles: alors ok, on en met !

L'habit qui fait le moine défroqué: des cintres, descendent des porte manteaux, comme dans une salle des pendus: à l'intérieur, une garde-robe pour chacune qui n'aura de cesse de tout essayer, de s'y confondre car ce sont des vêtements d'homme !
Danse de macho, de footballeur, de VRP ou PDG, tout y passe en terme de poses, attitudes, gestuelle appropriée au sexe fort!Puis toutes( ou tous) en ligne, le bataillon s'anime pour un défilé militaire aux accents de force de frappe au sol, hallucinant: unisson et diapason au poing. En rang serré comme à L'armée, alarmée. Ou mal armée pour ce combat singulier masculin-féminin: on ne restera pas neutre devant cette avalanche de préjugés, mis à nus par la chorégraphe.En batterie de bêtise, d'idiotie ou en simple constat de réalité sociologique.
 Suit une gigantesque catastrophe plastique, mue par des rideaux de fer enserrant le plateau, plafond menaçant, sur ce "white cube", galerie d'art où l'on épate ni n'amuse la galerie.
Univers en noir et blanc, en gris après les couleurs chatoyantes du premier acte.
Longues dégoulinades de matière noire, venues d'un autre univers volcanique, lave ruisselante, le long de toiles plissées qui épongent eau et outre-noir.
Magnifique installation plastique au cœur du spectacle vivant, déchirée par les corps maculés des créatures venues tout droit d'un support surface idéal.
Figuration libre de la Danse plasticienne de Phia Ménard est visionnaire onirique d'une planète souillée au delà du non conventionnel et du décalé obligé de ses  propos d'intention.
Bien au delà d'un simple constat: encore de longs soulèvement tectoniques pour mettre à bas les conventions sociales et esthétique de la danse.
Une saison bien 'trempée" dans un caractère de feu et de fouge, de poésie et de tendresse aussi !

A l'Autre Scène du Grand Avignon jusqu'au 24 Juillet .


"Kreatur" chorégraphié par Sasha Waltz
Décadanse
C'est aussi très "plastique" et visuel, mutualisation de costumes "mode" signés Iris van Herpen et architecture scénographique: cette pièce appelle à la contemplation, à la dégustation de gestes entravés par des costumes "à danser" qui ne le sont pas -Christian Lacroix ou Sylvie Skynasi ne le démentiraient pas !
N 'est pas créateur-costumier pour la scène qui veut.


Reste que ces cocons de soie, mus par des corps transparents, ces jupettes noires et bleu profond, ajourées font "collection" de saison et agacent les pupilles. Soudwalk Collective pour le son, et le ton est donné.Cette meute ainsi galvanisée offre quelques beaux instants de sculpture, miroir déformant, reflets virtuels des corps immergé dans des plaques réfléchissantes. Ondoiement des formes mécaniques, virtuelles, esquisses éphémères de calligraphie non pérenne.Un escalier blanc qui ne mène nulle part pour échafauder des univers absurdes, des corps malmenés, dénudés en horde, lâchés à l'envi dans des débordements charnels puissants. Les corps s'inspirent d'espaces fouillés, restreints, emprisonnant les gestes pour faire immerger l'étroitesse et l’exiguïté des univers carcéraux.On retrouve l'artiste, démiurge de la catastrophe, du chaos: au bord du gouffre, on se suspend, résiste, survit, groupés ou solitaire et seule "La Décadanse"de Gainsbourg vient rassurer cette ode au magma pour faire douceur et espoir.Sasha Waltz toujours très pasolinienne, traitant les sujets comme des objets de culte ou de désir. C'est beau et agaçant et ça titille comme "la puce à l'oreille" pour chatouiller la sensibilité et les neurones. Maître de l'architectonique des corps, elle figure ici en proue et signe un opus mémorable.


 A l 'Opéra Confluence jusqu'au 14 Juillet



72 ème édition du Festival d'Avignon: chemins de traverse: Olivier Py à l'affiche !


"Une histoire du Festival d'Avignon en 72 affiches" par Olivier Py

Olivier Py s'affiche !

