dimanche 29 septembre 2019

"Timelessness" Thierry de Mey et les Percussions de Strasbourg : inévi-table rencontre inconfort-table !


« Au point de rencontre entre musique et danse, le geste importe autant que le son produit. » 
Avec Timelessness, Thierry De Mey se livre à l’exercice de l’autoportrait en réunissant des pièces anciennes et nouvelles au sein d’un même spectacle. Ce projet muri de longue date avec Les Percussions de Strasbourg, il en parle comme d’un « manifeste artistique et politique ». S’il y a un engagement du compositeur, c’est avant tout à l’endroit du corps et de sa mise en valeur dans la pratique musicale. Là où un tabou marque en profondeur notre histoire, notamment par la neutralisation de la présence des musiciens avec des habits noirs, Thierry De Mey accorde une « visibilité » à ses interprètes et intègre à son écriture l’exposition de leurs gestes et de leurs postures. 

Des retrouvailles très attendues avec celui qui résida au Conservatoire durant deux ans à Strasbourg et y développa enseignement, création et passation d'enthousiasme créateur!
Un catalogue raisonné, un florilège, sorte de compilation de citations de son oeuvre est le pivot de ce "spectacle", ni concert, ni performance, mais véritable construction dramaturgique à partir de "collages" subtilement reliés et vitalisés par des interprètes que l'on découvre dans toute leur virtuosité de musicien-danseur.
C'est d'ailleurs un duo dansé "Affordance"qui en "entrée" de ce festin à venir, préfigure et augure de ce lien intime et si cher à Thierry de Mey: le temps, le rythme et l'espace, ingrédients communs à la musique et la danse...Ainsi qu'au cinéma, la lumière en sus, la réalisation d'images en mouvement, montage, découpage et cadrage, autre domaine d'excellence du compositeur.
 Voir bouger ces deux musiciens, démunis de leurs instrument, avec pour seul médium, leur corps est éclairante: il s'agit bien de regarder la musique se fabriquer à travers les corps et leur "présence".
Les "Pièce de gestes" qui font office d'entremets impliquent corps et sculpture de lumière: "Hans" en est la plus belle illustration: des mains éclairées d'où l'on ne sait, sont autant de lucioles mouvantes dans de strictes écritures spatiales, découpées, scandées au cordeau: l'effet de rémanence visuelle est saisissant , l'unisson, troublante, les décalage, métronimiques! Et toute la poésie chorégraphique de cet ensemble dans le silence et le noir ambiant surgit en diable. Encore vêtus de noir et invisibles, les musiciens reprennent plus tard cette exposition lumineuse, variable et médusante de complicité rythmique , de beauté plastique animée par le rythme.

 "Timelessness"retrouve et réinvente  le plateau et la version frontale de ce banquet musical, comme la "cène": les huit musiciens sabrent l'espace, donnent des coups de baguettes magiques, de mailloches sur l'instrumentarium très varié et éclectique, sur les caisses claires.Mouvements de machines en marche, accélérés, mécanique de machines à la Tinguely,fanfare ou défilé populaire...Une force de frappe extraordinaire anime les corps des interprètes, un métronome infernal produit du son industriel et la pièce va bon train; Le son circule, se propage ou insiste en de fiers sur-place.
Par la suite des sonorités perlées de xylophones et vibraphones, animent l'espace, en collier de perles fines, scintillantes, en tintement cristallin. Boite à musique, ludique et joyeuse, le son rayonne, en clochettes aigues.

Puis les huit musiciens sillonnent la scène, animés de souffle, de crachins, et leurs courses folles, pieds nus, transforment le plateau en arène bruissante, le son des talons martelant en percussion le sol. Tout est pré-texte à l'écriture, à la composition sonore et "dansante" dans ces pièces qui se succèdent, s'accordent à merveille dans un timing , un "rythme" de mise en espace résolument musical.
Les interprètes s'y révèlent performeurs, danseurs, surtout dans la version de "Musique de table" où celle qui est au pupitre se joue des formes, gestes et rythmes avec malice, jeu et musicalité époustouflante; à ses pieds, deux danseurs aguéris à la gestuelles périlleuse de Wim Vandekeybus, font office de résonateurs, de partenaires, victimes et complices de sa direction musicale, de ses sons percussifs. Ce qu'elle leur suggère les fait réagir au quart de tour: ils se renversent, se retournent, esquissent des acrobaties chorégraphiques surprenantes, n'obéissant à aucun code, aucune grammaire préexistante.
L’économie de moyens qui en découle n’a rien de simpliste : pour preuve,  l' interprète n'est munie que d'une table. Les mains, les doigts, les ongles, les paumes ou encore les phalanges sont les instruments de ce théâtre corporel.potentiel scénique et musical.
Et que dire de "Silence must be" ou François Papirer incarne les postures, attitudes d'un chef d'orchestre, face au public, dans le silence absolu, dessinant sa partition dans l'éther avec une grâce et une fragilité gestuelle médusante.
Un "chut" esquissée sur le bout des lèvres avec son doigt pout nous rappeler que rien n'est simple et que le mimétisme n'est pas de ce concert là!
Tous animés par cette écriture galvanisante parce qu'écrite en fonction des infinies possibilités musicales des corps-artistes. Pas toujours confort-table! Ins-table.....
Au final, une boutique fantasque d'objets résonnants, tubes, coquillage, instruments à vent, fait de cet ensemble qui va bon train, un joyau de cadence où l'on franchit les passages à niveau, les gares et les stations avec esprit frondeur, iconoclaste démarche respectueuse au coeur de la musique-danse d'aujourd'hui: transpor-table, ins-table, tablature d'un script à inventer sempiternellement.

