dimanche 6 octobre 2019

"Pamplemousse" : une cure de détox acidulée !


L’ensemble Pamplemousse réunit six jeunes compositrices et compositeurs venus des quatre coins des États-Unis. Situés à mi-chemin entre la musique contemporaine et le fab lab itinérant, ils ont pour particularité d’interpréter eux-mêmes leurs créations, mêlant virtuosité et pop culture, performances et vidéos délirantes, robots et autres bizarreries électromagnétiques. Esprit DIY et « basse fidélité » de rigueur. Avertissement : ce concert contient des scènes susceptibles de heurter la sensibilité des contempteurs du bricolage musical !

Un concert qui promet d'être peps et acidulé en compagnie de Natacha Diels, pour la troisième fois à Musica!
programme
  David Broome Nouvelle œuvre (2019) création mondiale  
Alors  "à table" avec cet opus, futeur festin de musique, autour d'une table dressée pour émettre bruits et sons poly-sons, polissons, pleins d'astuces, de surprise, de verve. Les cinq "musiciens" bien dans leur "assiette": instruments miniatures de dinette pour grand bazar, grand magasin Samaritaine où l'on trouve tout! C'est comique, drôle, bien relevé et rythmé, en petite fanfare, avec un "maitre queu" de service pour ce banquet musical à la bonne franquette!: un barrissement d'éléphant, une joyeuse cacophonie, machinerie électroacoustique infernale...

 Natacha Diels Nouvelle œuvre (2019) création mondiale   
En voiture, pour ce long voyage, toujours "à table", aux "pianos", en cuisine ces "toqués" étoilés sont des chefs d'orchestre multifonctions, pour trois claviers, une mélodie interrompue, notes détachées, lumineuses...

Bryan Jacobs Nouvelle œuvre (2019) création mondiale   
Lumières et sons stroboscopiques, crachins, crissements, dérapages contrôlés, font de ces musiciens les vecteurs, conducteurs qui retiennent les sons de bâtonnets suspendus, enferment leurs résonances pour mieux les relâcher, les délivrer de ce vacarme ambiant. Contre les sons enregistrés, le combat est périlleux: qui gagnera dans ce conflit singulier où les sauveurs des sons naturels luttent contre l'artifice, les artefacts...Ca arrache sur fond de projections d'images vidéo, paysages sonores urbains, clochettes de temple en sus, em mains, en direct comme pour une petite procession, balade dans le public.Alors que la bourrasque gronde, dans le vent, tranquilles sur le son des klaxons, les musiciens baignent dans la musique , le sourire et la bonne humeur au coin des lèvres...

Jessie Marino Nouvelle œuvre (2019) création mondiale 
Un voyage kitsch dans les nuages et le ciel bleu azur, en avion, pour nous conter une histoire: "you are so beautyfull" !! On danse en couple, en silhouettes noires sur fond bleu et dans la mer de nuages, on vogue! Musique spatiale illustrée à gros traits..Et l'on repart avec....

 Weston Olencki Nouvelle œuvre (2019) création mondiale
Tout s'enchaine avec comme "lian" sauce exquise, clochettes et percussions diverses. Quatre voix, attablées, en écho, en langue anglaise, murmurent des onomatopées de carton, en bulles de BD qui éclatent !
Mugissements d'animaux, jeux de voyelles, de consonnes, en yodels, trio de sons très aigus aux claviers.Le tout ponctué d'une musique sidérale, de tintinnabulements animée. Fable musicale pour petits et grands, musique de berceuse dans les étoiles, féerie des sons perçus...
Au coeur d'un petit monde de fils, de câbles, de branchements inextri-cables...les musiciens s'amusent comme dans une armoire électrique où tout serait à inventer, découvrir en expérimentant, toujours de façon ludique, son, bruits et mimiques; 

Pour preuve au final, seuls, défaits de leur harnachement électroacoustique, les cinq musiciens s'adonent à une "musique de corps", assis avec leur simple caisse de résonance organique et acoustique: corps, peau, visages et autres segments physiques à l'oeuvre pour un théâtre guignol ou jeu de massacre, de foire: on se lève, on se rassoit comme à la messe, en se frappant la coulpe, pantin sans fil, sans dieu ni maitre, chantant à cappella, en décalage pour ces vêpres de cérémonie partagée sur l'autel du sacrifice du bien séant!

