samedi 29 septembre 2018

"Jeunes talents compositeurs" à Musica : des compositions insolites !Des pièces courtes d'excellence!

L’engagement de Musica auprès des compositeurs en formation
se manifeste, outre l’Académie du festival, dans la série des concerts « Jeunes talents ». Les étudiants des classes de composition instrumentale de Daniel D’Adamo et de création et interprétation électroacoustique de Tom Mays y bénéficient de la dynamique du festival, tout comme les étudiants du  Conservatoire et de l'Académie supérieure de musique de Strasbourg/HEAR qui, sous la supervision d’Armand Angster, prennent en charge dans une optique véritablement  professionnelle la création de ces œuvres.
Classe de composition de Daniel D’Adamo
Classe de création et interprétation électroacoustique de Tom Mays
Interprètes du Conservatoire et de l’Académie supérieure de musique de Strasbourg-HEAR
Direction musicale, Armand Angster
Direction pédagogique, Daniel D’Adamo

PROGRAMME

Mathias Berthod Quatuor entropique (2018), création mondiale version intégrale
De beaux contraste, des modulations en mouvements successifs, bien tempérées: un style précieux, altier, rehaussé d'instants de douceur et de vibrations issues d'une vélocité extrême d'un violon, fébrile, affolé, mais toujours très "distingué"!
La virtuosité de cette "agitation", vrombissante donne naissance à une oeuvre riche et dense, remarquable en rebondissements, contraste et temps de respiration auditive .

Matías Couriel Tout ce qui est solide se dissout dans l’air (2018), création mondiale
D'emblée surgit un foisonnement musical, sonore né de l'ensemble réuni, les vents en poupe!
Le piano participe à cette ambiance éruptive, volcanique, chaotique.Vents, cordes et percussions en trombes tempétueuses dans une ampleur et amplitude des sons, ascendantes. Isolés ou groupés, en de solides ou frêles masses et touches sonores,les instruments laissent libre cour à leur sonorité, l'opus se déroule sans faille, en envolées ou échappées belles, stridentes et bondissantes. Très versatile, tel une girouette multidirectionnelle, se donnant toute entière à la passion du souffle.Une accalmie pour clore la pièce et tout rentre dans l'ordre.

Loïc Le Roux Transferts (2018), création mondiale
Un piano solo pour retrouver l'identité, l'altérité de l'instrument, la gestuelle organique de l'interprète en phase avec une bande son: orage résonnant parmi les petites touches singulière égrenées du piano.Les notes courent, le clavier s'anime en vagues et ondes successives, le ton monte, grondant, furieux assourdissant.Envahissant, marée, tempête dévastatrice!
Retour au calme, ponctué de graves sur une bande son étouffée, feuilletage de sons qui défilent comme un vol d'oiseaux, ou d'ailes froissées. Ça circule vite, rapide, empressé.L'atmosphère est inquiétante pour cette course poursuite des deux univers sonores.
Caverneux, dramatique, puissant, menaçant, l'univers ainsi créé, s’efface peu à peu, dans une perte de sons, au lointain.

Antonio Tules Neuf sur cinq (2018), création mondiale
Place à l'accordéon, l'épinette , le violoncelle, entre autre et vents venant fabriquer un tissus sonore en petites touches: les instruments se passent le relais dans des mouvements vifs, brefs, sur tapis sonore compacté.
Un temps de pause et retour aux salves projetées dans l'espace comme des comètes de sons.Chacun sa touche et sa place dans cette compétition savante, course contre le temps.

Minchang Kang Amour, amour, lance tes traits... (2018), création mondiale
Au final du concert, une oeuvre qui implique la voix, celle de Gabrielle Varbetian, solide soliste, dans ses tenues chaleureuses, sa diction irréprochable malgré une vélocité de mise, pas si simple à exécuter. Vive entrée en matière de l'ensemble pour une riche unité sonore, un soutien pour la chanteuse qui fait corps avec les autres. Rayonnante, cristalline, animée, la composition est précieuse, savante, et se métamorphose en ambiance douce et sereine. De beaux éclats de voix dans ce flux musical en tension-détente, constant. Précipitation, accélération des rythmes à foison.
De beaux glissements aussi pour mieux se jouer des risques et danger de l'amour, ici évoqué, "Ai", Amour en japonais pour cette création sensible, émouvante

Félicitations à tous pour ce programme inédit qui augure du meilleur pour ces jeunes "auteurs-compositeurs" servis par des interprètes et une direction musicale et pédagogique de choix!