Au Point d'Eau le 29 Septembre dans le cadre du festival Musica.

coproduction Les Percussions de Strasbourg, Musica
commande des Percussions de Strasbourg
avec le soutien de la Fondation Francis et Mica Salabert et de la Fondation Aquatique Show
en coréalisation avec Le Point d’Eau, Ostwald
avec le soutien de la SACD

"Doppelganger" Ensemble Nadar : les enfants terribles de Mélies !


En 1900, il a fallu au pionnier du cinéma Georges Méliès des heures de montage pour faire apparaître ses six sosies dans L’Homme orchestre, un film d’un peu plus d’une minute. De Facebook à Tinder, les technologies et applications numériques d’aujourd’hui nous permettent (virtuellement) de créer de multiples identités en seulement quelques secondes. L’ensemble Nadar explore le potentiel du dédoublement dans ce concert d’un nouveau genre où les musiciens deviennent tour à tour acteurs, réalisateurs et avatars de la performance.
programme
avec  Marieke Berendsen Thierry Brühl Katrien Gaelens Yves Goemaere Wannes Gonnissen Pieter Matthynssens Elisa Medinilla Thomas Moore Stefan Prins Dries Tack Kobe Van Cauwenberghe   

Avec l'oeuvre de Georges Meliès L’Homme orchestre (1900) , la démonstration faite que Mélies pouvait démultiplier ses personnages et opérer de la magie! Et ceci avec un travail corporel visible, au temps du cinéma muet où les corps étaient "loquaces" et "parlant" plus que d'habitude ! Un bel exemple de musicalité, de rythme où la perception de la vision, l’ouïe sont impliquées et synthétisent des sensations inédites. 

  
Simon Steen-Andersen Study for string instrument #2 (2009) 

Deux instruments, véritables OVNI visuelle et acoustique, encadrent un violon, trio étonnant dans le fatras des installations sonores, au sol, comme un décor nécessaire à l'émission et au bon déroulement de ce spectacle intriguant, inattendu. 

 Serge Verstockt À la recherche de temps (2005) 
Une clarinette perchée sur une estrade, les images du corps du musiciens démultipliées en trèfle à quatre feuilles sur le mur en projection, et l'on assiste à un quatuor visuel et sonre, drôle et décalé alors que le simultané opère entre les quatre éléments convoqués de concert!

 Simon Steen-Andersen Study for string instrument #3 (2011)
Un violoncelle, lui aussi perché sur l'estrade se fait doubler par son clone en image projetée, alors que cet effet "renversant" démultiplie les possibilités de jeu du musicien: beaucoup d'humour et de virtuosité technique pour cette pièce déroutante en terme de perception de l'espace.
  
Generation Kill de Stefan Prins" se déploie après un changement de décor à vue, qui lui aussi perturbe l'espace: on observe les techniciens du son en train de déménager, en équilibre instable, champ de vision renversé!

  Au tour d'une belle référence et source d'inspiration de Marx Brothers, le " Mirror Scene from Duck Soup" (1933)  , un chef d'oeuvre de l'incongru, de la naiveté d'un Narcisse qui apprivoise son image et qui comme plus tard Woody Alen, traverse l'écran pour passer de l'autre côté du miroir aux alouettes! Jeu de dupe ou d'enfant qui cherche derrière l'écran tv, l'homme tronc qui cause, en vain, caché derrière le meuble! Humour, magie et trucages artisanaux, proches désormais de l'extrême sophistication de ce spectacle multi média, médusant!


Le clou de ce show demeurant l'oeuvre en direct de "Exit to Enter" de 2013 DE Michael Bell "  où l'auteur se joue des cadres, des espaces et du réel avec intelligence, virtuosité et une efficacité déroutante. Un couple à géométrie variable, en chair et en os, se démultiplie à l'écran, forme une chorale de personnages, assis, de face ou de profil, instruments virtuels ou réels au poing.. C'est bluffant de techniques maitrisées au quart de tour pour donner l'illusion du charnel. Derrière quatre écrans transparents, quatre instrumentistes se dis"simulent, masqués par leurs images projetées sur leurs corps, en direct, et simulant d'autres pauses qui se superposent simultanément. On plonge et sombre dans le trouble et le désopilant, bousculés, déranger dans nos perceptions: le corps démultiplié pour des performances hors normes, "énormité surnaturelles, êtres hybrides et Méphistophélès de la musique d'aujourd'hui! Les "manipulateurs" de son, aux commandes d'ordinateurs, de consoles , de joysticks, comme autant d'outils au service de la création, du jeu musical: à vos manettes auditives et visuelles pour apprécier la richesse de la composition de ce spectacle "Doppelganger", doubles, sosie, clones et autre fantômes peuplant la scène, encombrées de tous ces esprits frappeurs!