Encore un petit jus de "Pamplemousse" pressé pour aciduler votre écoute et faire une bonne cure de détox avec ses "pépins" de fruits, agrumes bien décapants, déterre -gens de première nécessité !

Au TJP Petite scène le samedi 5 Octobre dans le cadre du festival Musica

samedi 5 octobre 2019

"Alles klappt" Ondrej Adamek : autopsie archéologique des malles du souvenir


Alles klappt. Tout va bien. Sur scène, des archivistes trient des lettres, des cartes postales et des objets du Musée juif de Prague. Ils semblent observer une situation ordinaire, la vie de tous les jours, ses tâches quotidiennes et ses marques d’affection. Mais une distorsion s’installe petit à petit, dans la musique comme dans le récit.
Donner sens aux traces laissées par les déportés, chercher la vie partout où elle a pu subsister. Tel est l’angle choisi par Ondřej Adámek et Katharina Schmitt, qui posent leur regard sur la tragédie des camps de la Seconde Guerre mondiale mais aussi sur celle de la propre famille du compositeur à travers les témoignages de son grand-père. Ses messages qui ont été conservés, envoyés depuis le camp de Theresienstadt et censurés de bout en bout, sont la source de cet opéra de chambre sur les « fausses bonnes nouvelles » de l’histoire.
Le compositeur tchèque dont on avait pu entendre l’opéra Seven Stones au festival d’Aix-en-Provence l’été dernier propose avec Alles klappt, créé à la Biennale de théâtre musical de Munich en 2018 et donné en création française à Strasbourg, un condensé de son écriture pointilliste, progressive et incarnée. Les deux œuvres partagent un même défi : se passer de l’orchestre, réduire l’accompagnement au strict nécessaire – en l’occurrence, deux percussionnistes – et inventer une écriture lyrique dont vont naître directement l’espace scénique et le jeu d’acteur. Où la musique devient corps… Ondřej Adámek que l’on connaissait déjà à Musica pour ses pièces orchestrales débridées (on pense à Follow me, son concerto pour violon donné en 2018) présente ici un tout autre visage et confirme son exceptionnelle capacité à mêler les sentiments tragiques à l’euphorie musicale.

Dans un décor tout gris, pans de murs et autres dispositifs scéniques, couleurs cendre, un sondeur, sourcier fait apparition, archéologue, fouilleur de chantier de recherche. Que va-t-il découvrir dans ce sol, strates de mémoire, de nostalgie, d'hommage à une culture, une communauté éradiquée, disparue, rayée de la carte?
Fumigènes pour semer le trouble et l'opacité de secrets de l'histoire dissimulés dans les parchemins et autres manifestes de prières...Recueils de doléances ou d'espoir. En tenue de déménageurs, de médecins légistes, pour une autopsie des corps et des objets, voici nos chercheurs en herbe en proie à la fébrilité vocale, cris et chuchotements sur le bord des lèvres. Les caisses de bois exhumant leurs trésors: autant d'objets de musée de la mémoire que l'on va emballer dans du papier alimentaire transparent et souple pour mieux les "conserver", les honorer, reliques et objets d'un étrange culte à ses ancêtres, voisin du travail de Christian Boltanski sur la mémoire , filiation et patrimoine juif. Les acteurs chanteurs jouent de leurs voix, avec le son des mots en allemand, en rythme, en écho, canon ou ricochets. Ca anone, ou bégaie à l'envi ! Choeur vocal, bordé par des percussions, grosses caisses ou instrumentarium qui peu à peu envahit le fond de scène. On chuinte, on psalmodie sur les indication d'un chef d'orchestre dissimulé à vue dans sa cahute et redistribué sur écran vidéo pour être perçu de tous: mimiques et gestes éloquents eux aussi, diablotin, souffleur dans sa niche?
Timbales, tambours et percussions pour ébranler, fouiller la mémoire, mettre à jour du fond de ses caisses de bois, la mémoire.Comme fouiller dans les réserves d'un musée, archéologie du futur...
Un bandonéon est retrouvé, une sculpture, pour mieux les inhumer à nouveau dans le respect d'un rituel d'empaquetage de momies, solennel et respectueux des traditions hébraïques.
Comme aussi une consultation médicale de médecins de l'humanité, soignant les blessures et cicatrice d'une communauté qui se souvient: conserver, maintenir le souvenir vivant par le chant, l'opéra populaire, le théâtre vocal qu'inventent les interprètes. La correspondance, les lettres ou fiches qui font le reste de cet inventaire macabre d'une communauté menacée, fait office de socle, de base, de fondations textuelles et sonores.
Evocation sensible et remarquable par le truchement de tous ces objets d'un office respectueux et puissant d'intensité dramatique
Comme dans un hangar de stockage d'archives ou de magasin gigantesque, dépôt des âmes et de leur histoire. Comme un centre de tri? de redistribution des taches, des colis et des objets à replacer, déplacer, arracher de nouveau de leur sol. Un jardinier se vautre dans la terre meuble et noire, sortie, déversée d'une caisse, malle , boite de Pandore...Et inhume un arbre vivant, l'enterrant à jamais. Sur la spoliation des biens, sur le vol d'une culture sur son anéantissement, on avait jamais parlé de cette façon: musicale, entêtante, rythmée par les souffles, les voix des personnages convoqués pour ce rituel : parfois un ton belliqueux fait se rebeller la population, petite communauté aux abois.Les corps bégaient, ânonnent, hésitent dans ce prêche de récitants, travailleurs laborieux sur un chantier de fouilles, ouvert, blessé, irréparable faille, brèche dans l'histoire du vécu.
La terre est souillée, les malles de transport délivrent leurs secrets et se referment; au sol les protagonistes se reposent, s'endorment, s'ensevelissent: on s’essouffle, l'atmosphère s'envenime, les hachures des textes, en rythme, "cou coupé" psalmodie mémoire et patrimoine avec véracité et conviction
Alles klappt, comme une ode à un "conservatoire" vivant archivage fantaisiste d'une mémoire vibrante d'humanité

