samedi 21 septembre 2019

Orchestre National de Metz: David Reiland et Bertrand Chamayou pour régaler nos sens en éveil !


 Orchestre national de Metz David Reiland | Bertrand Chamayou | Les Percussions de Strasbourg
L’Orchestre national de Metz se produit pour la première fois à Musica. À cette occasion, David Reiland braque sa baguette par-delà la Manche et l’Atlantique, avec le concerto pour percussions de Rebecca Saunders et une ouverture quasi méconnue de Charles Ives. Le climat sombre et éclatant de ces deux œuvres contraste avec un second concerto, celui du regretté Jonathan Harvey¿: la salle de concert est ouverte sur la nature environnante pour laisser pénétrer, dans un geste de malice, une multitude d’oiseaux qui s’agitent sous les envolées pianistiques de Bertrand Chamayou.
Avec les Percussions de Strasbourg
Direction musicale  David Reiland Piano  Bertrand Chamayou Percussions  Minh-Tâm Nguyen François Papirer Electronique  

 Charles Ives "Robert Browning Overture" (1912-1914 / révision 1936-1942) / 22’ 
Pour orchestre seul, l'oeuvre démarre par une lente introduction des cordes, infime présence à pas de loup.Les vents bordant le tout en suspension légère du thème mélodique, vol calme et planant dans l'atmosphère.Une menace se profile, envolée subite de l'ensemble, assauts et turbulences des percussions, en poupe.Une marche allègre s'en détache, parade populaire se superposant à la musique savante. Comme un cortège martial qui avance régulièrement. Le chef d'orchestre, rivé sur ses deux pieds, pointes et talons mobiles, aux gestes engagés et significatifs. Il danse intensément sur ses appuis, sur son mètre quarré de surface...Un très beau spectacle en soi! Retour au calme avec les cordes alanguies qui dessinent un vaste paysage..L'adage, pas de deux du chef avec son orchestre demeure un régal, une performance dansante inégalé, rythmiquement impeccable; doigté, suspension en osmose tact et précision, fermeté de son investissement de corps conducteur de l'ensemble.En découle une préciosité des cordes très ténues, des rebondissements chaotiques conduit par la direction si intense du chef. Si galvanisante en diable!
Dans un chahut grandissant, l'oeuvre s'achève par une montée en puissance, des sonorités débordantes et envahissantes d'un effets surpuissant.

  Rebecca Saunders "Void" (2013-2014) / 19’ création française 
Au tour des percussions de Strasbourg de se rallier à l'orchestre, face à eux, François Papirer et Minh Tam Nguyen relevant le défi. Avec un dispositif de timbales "préparées", de ressorts, de cloches et autre instruments "bizarres" issus du quotidien, transformés pour l'occasion en source de résonance inédites.
Instrumentum invraisemblable : si les oreilles regardent, l'oeil écoute et regarde cette musique fabuleuse qui se raconte rien qu'au regard! Les sources des sons se confondent dans un grand trouble auditif, l'orage gronde dans une amplitude, une ampleur des percussions très présentes au premier plan.
Le chef se cabre danse toujours de dos et signe un vocabulaire gestuel digne d'une langue des signes pour orchestre.... Danse des baguettes dans des bols ou sur des peaux tendues résonantes. Tous ses instruments "de la passion" au service du son, de la percussion qui va bien au delà d'un simple rendu d'énergie sur un matériau frappé. Une réverbération, des larsens pour étirer le son l'allonger et prolonger l'espace sonore.
L'opus aspire à l'élévation, la lumière, la finesse et la délicatesse cristalline des percussions, la gravité des vents. Les masses sonores s'y déplacent comme des touches de couleurs sur une toile, peinture, esquisse de paysage rare.Le travail d'orfèvre des deux percussionnistes devient nuancier, vaste étendue des infinies possibilités de création de son, venu d'objets hétéroclites...Les vents embouchés se métamorphosent, les cloches font mourir le son et tout s'achève sur une suspension, un "arrêt sur image" magnifié par le geste final du chef d'orchestre, chorégraphe de cette musique de l'espace et des appuis des tonalités.
  