Preuve est faite que les fantômes et diablotins de Mélies sont bien vivants!
Philippe Decouflé, chorégraphe et danseur, inspiré de la même manière par le cinématographe, le cadre, la magie et prestidigitation serait bien un précurseur et complice de cet ensemble "Nadar" qui porte bien son nom: y a pas photo, l'oeuvre d'art à l'ère  de sa reproduction est toujours présente et fait miracle dirait Walter Benjamin!

Au Théâtre de Hautepierre le samedi 28 Septembre dans le cadre du Festival Musica

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Laboratoire de l'écoute N° 2: Good vibrations ! Les Beach Boys précurseurs!


Placée sous le thème du corps, l’édition 2019 entend démontrer que l’écoute est un acte incarné : non seulement auditif, mais aussi visuel, vibratoire ou tactile.
Ce second laboratoire de l’écoute prend la forme d’une rencontre entre des spectateur·trice·s sourd·e·s ou malentendant·e·s et des spectateur·trice·s entendant·e·s, visant à évaluer en quoi la musique peut dépasser les limites de la perception. Sous la forme d’un concert suivi d’un temps d’échange accompagné par des interprètes en langue des signes, il s’agit de croiser les expériences pour mieux déconstruire les stéréotypes et les appréhensions.

Au Centre Chorégraphique de Strasbourg, endroit de prédilection pour étudier le mouvement, les vibrations du corps, s'installe le laboratoire d'expérimentation du son, par le vecteur, conducteur si naturel que nous possédons tous: le corps !

Les quatre œuvres du programme sont emblématiques de la création musicale aujourd’hui en tant qu’elles déploient la composition sur des dimensions sensorielles autres que l’ouïe. 

Elles concernent respectivement la perception visuelle comme dans "Offertorium", de Jeppe Ernst : une femme assise derrière un petit théâtre , femme tronc comme dans un moniteur tv, entonne ses gestes, claquements de doigts, simulations mimétiques de jeu sur les touches d'un piano.Chapeaux de couleurs en alternance sur sa tête et chemise jaune comme costume, elle est dédoublée, triplée par ses clones en images projetées simultanément: elle joue de cette proximité visuelle et rythmique, pour leurre l'espace, troubler notre perception, et transformer le langage sonore en langue des signes réinventée Un peu trop mimétique cependant, appuyant ses gestes sur les temps fondamentaux ou illustrant de façon pragmatique le sens de la source des sons.
Son théâtre musical, synchronisé avec les deux portraits virtuels avec lesquels elle rentre en dilalogue simultanément: exercice périlleux, sorte d'auto description en direct pour une traduction, version-thème très drôle parfois, avec humour et regard burlesque au sein du visage très expressif!

La perception corporelle est de mise avec "Key Jack" de Michael Beil:face à face, debouts, un homme, une femme se touchent, se tapotent le visage du bout des doigts, de leurs "pelotes" tactiles, dans le silence absolu, sans bruit de percussion corporelle!
 Jeu de miroir du toucher, ils se mesurent, s'apprécient, se devinent et s’apprivoisent comme en "amour" et s'identifient par le toucher.Danse des doigts, des bras, du visage, du cou, de la nuque.Ils dessinent les contours de leur chacras, se frôlent, se rassemblent, recueillis, les yeux fermés..C'est de toute beauté et l'on ose à peine les déranger du regard dans leur intimité dévoilée! Pas de son: que peuvent s'imaginer les "mal-entendants" à ce sujet? Se jouent-ils une musique, alors que nous apprécions le silence? La confusion des perceptions est à son comble et laisse une extrême liberté d'interprétation!

La perception vibratoire avec  "Having never written a note for percussion" de James Teney nous emporte dans un voyage collectif tout près du percussionniste devant et avec son gigantesque "tam-tam", sorte de gong suspendu, très bel instrument imposant. Il invite à tester les vibrations, chacun y allant de sa curiosité ou de son investissement physique de proximité. Les vibrations sont jubilatoire, intenses ou infimes selon le "point de vue", d'encrage du corps au regard de l'instrument. Belle expérience de partage qui succède à 
l’écoute par conduction osseuse ou solidienne avec "C".de Simon Loffler
Les participants sont invités à chausser un casque isolant, à s'asseoir et à "mordre" dans une barre à hauteur de mâchoire: expérience de conduction du son, que d'ailleurs on avait ou faire au Shadock, à Strasbourg avec Line Pook, couchés dans des hamacs de perception totale, les os et le squelette irradié, parcouru de sonorités salvatrices!

 Le collectif "We Spoke" de Simon Loffler a su faire vivre et partager des "good vibrations" pour le public, volontaire et engagé, motivé pour découvrir les bienfaits, également thérapeutiques de cette musique vibrante!