Au TNS samedi 4 Octobre dans le cadre du Festiaval Musica

 Musique, direction musicale  Ondřej Adámek Livret et mise en scène  Katharina Schmitt Scénographie et costumes  Patricia Talacko Dramaturgie  Götz Leineweber Coaching vocal  Caroline Scholz Ott Sopranos  Landy Adriamboavonjy Thérèse Wincent Olga Siemienczuk Ténor  Steve Zheng Barytons  Dominic Kraemer Tobias Müller-Kopp Percussions  Miguel Ángel Garcia Martin Jeanne Larrouturou   Ondřej Adámek Alles klappt (2018) création française   Théâtre National de Strasbourg (Salle Gignoux)

"Symphonia Harmoniae Caelestium Revelationum" :François Chaignaud, grand prêtre d'une cérémonie , ode à la chair, au chant, à la voix.


La voix est l’instrument du danseur. Le corps est une surface d’inscription musicale. Projet après projet, François Chaignaud déplace et gomme la frontière entre danse et musique. Sa dernière proposition en date, dont il donne la première française à Musica, jette un pont entre les siècles : chanter et incarner la Symphonie des harmonies célestes de la bénédictine mystique Hildegarde von Bingen. Un concert intime et méditatif, entre hypnose et extase, autour de 69 psalmodies grégoriennes composées sur les rives du Rhin au milieu du xııe siècle.

Un proscenium en colimaçon pour estrade, le public assis confortablement au sol, invité à "prendre position" pour ce long voyage initiatique au pays de Hildegarde, navigation rhénane bien de chez "nous" sur les rives du fleuve mythique qui inspira tant d'auteurs, de compositeurs.
Les deux protagonistes apparaissent quasiment nus dans leur plus simple appareil: torse nu, vêtu d'une laine autour des reins, de collant mi-bas, de tatouages et dessins floraux et végétaux, empreintes sur la peau d'un "florilège" déjà musical

Archéologues de la voix, du corps 

 Elle, chignon planté, comme une petite pièce montée, bigorneau, sur la tête, qui lui donne une allure de muse inspiratrice: elle déverse tendrement et religieusement ses notes sur son clavier de bandura, sur ses cordes magiques qui égrènent le son précieusement. Le corps lisse, quasi diaphane, evanescent, le chanteur s'adonne au chant, venu des muscles profonds de tout son corps, de son souffle, colonne d'air maitrisée d'un soutient et maintien remarquables. Sur la peau du monde, le regard lointain, il caresse l'espace, donne de l'air aux cantiques qui se succèdent dans la langue d'origine, par coeur, par corps. Faune gracieux et versatile, volubile créature de rêve d'un monde onirique, enfoui sous les eaux du fleuve rhénan. Son corps tatoué vibre, résonne, la voix chaude et profonde se distille dans l'espace. Peu à peu il se relève, caresse sa muse docile, se cabre, danse, de ses bras immenses à l'envergure singulière d'un oiseau de proie.