A l'auditorium de Fance 3 ce samedi 29 Septembre

"Homo instrumentalis": machin-ma-Chine !


L’homme domine-t-il la technologie ou en est-il devenu la proie ?C’est la question que posent les artistes amstellodamois de Silbersee dans une performance transdisciplinaire qui combine danse et vidéo à la musique.

Johanne Saunier, chorégraphe pour ce spectacle total, transdisciplinaire!On se souvient de sa présence magnétique comme interprète chez Anne Teresa De Keersmaeker....
Quatre femmes en chasubles jaune d'or démarrent le chant, alignées, frontales alors qu'en fond de scène des personnages animent une ventilation fébrile qui bruisse.C'est du "Yannis Kyriakides "Ode to Man", pour la séquence baptisée "L'homme créateur", premier volet de cette saga sur le progrès et la création, l'aliénation et le travail.
De côté, la bande vidéo délivre du texte comme des dazibao, étendards rnarratifs: en fond un écran en panneaux distincts fait obstacle, crée le mur entre les mondes.
Deuxième volet, le labeur, évoqué par des silhouettes en marche lente et courbée par la fatigue et l'effort, soumise à la machinerie de l'industrie mondiale.La fable est étayée d'images du monde industriel, sorte de "Métropolis", mégalomaniaque, métapolis d'une cité imaginaire qui détruit l'homme. C'est le chapitre "L'homme industriel" , défilé d'ombres, théâtre de pantins robotisés: les nuisances du travail, les maux du martyr s'affichent tandis que les huit personnages évoluent dans cette atmosphère industrieuse!Corps plaqués contre des parois de plexiglas, statues, cariatides portant ce monde sur leurs frêles épaules.Chanteuses et danseurs se passent le relais, corps-raccords au plus juste de la musique et du jeu scénique des acteurs. Luigi Nono et sa "Fabbrica illuminata" y trouvent toute leur justification. Mêlées de corps enchevêtrés, réactifs aux accents toniques de la musique. 
Troisième chapitre "L'homme cybernétique"" excelle avec Aperghis et son "Machinations" pour voix et électronique.
C'est ici que la danse, la gestuelle trouve toute sa signification, sa présence "obligée" sur la partition du roi des onomatopées, textes empilés, pyramides de sons et de sémantique.
Johanne Saunier en cheffe de chœur, de corps pour orchestrer cet ensemble disparate, ses identités corporelles et vocales inédites, singulières.Ils échangent, discutent, se font signent, s'interpellent: hip-hop ou autre forme de langage corporel, au poing, en révolte et résistance à l'oppression ambiance, celle faite aux corps mécanisés, marchandés. Ils pleurent, se lamentent, automates en rythme avec la scansion des textes hybrides. Syntaxe vocale et corporelle au diapason, à l'unisson.
Telle une frise égyptienne, ou mobile qui dépasse les attitudes communes, le film se déploie à l'envi, la bande se déroule sous nos yeux et au cœur des oreilles.
Aperghis et ses mécanismes architecturaux sonores au plus près de la gestuelle pertinente de Johanne Saunier: on sent la musicalité corporelle de cette danseuse, interprète hors pair des déflagrations musicales de De Keersmaeker!
Gestes répétitifs, mécanique bien huilée, articulées comme un engrenage digne des "Temps modernes".
Des digressions sur la digestion et la morphologie du canard venant semer le trouble anatomique de cette phase burlesque et absurde du spectacle théâtralisé§ Des croquis de planches dessinées sur l'écran viennent surenchérir ce petit monde déconnecté qui se sauvera surement de la machination de l'industrie.
"Par delà l'homme" de Yannis Kiriakides en épilogue pour calmer le jeu en images et sons transformés: salvatrice conclusion , final éloquent de l'inventivité débridée de Romain Bischoff metteur en scène de cette odysée du travail et de la machine industrielle, industrie magnifique de la danse, du chant;
Silbersee, très inspiré par cet opus décapant

A la Cité de la Musique et de la Danse ce vendredi 29 Septembre


"The Lips cycle" :au "grand palais", les atours de Babel !