L'histoire du festival en 72 étapes, 72 marches ou n'est pas un chemin de vroix, bien au contraire!
Et entendre Olivier Py raconter cette odysee de l'image affichée fur un régal: une seule fois dans le salon de la mouette de la Maison Jean Vilar, c'est le comédien narrateur qui prend le dessus
Plein de verve et de malice, de sous entendu à décripter, le voici lancé pou 45 minutes de "revue" d'esthétique, de communication, de graphisme et de politique
De la "Première semaine" aux toutes dernières éditions, il navigue dans le graphisme, les polices de caractère, les noms qui vont et viennent (celui de Jean Vilar entre autre, plus présent que de son vivant sur les placards) !
Politiquement incorrecte, joyeuse mais aussi très réflexive, cette présentation, lecture démonstration ou simplement "performance" atteste de son gout pour la décentralisation, l'implication du public et des artistes dans la "confection" de ces "rencontres" plus que festival, ce creuset de coups de pattes de plasticien (Jan Fabre sur sa tortue ou son lapin scarabée fétiche) ou Ernest Pignon Ernest...
Beau moment d'échange, de clairvoyance
Et si les enfants de Claire Tabouret font jaser, lui, n'est pas entre deux chaises et continue son état de siège, se soulevant avec humour et distanciation
Saint Pierre priez pour le festival avec vos trois clefs!
Un miracle financier pourrait avoir lieu pour ces prochaines "rencontres" !



le dimanche 16 Juillet 13H Maison Jean Vilar

vendredi 20 juillet 2018

La DANSE dans le 72 ème Festival d'Avignon 2018 : engendrée par les corps fantasmés !

Ces visages d'enfants, unis par une camisole commune: ils nous regardent, anges ouvrant de leurs trois clefs les portes du Palais....Claire Tabouret nous interpelle, Olivier Py nous secoue....Sur le sentier de la mule, la danse fait ses rondes, ses entrelacs, ses croche- pieds et pieds de nez aux conventions....

Alors, allons direct dans le "vif du sujet" !!!

Sujets à vif
programmes A et B


"La rose en céramique" de Scali Delpeyrat et Alexander Vantournhout
Rrose Selavy
Il est son double articulaire, danseur, clone de ses sentiments, double de son destin; l'autre, c'est un homme "normal" qui se souvient et s’embarrasse de tas de choses pour bloquer son chemin, entraver sa course. Les objets le hantent: serviette brodée ou lave vaisselle contenant souvenirs et passé.Tous deux occupent le plateau du Jardin de la Vierge et l'un questionne le monde: ce qui est "important",  c'est de discerner ce qui l'est de ce qui ne l'est pas ! En désillusion, désenchanté, il clame tandis que son ombre, compère le manipule ou se contorsionne savamment dans de beaux engrenages de gestes virtuoses. Torse nu, en short, ils se séparent, se retrouvent dans des entrelacs de corps. Évoque un point noir en cicatrice sur fond de violoncelle. Et si "Rrose Selavy" gardons notre rond de serviette brodée dans nos cœurs et avec eux allons sur les chemins de traverse: le lave vaisselle qui lui servira de tombe ou de cercueil se chargera d'essorer la nostalgie !


"L'invocation à la muse" de Caritia  Abell et Vanasay Khamphommala

Eros et Tanatos
Un homme en blanc, masqué de rouge, cloche et panier de fleurs tel un colporteur fait son apparition, quasi aveugle, tâtonnant l'espace. Observé par une gente damoiselle, qui s'installe en partie de pique nique.Il invoque des esprits en litanie religieuse, il sort des objets de culte de pacotille: alors elle se métamorphose en sorcière, le déshabille et s'adonne à un rituel d’envoûtement: docile, il se laisse faire se transformant lors de ces jeux dangereux: ligotage, flagellation, violences au corps consentant: addict au fouet, aux épingles à linge, comme dans un rituel SM. Hommage au soleil et aux fleurs, plumes piquées à même la peau, voici notre fétiche emplumé chaussé de talons hauts révéler son identité: statue christique magnifiée. Ils valsent , lui paon paré pour la parade, elle, déesse de la métamorphose. Tout s’efface sur un chant baroque, Euterpe s'évanouit, Echo demeure et les muses s'amusent !


"4" de Mathieu Delangle Nathalie Maufroy et Claudio Stellato

Le "clou" du Vif
Un panneau en contre plaqué, un établi, des clous et le décor est planté! Un être hybride, mi homme mi cheval à la tête de mule, en slip s'adonne à un savant jeu de clous avec un marteau. Il s'acharne, s'épuise dans un rythme de percussion, de travail, de forge! S'échine à soulever l'établi, fait sa musculation, comme sur un cheval d'arson,  Des bruits de scie qui tranchent le panneau vertical l'alarment: un passe muraille s'en libère, déchire la paroi et s'enfuit avec son praticable, en marche. Comique, humour désuet, absurde, ici on scie en cadence sa branche sur laquelle on est assis Accroupi en fakir on échappe à son sort , on se crucifie les pieds pour en faire des chaussures de sécurité de bois pour une danse de sabots, ou un périple en ski de fond.Entrave, handicap et autre facéties pour ces quatre sans clous qui n'ont pas la langue de bois.


