samedi 6 octobre 2018

Orchestre Philarmonique de Strasbourg à Musica: le son symphonique


Quatre ans après sa première programmation au festival Musica, Ondrej Adámek revient avec Follow me, créé en 2017 par sa dédicataire Isabelle Faust et dont Musica est co-commanditaire.

Rentrée donc officielle pour le "Philarmonique" sous les auspices de la création et du patrimoine musical au côté du festival Musica!
Ligeti en ouverture avec "San Francisco Polyphonie" une oeuvre de 1975 : comme des lumières clignotantes, des pluies de cordes s'empresse,nt et s'envolent: un paysage naît, ligne flottante à la surface des sons qui planent. Le calmes des vents, le bruissement des cordes font harmonie et chaos, les archets œuvres à la plasticité de l'oeuvre qui se regarde aussi autant qu'elle s'écoute.
L'ensemble est grandiose, monumental, riche , générateurs d'mages citadines telles les toiles de Charlelie Couture ou Tony Soulier....Les contrebasses en contrepoint assoient l'ambiance et cette puissance délicate des sons du piano vibrant portent la dynamique au zénith. Les rythmes se répercutent d'un groupe d'instruments à l'autre, le son navigue, chatoyant. Comme dans une foule bruissante, animée, fébrile, palpitante....La narration, fil conducteur des sons évocateurs d'un univers, d'un espace urbain, s'impose d'elle-même.Le récit de cette musique pourtant "abstraite" sourd des variations et mouvements, si "mobiles", si "dansants"!
Gazoullis, vols d'oiseaux en élévation ou échappée belle, l'opus donne à rêver.

Autre "surprise", "Follow me", concerto pour violon et orchestre de Ondrej Adamek fait suite et pose le violon, solo, insistant, virulent, lancinant, en ouverture.Des sons en rappel, comme un leitmotiv récurent, suivi par les autres violons à l'unisson, imperceptibles....Les vents déferlent dans des ressacs de sons, très rythmés, courses folles auprès des percussions et autres cordes.Une atmosphère intrigante, du suspens pour cette oeuvre inquiétante. La musique s'effiloche, fluide, très riche en sonorités multiples. Le frôlement des archets sur les corps des violons, les respirations des vents comme des poumons, organes salvateurs et indispensables à la vie, tissent des matériaux sensibles.
La dextérité de l'interprète, magnétique présence sur le plateau, entourée de l'orchestre, est impressionnante, médusante.
Une mer de sable, des bâtons de pluie en évocation lointaine subissent des ralentissements, des reprises, répétitions avec des accents orientaux singuliers.
Au final, les percussions s'effacent, le calme est atteint.
Une oeuvre étonnante, inouïe proche d'un sublime fatras , chaos proche de la métamorphose du monde en autant d'univers sonores invasifs et omniprésents.
Un rappel généreux pour Isabelle Faust avec un Kurtag, le "Doloroso", infime parcours de l'archet sur l'instrument!

Pour clore ce concert, mené de baguette de maître par Marko Letonja, le mythique "Sacre du Printemps" dont on redécouvre ici toutes les subtilités de "fabrication", toutes les sources de tonalités, de sons, de percussions....Certes, pas de surprise, mais une écoute et une lecture très fine de ce monument de l'histoire de la musique, tectonique des plaques, mais aussi source d'inspiration de tant de chorégraphes. A commencer par son co-auteur avec le décorateur Roerich, Vaslav Nijinski!
Les masses sonores sur la toile tendue des rythmes, les impacts de la densité, du poids et des couleurs font de cette oeuvre très dalcrozienne, un chef d'oeuvre de tension-détente, prémices de la danse d'aujourd'hui et de ses fondamentaux!
Béjart ou Pina Bausch, hantant ces rythmes affolés ou ses délicates attentions de réveil de l'élue, des groupes compactes ...

Ce soir là, au PMC, l'Orchestre vibre et son souffle - à nous le couper- inonde et répand sa dynamique dans l'ère de la modernité!

Au PMC ce vendredi 5 Octobre

"Jeunes talents, Académie de composition 1, Neue Vocalsolisten Stuttgart" : sur la bonne voix !


C’est aux Neue Vocalsolisten Stuttgart que revient le premier concert de l’Académie Philippe Manoury – Festival Musica 2018, consacré aux compositions pour sextuor vocal.
Et comme à l'acoutumé, Philippe Manoury, pédagogue de terrain et de talent présente les buts et objectifs de l'Académie et souligne tout l'interet de cette entreprise unique au regard de la composition en musique d'aujourd'hui!