 Jonathan Harvey "Bird Concerto with Pianosong" (2001) / 30’  
Un orchestre de chambre, allégé fait suite sur la scène, un piano tant attendu et le tour est joué: de véritables chants d'oiseaux introduisent la pièce, repris en mimétisme par le piano, gazouillis étincelants, prolongés en echo per l'électroacoustique en direct. En ricochets, en ondes concentriques, en réverbération. L'intrusion, l'incursion des chants d'oiseaux parcourant toute l'oeuvre, en surprise et farce jouissive quand on ne les attend pas!
De l'humour, de la poésie pour cette aubade matinale à l'aurore ou au crépuscule du soir: le pianiste égrène les notes comme autant de facettes de sons vivants. Atmosphère très sylvestre dans une clairière des fées. Volière animée, colorée, rehaussée par l'ensemble des instruments au diapason. Des chants proches des artefacts de l'électroacoustique, à l'identique des chants naturels, originels. Chassez le naturel dans la création artistique, il revient au galop, en force, en variations d'espèces volatiles incroyables! Ca pépie, conférence des oiseaux de pacotille, monde irréel, jungle bruissante de science fiction étrange, inquiétante.
L'orchestre saisit le monde en échappée belle muni de la clef des chants; on songe à "Daphénéo" de Satie où "les oisetiers donnent des oiseaux qui pleurent"...Tout s'"électronise" au final, reprise, remixage des chants, à vol d'oiseaux, en vagues d'accordéon, en vibrations des instruments qui deviennent chant et plumages de volatiles.
Le paysage s'efface, s'endort et se lamente, peuplé de spectres étranges qui traînent, errent affolés et se fondent dans l'espace sonore. Un univers totalement inédit et onirique à souhait!


 Palais de la musique et des congrès - salle Erasme le 21 Septembre dans le cadre du festival Musica

"The Unanswered Ives": Music'Arte dévoile Ives, un énigmatique compositeur.


À l’imprimeur de ses partitions soucieux de bien faire son travail, Charles Ives écrivit : « S’il vous plaît, n’essayez pas de rendre les choses belles ! Toutes les fausses notes sont justes. » Tour à tour décrié comme un imposteur et salué pour son génie, celui que l’on considère aujourd’hui comme le père de la musique américaine ne finit pas de susciter les interrogations. La réalisatrice allemande Anne-Kathrin Peitz lui consacre un documentaire que ARTE et Musica proposent de découvrir en avant-première.
Film documentaire de création, proposé à l'occasion de la reprise de l'oeuvre de Ives par l'Orchestre Philarmonique de Metz "Robert Browning Overture", en présence du chef David Reiland. Un film "bien sage" sur un homme extra-ordinaire, grand banquier le jour sur Wall Street et grand compositeur la nuit !
Grand amateur de nature et de terroir, chasseur de bruits urbains, sportif performant: créateur aux multiples facettes, amoureux des gens simples et des artisans, brillant collégien généreux. Un portrait bordé d'archives, d'images rares glanées sur sa vie et les paysages urbains ou bucoliques qui lui inspirent une oeuvre gigantesque, taillée pour les grands orchestres.
Une rencontre animée suit la projection, où chacun des partenaires, réalisatrice, producteur et chef d'orchestre aiguisent leurs points de vue et soutiennent la nécessité de produire des documents sur des personnages aussi riches. Anecdotes croustillantes ou aveux du chef qui jubile d'interpréter cette composition si dense, croisant sons et bruits du quotidien comme source, aux timbres des instruments de sa formation orchestrale
Animée par une jeune musicologue talentueuse -de surcroît violoniste-Marine Chiche , enthousiaste, savamment mue par un savoir et une passion débordante et contagieuse !

Au PMC samedi 21 Septembre

"Sweet sooooooooooooooooooong" Juliet Fraser: "sweet movie" du souffle et des lèvres


Dans l’ultime chapitre d’Ulysse de James Joyce, Molly Bloom, allongée dans son lit auprès de son mari Leopold, sombre dans un infini soliloque, libéré de toute ponctuation. Pour O, Yes and I,Rebecca Saunders retient la musicalité de la langue de ce flux de conscience, mais aussi le spectre de sensations physiques ressenties par une femme qui se laisse embarquer dans l’odyssée de ses désirs. Un concert sur le thème de la « chanson douce », leitmotiv du roman, incarnée par la soprano Juliet Fraser et la flûtiste Helen Bledsoe.
programme Soprano  Juliet Fraser Flûte  Helen Bledsoe   