"Toc toc en toc" de Sophie Bissantz et Meriam Menant

Très poly-sons !
En écolière, voix éraillé, elle improvise pendant le démontage de l'atelier de menuiserie précédent, harangue et sourit, maline, féline et espiègle. C'est Meriam Menant, clown défroquée qui va se confronter à sa "bruiteuse" en direct: pas un pas sans sonorisation drolatique, issue d'objets hétéroclites pour imiter sons et bruits. C'est un duo tonique et inventif, à fleurs de résonances multiples où l'absurde côtoie le quotidien d'objets détournés de leur fonction pour imiter la réalité. Seulement ça se complique énormément et les situations sont cornéliennes. Une porte ouverte ne peut faire de bruit: alors comment la franchir sans s'affranchir du son du loquet? Ici tout est raccord et la scripte doit tout remarquer pour ne pas faire d'erreur!
 Incongru et poétique, cette performance se conclue par la mélodie"Au bord de l'eau" de Fauré, jouée au petit piano mécanique, jouet d'antan  pour mieux passer le temps sereinement sans embûche ni casse tête.
Poly-sons à souhait, polisson à vos souhaits!

Programme C


"Le bruit de l'herbe qui pousse" de Thierry Balasse et Pierre Mifsud

L'Instant T
Du larsen, des échos des inventions sonores paternelles Thierry Balasse a conservé des empreintes indélébiles: bidouilleur de son en direct, il nous fait ici avec la complicité de Pierre Mifsud, comédien, une jolie démonstration de savoir non-faire !
Ralenti du son, capture de l'instantané, du silence, invention du son fixe: c'est une obsession salutaire qui les traverse et passe le relais au spectateur. Exposé-conférence cet opus est drôle on y apprend plein de choses sur l'univers, le temps: le passé serait devant nous pour élargir notre espace,un son cristallisé crée de la lumière....L'univers n'est pas silencieux, ses vibrations, pulsations seraient les premières notes de musique!
Que de surprises et de révélations qui éveillent curiosité et âme d'enfant émerveillé par cette science à portée de mains. Un récit magique d'un rêve de petit garçon en pyjama parti pour Alpha du Centaure en compagnie des paons de la tapisserie de la chambre d'enfant, est un instant majeur.
Très belle envolée lyrique au pays du son où au final du haut de la grande fenêtre de la Cour de la Vierge les deux compères regardent le temps passer sans se lasser ni être dépassés: encore une petite "Sérénade" de Poulenc?


"Georges" de Mylène Benoit et Julika Mayer

A tombeaux ouverts
Deux femmes, vêtues de noir racontent l’odyssée de marionnettes usées, revenue d'un long périple de spectacles. L'une raconte et décrit l'anatomie de ces êtres de chiffons ou autre matériaux Six caisses à claire voie en sont emplies comme des fœtus dans des bocaux de formol.
 Une voix off, aux accents germaniques évoquent le destin de chacune.Habillées de leur carcasse avec os, atlas, c^tes flottantes et autres abattis.Une est comme une femme nue, manipulée encore devant nos yeux, l'autre est de matière grise et se secoue sur une musique techno. Comme des trophées, des macabés elles nous scrutent puis sortent une à une de leur coffre translucide.C'est jubilatoire ou morbide, peut importe, les images sont fortes et éloquentes: un pilier de deux corps serrant une marionnette fait mouche sur fond de musique médiévale: pilier des anges mouvant sur polyphonies lointaines.
La relique, les ossements et si la tombe de Georges avait les bonnes mensurations pour l'ensevelir comme un humain? Le trou, le cercueil de la mémoire pour tombeau: une "concession" se libère, alors allons y sans concession, libres et sereins
La pièce est étrange et interroge sur notre rapport à l'effigie plastique, reproduction quasi à l'identique du corps humain comme chez les plasticiens Duane Hanson, Toni Matelli ou Ron Muek.
Les deux actrices gisant parmi ces gisants dans le cimetière sous le soleil: le lieu reprend ses droits et la Vierge veille à la paix de cette sacrée scène!

Une fois de plus les "Sujets à Vif" font preuve d'audace et de décalage, mêlant disciplines et acteurs, auteurs et musiciens dans un vaste champ d'investigations indisciplinaires!