Premier de cordée, Solange Azevedo, portugaise et son "Traum", un opus où les voyelles se chuchotent, les sons se susurrent en demi-teinte comme sur une toile impressionniste, touches de nuances pastel"délicates. Des mots en langue allemande se révèlent, des syllabes et de très beaux aigus étayent la pièce, en texture dense, chamarrée, bel alliance des voix, alliage savant des timbres, hauteurs et tenues des notes vocalisées. Singularité des frottements et vibrations à l'oreille de celui qui écoute ce trio de femmes ou d'hommes aux voix indéfiniment performatives, se jouant des croches-pieds de la mélodie tonale.
 On frôle le divin, l’apollinien dans ses entrelacs, tissage des timbres et durées en dissonances imperceptibles.
Des basses au final enrobent le tout: strates, lignes, couches et courbes des sons en autant de signes et plans, chers à la chers aux "compositions" de Kandinsky dans son traité sur la peinture faite musique et architecture!

Pour lui succéder, "Bruisé" de Nicolas Brochec recueil d'onomatopées de chuintements, avec de belles tenues des aigus, des percussions des lèvres et de la langue dans le palais, gymnastique subtile de l'appareil vocal dans tous ses états: une exploration percutante des possibilités infinies des chanteurs, aguerris à la pratique inaccoutumée de l'exercice des facultés de l'émission, phonation et autres miracles de l’émetteur fascinant qu'est la parole, le son, la bouche.
 Comme une volière prolixe, assemblée joyeuse, bigarrée d'êtres magnétiques résonnants!

"Song of Magnolia" de Lanqing Ding se révèle charmeur avec ses accents exotiques de culture sonore chinoise: petites percussions en sus , gong où les sons s'enroulent, se cabrent, vif argent, rapide, pressés et précis. En petites séquences rituelles comme au théâtre d'ombres, des personnages se profilent, naissent et se façonnent par les sons évocateurs de formes, de couleurs. La mise en espace des chanteurs, disséminés au centre de l'Eglise, rajoute un côté spatio-temporel insolite, en circulation et panique empressée, divagations et échanges entre les interprètes: une petite agora pour ces voix si fertiles en invention de timbre ou résonances!Force et intensité des solos dans les aigus, infimes émissions vocales pour ces funambules de la voix sur la corde raide de l'émission vocale; des gloussements crescendo, très rythmés se font corps et chair à pétrir le son.

Pour "La décadence des jardins", Nicolas Medero Larrosa propose des sons d'étonnement détonant, du souffle, de l'expira: ça renifle, halète, soupire à l'envi, jamais à bout de souffle Surprises et mystère pour cette oeuvre mijotée à l'étouffé, vapeur et nuages sensuels et évocateurs de vie en huis clos vocal musique de chambre à air.
 Unisson au diapason de l'écriture complexe de cet opus qui superpose les textures multiples, simultanément: soupirs de satisfaction bordent expulsion et éruption de sons.
 Quelques râles rauques en sus, en extinction des feux au final et le tour est joué.Les sons éjectés atterrissent ou décollent en véritable voyage aérien dans un univers, une atmosphère d'agonie, de châtiment ou de repentir. Un chant d'anges berce et rassure, protecteur, en cascade. Comme un bavardage animé de rucher agité, les mains sur la bouche, source de l'émission, n'entravent en rien ses respirations vitales, organiques, au flux très maîtrisé.

"Pek ti" de Jon Yu" clot le concert, en plaintes gracieuses, distinguées, puis en voix plus profondes et fouillées.Distribution de sons en alternance, choeur composé dans l'espace, avancée sonore au menu, lentes bribes de mots épars. La fusion opère et double l'éparpillement des sonorités émises, des rires esquissés, des alertes données pour diriger ce joli flux de sons. Dans une atmosphère de cour des miracles, les flexions musicales, les sautes d'humeur font mouche en autant de mouvements musicaux et corporels visibles, prégnants. Inspiré de citations sonores, cette pièce est riche et dense, très prometteuse!

Et quelle "chance" bien méritée pour ces jeunes pousses de la composition que d'entendre cette "mise en voix" remarquable de leurs créations: l'Ensemble de Stuttgart excellant dans les expériences insolites et novatrices, toujours à l’affût de sons-frissons, polyphoniques et polissons!
Leurs enseignants peuvent s'en enorgueillir, PhilIppe Manoury et Luca Francesconi infatigables porteurs de projets, Pygmalion des talents émergents de la musique d'aujourd'hui!


A l Eglise du Bouclier ce vendredi 5 Octobre


vendredi 5 octobre 2018

Wolfgang Mitterer: orgue, "rolling clusters" : incubateur pour orgue basaltique, rock métamorphique !


Wolfgang Mitterer donne son oeuvre rolling clusters en création mondiale. La promesse de nouvelles éruptions sonores.
Grouoe, grappe, amas faisceaux de sonorités d'orgue! 