Rebecca Saunders "O"   (2017) / 10’ création française   
Pour voix seule, ce morceau démarre par des sons de voyelles mouillées, très haut perchés, émises par le corps radieux de la chanteuse, visage animé, toute en finesse d'interprétation voluptueuse, dans de subtiles variations de timbres, de volumes: modulations, bercements ondulants d'un flux très ténu. Se dessine comme une inquiétude sur son visage ; dans des aigus poussés à l'extrême, elle balbutie avec des éclats de voix, de sons, libérés avec parcimonie, tact et retenue. Virtuosité de la langue à l'appui qui dégringole les octaves avec vélocité, y perd ses apnées en suspension... Des contrastes d'une extrême difficulté palpable changent sans cesse les registres, les rythmes, les durées. Sensuelle, interrogative, bouleversante, Juliet Fraser émeut, touche. Sa prestation requière beaucoup d'attention à l'écoute, fine et subtile D'infinies variations des flux de souffle de la colonne d'air, de l'ouverture de ses lèvres, dévoilent la richesse de la partition.

Enno Poppe "Wespe" (2008) / 6’ création française  
Quelques hésitations hachées pour mieux défricher une ligne qui s'avance à tâtons, se fraie un chemin en psalmodiant de façon linéaire la partition: la chanteuse, de nouveau en solo, vascille, oscille, tangue et dévie le cours des ondes sonores de sa voix, à moitié parlé-chanté. De beaux vibratos , tremblements ,ornements qui tressaillent, habitent sa voix 
Des trémolos zigzagant, comme des ricochets qui avancent et s'enfuient, fugueurs de sons secoués par l'émission à fleur de peau de sa voix;
Les yeux grand ouverts, le regard étonné, elle émet hoquettements, soubresauts en guirlande, écho qui se meurt peu à peu.

Rebecca Saunders "Bite" (2016) / 15’ création française 
La flûte basse amplifiée de Hélène Bledsoe fait irruption, solo intense et vibrant de présence.D'une belle stature, corps gracile, très mobile, agité par l'émission des sons, comme autant de souffle projeté, expiré, tranchant comme une lame ou le geste vif d'un art martial coupant. Coup d'épée, de sabre dans l'air tranché, morsure ou plutôt déchirure des sons Escrime, esquive ou attaque pour une stratégie de défense d'un combat livré au temps et à l'espace.Cinglante interprétation qui claque et se répand comme une onde.L'interprète sursaute, bondit, féline, faune sensuel. D'une grande beauté, concentrée, habitée par l'urgence et la nécessité d'émettre ces sons si inédits, elle convainc et séduit, emporte avec elle son auditoire.La versatilité, la volupté de l'opus volatile et volubile lui sied à merveille. Elle susurre, murmure à travers son médium corporel et instrumental.
 Comme un animal qui menace, se tend et bondit sur sa proie!
 Quelques bourdonnements compulsifs, accélèrent le rythme, virulent, intense, précipité, haletant quasi asphyxiant pour l'auditeur en empathie.
Puis elle quitte son instrument, comme on quitte un autre corps après l'amour.
  
Chaya Czernowin "Adiantum Capillus-Veneris" (2015) / 10’ création française  
Pour voix seule, l'oeuvre distille coassements, croassements qui croquent, alléchés par les sons. Des nasales en résonance interne , des sons d'insectes à peine émis, discrets, ténus, imperceptibles souffles, de la tension, de la retenue, périlleuse, sur le fil, font du morceau un exercice époustouflant.
 Comme des fuites d'air qui chuintent, se glissent, ventilent, insaisissables et perméables.
Les émissions incroyables de cette voix unique, taillée sur mesure pour ce genre de partition, façonnent une atmosphère de vie, de mort.De sommeil ou d'endormissement

Rebecca Saunders "O, Yes and I" (2017-2018) / 9’ création française
Enfin le duo qui va réunir les deux artistes du souffle pour un dialogue tuilé, cajoleur, enrobant, bienveillant, roucoulant.
Se bordant l'une l'autre avec grâce et félicité, douceur autant que virulence et brutalité.
 Très contrastées, les deux interprètes au diapason des intensités, éclats, stridence des sons dans un respect mutuel: un tandem, binôme idéal pour habiter et faire vivre la musique de Rebecca Sanders et ses rebonds allègres et vifs, sa touche, sa griffe tactile et sonore si délicate et ferme!

A la Salle de la Bourse samedi 21 Septembre dans le cadre du festival Musica