Dans l’imaginaire collectif, les lèvres sont le siège de la sensualité. Mais The Lips Cycle est plutôt dédié à ce double appendice capable à la fois de modeler le son émis par les cordes vocales comme de produire lui-même des bruissements porteurs d’une musique subliminale.
Daniel D'Adamo songe les miracles de l'émission, de la voix et de tout ce qui fait que le voile du palais, le larynx ou le pharynx, la colonne d'air et tous les autres mécanismes créent du son, de la vibration!
ORL, orthophoniste, otorinolaringo pharyngiste, le voilà, sorcier et manipulateur de bruits insolites, de résonances inouïes et singulières!
Nez, gorge, oreille: les organes sont ici convoqués pour une médecine douce, chirurgie du son, dissection des techniques vocales au profit de l'imaginaire fécond qu'on lui connait.
En cinq mouvements, ponctués d'écoute d'une transition électronique, mais d'un seul bloc, l'oeuvre est un bouche à bouche qui se transmet d'une phrase à l'autre.
Grandes et petites lèvres, origine du monde, musical bien sur, mais la maïeutique opère en un accouchement fertile et fécond de timbres, durées, hauteurs de notes et surtout d'ambiance propice au décollage
Sur le tarmac, on met sa ceinture et on décolle!
Inspiré par Pascal Quignard et d'autres auteurs pour ses textes parlés-chantés, la conférence des oiseaux démarre: texte articulé comme des membres corporels , la langue investie de percussions au contact du palais, toute une palette de sources d'émissions qui donne lieu à des sonorités étranges, drôles ou simplement à écouter pour leur rareté.
La richesse du matériau sonore est sidérante et jamais on ne se lasse d'effets spéciaux ou de combines stylisées.
La cantatrice susurre, la langue claque en clapotis, sifflements ou chuchotements imperceptibles, à peine audibles.
Gargouillis, exclamations étonnées en écho, amplifiées par l'électronique, qui prolonge les sons, les tapisse en couches et la voici polyglotte, récitante, conteuse de peurs et de frissons.
Le chant est profond, la voix sensuelle avec une texture chaude dans l'énonciation, la scansion, les articulations.
Puis la flûte fait irruption, en dialogue, souffle-voix. La colonne d'air de la chanteuse et la colonne vertébrée de l'instrument font la charpente du morceau: déchirure des sons, cinglants, tension de cette architectonique sonore, tourbillon, tempête en autant de démultiplications, répétitions, retours ou accélérations. Moteur!
La dynamo est au point, l'énergie motrice fait rage.
Des crissements de cigales, des grains de sable dans les engrenages, les matières sonores très riches, minérales ou éoliennes s'ajoutent, se superposent. Filtre à son, la voix s'égaie, des essaims d'abeilles traversent l'espace sonore; le son fuse, froissé, frissonnant, canalisé et se fraye un chemin étroit.
Atmosphère cosmique, spatio-temporelle garantie pour une pluie de comètes, étoiles filantes du son fugace, frisson!
Traversée de toutes ses sources sonores: voix, flûte, violon puis harpe.Un feu d'artifice, des paysages défilent dans ce véhicule lancé à très grande vitesse: inouï !
Quand la musique se fait quatuor au quatrième mouvement les cordes "vocales"du violon, les cordes "à sauter" de la harpe donnent encore plus d'envergure et d'ampleur à l'atmosphère, univers multiples déployés dans un imaginaire narratif possible; des entrelacs de sons tournent et se répandent, murmures, gouttes de voix, frottements et chaos s'entrechoquent en un joyeux capharnaüm.
Flux et reflux de sons aquatiques, maritimes, emportant dans le courant fluide, ce petit monde animé de très bonnes intentions et attentions sonores.
Chacun a son mot, sa note, à dire dans cette foule effervescente, bruissante de sonorités.Morceau final pour voix et harpe en-tuilées de sifflements, babils, balbutiements et babillements réjouissants à l'oreille; la chaleur de la voix, épanouie en toute liberté donne sa pleine beauté: la mezzo soprano Isabel Soccoja, troublante de présence et de puissance.Elodie Reibaud à la harpe, complice de cette osmose en dialogue, muse inspiratrice du pygmalion D'Adamo, en diable! La magie des amplifications sonores, de l'électroacoustique de Daniel D'Adamo et José Miquel Fernandez opère à l'envi.
Ils ouvrent des espaces infinis qui s'effacent, disparaissent, brossent des paysages oniriques fantastiques, fugitifs, éphémères, furtifs, volages et futiles
Nicolas Vallette à la flûte donne le la, Laurent Camatte donne les répliques, le trèfle à quatre feuille fait des miracles et porte bonheur à la musique d'aujourd'hui
On reste "bouche bée" devant ce cycle "Lips", les lèvres en béance, ouverture d'une mise en bouche, qui mettrait les bouchées doubles pour une dégustation sans modération du gout du son, sur le bout des lèvres...
Langues de bois et bouches cousues s'abstenir!

A la Salle de la Bourse ce vendredi 28 Septembre