Un incubateur organique, orgasmique que ce concert inédit, sur la touche, à fleur de pédale
"Symphonie pour un orgue seul", l'opus déraille, glisse, chute , piétine dès le prologue: ça grince et ça s'entrechoque en deux couches: électronique et en temps réel dans les tuyaux de l'instrument magnétique !
Dans une fugue rapide, des heurts dépassent l'instrument, le doublent: c'est un décollage sur le tarmac, comme une décadence, déconfiture, désastre de guerre et champ de bataille pour funérailles cosmiques!
Un cataclysme dissonant, tsunami et turbulences mêlés Un "rock" brutal, éruptif, volcanique.
Quelques citations éphémères, des échappées belles, envolées dans des sommets de virtuosité improvisée ou construite.
Des sons mécaniques en furie rappellent une usine à traiter la matière sonore pour créer un "monstre" de trouvailles: Accoucheur, pratiquant la maïeutique des notes, des matériaux et formes musicales inouïes. L'incubateur bouillonne, le "cluster" , ogre boulimique, extraverti, hystérique opère la rédemption du son. On "pardonne" dans cette confession, explosion qui éclabousse l'espace, forme des volumes qui se déplacent et envahissent l'espace de l'Eglise du Bouclier, secouée, elle aussi par de tels aveux musicaux!
Puis dans cette météo fantasque,dérangée, une accalmie se profiles, le ciel s'assombrit ou s'éclaire. Sac et ressac d'une marée montante contre une digue protectrice.
Des perspectives s'ouvrent, des paysages naissent de ses sons râpeux de poulies, comme pour une fiction musicale au story bord de BD fantastique. Odyssée de l'espace, train de l'enfer, en drame ou tragédie, en jaillissements cinglants, comme une fusée démarrant son voyage cosmique!
On y atteint des sommets de dynamique sonore, dans une industrie, fabrique ingénieuse de sons comme au sein d'une forge turbulente et fascinante.
 Comme un orchestre symphonique, épais, dense, massif, compacte!
 Lente débâcle flottante que ces jeux de tuyaux perceptibles où l'on retrouve l'orgue et ses atours, conforme à une écoute, une audition plus sage et réservée. Des mélopées chatoyantes, claires, lumineuses s'échappent de ce laboratoire exploratoire, paillasse d'expériences alchimiques sonores. Inventeur, Merlin enchanteur et prestidigitateur de sons, Wolfgang Mitterer est "siphonné" pour tuyaux embouchés, goupillon décapant de la composition instantanée!
Plombier, pionnier, orpailleur et artisan d'un élixir, potion magique pour super-son.
"Rolling stones", éboulement et autre catastrophe en vue !
Un géologue aussi pour ses "grandes orgues basaltiques",  rock métamorphique qui sous la pression, le temps et la chaleur, fabrique ce schiste, plissé, trituré, tiraillé: à l'ère tertiaire, les synclinaux et anticlinaux de sa musique, sur l'adret ou l'ubac des vallées, sculptent des compressions à la César: sculptures du son, déraison de l'écriture improvisée ou de la composition d'un savant breuvage hallucinogène! Malaxé, pétri, façonné en ronde bosse, la musique dérange, agace titille l’ouïe et sur ses pentes abruptes crevassées, les séracs craquent, les ponts de glace suspendus relient les moraines latérales: le verrou glaciaire stoppe le son, les éboulis font office de bassin de réception pour les sens En géologue et chercheur, il trace des courbes de niveau, à grande échelle sans fil à plomb mais avec l'aplomb d'un architecte du son. Volumes aériens ou terrestres, selon !
Géologue musical en diable, créateurs de scories, de sucs et autres formations minérales supersoniques!

 Cette musique sismique, tectonique des plaques pour fossé d'effondrement, cette avalanche de bruits et de fureurs, éboulement, cassure et fractures au poing est autant de fracas, de fatras en inventaire résonné, déraisonnable!
Coulées de lave ou Titanic en perdition, on ne quitte pas la paquebot, on coule avec son capitaine dans une pamoison consentante.
Sans pertes mais avec fracas. Cratère de volcan en ébullition, chaudron magique, impie pour Druide tout droit sorti d'une légende: cette musique sidérante, médusante, orgue-asmique, orgue- anique tellurique ravit, rapte et capture son auditoire, secoué, dérangé, malmené.
Plaques diffractées, la majesté de l'orgue est préservée, respectée tout en dansant devant le buffet comme au temps des danses de possédés!
 Des citations sonores d'autres instruments, des voix simulées, des cloches, cordes assurent en rappel cette escalade frontale si dangereuse et osée que nous propose Mitterer
Extinction des feux brutale, le rideau se ferme, les oreilles n'ont pas de paupières et c'est tant mieux!
Des ondes de choc qui feront date!

A l'Eglise du Bouclier ce jeudi 5 Octobre