Officiants d'un culte, hymne à l'amour courtois, prêcheur par conviction lyrique

 Il se balance dans un halo de lumière; les deux corps des interprètes, sculpturaux, mis en lumière subtilement pour ne rien dévoiler sinon les tensions de la peau qui se fait tissu et toile tendus entre eux et nous: surface de résonance, de toucher incertain ou audacieux dans ce galant dialogue mesuré, distingué.
 Elle le borde aussi, l'accompagne de sa voix chaude, gestuelle à l'unisson, lancinante mélodie votive, délicatement passionnée sans vagues intempestives...
 Puis parmi le public, François Chaignaud opère une déambulation faunesque, sautillante, virevoltante, galvanisée par le souffle, la respiration de son corps: il danse et chante simultanément dans une même émission d'énergie.
Diable au corps, il martèle le sol, tourne ivre de délice, circule parmi les auditeurs allongés, à l'écoute, intrigués ou séduits, bercés par les psalmodies hypnotiques
Chancelant, fragile, discret sans interpeller ni déranger notre espace d'écoute. Sa voix lointaine résonne dans l'espace, plus virulente, insistante: sa prière, sa demande, lui font esquisser quelques pas de danse venus de tradition lointaine, populaire. Son très beau jeu de bras, ourlé, orné de facture quasi baroque, perle rare monstrueuse, fait de son corps un archétype de beauté naturelle, juste rehaussée de tatouages , lutrin de cette partition en prosodie latine: peau-parchemin, palimpseste du temps qui passe et resurgit, exhumé par les deux créateurs de ce spectacle "hors norme", tout genre confondu.Comme une clepsydre qui distille le temps, elle magicienne de la tranquillité, charmeuse et maline complice de cette créature qui la frôle, l'encercle la distrait, respectueux de son espace sonore et charnel. Dans la proximité des corps, toujours, nous frôlant de leur intense présence....

De l'éloge du désir

C'est très érotique, plein de suggestions dissimulées dans texte et gestes: il enveloppe sa déesse, proche, tendre, affectueux, noble et en aristocrate de la précision, la séduit, l’enjôle, la cajole
Pour mieux émettre des sons de voix puissants, affirmés, poids du monde; les bras tranchant l'éther dans cette sérénade amoureuse, intense, expiatoire: le cantique des cantiques en rougirait de jalousie!
 Puis, il se niche dans son alcove, coquillage, écrin en spirale architecturée, comme un exosquelette, carapace , habita de ses créatures fantasmées.

Félins pour l'autre

Charmeur, le chanteur, cligne des yeux, à peine maquillé, vierge et diaphane.
Se délivre de sa pose yoga et accède au sommet de l'estrade, piédestal, podium au sommet des marches dorées. Digne construction d'un Mallet Stevens porteur de résonances architectoniques
La partition rivée au corps, le danseur se propulse dans des temps anciens qui résonnent en méditation charmeuse, ravissante éloge de la beauté, servie ici par deux performeurs hors norme, hors pair
La sobriété sied aussi à François Chaignaud, dans les bras de sa complice Marie Pierre Brébant, madone, piéta berçant amour, douleur, espoir et félicité
Les anges ravis par cette musique vocale, grégorienne, psalmodiée 
Au final, modestes et accueillants, les deux artistes se prêtent au jeu des adieux, juste avant de les quitter, partir avec un dernier regard enchanteur de ce Merlin des temps anciens, de cette muse, Pygmalion de ce compagnon, félins pour l'autre.

Pa-vlova pour rien, ce merveilleux danseur, héritier de Nijinsky !

A la Salle de la Bourse les 3 et 4 Octobre dans le cadre du festival Musica

En sus un très beau texte de Léo Henry, illustrateur bien de chez nous, sur Hildegarde Von Bingen dans le fascicule, fiche de salle du concert !




programme d'après l'oeuvre musicale d'  Hildegard von Bingen Conception  François Chaignaud Marie-Pierre Brébant Chant et danse  François Chaignaud Bandura et adaptation musicale  Marie-Pierre Brébant Scénographie  Arthur Hoffner Création lumière  Philippe Gladieux Création et mise en espace sonore  Christophe Hauser Régie générale  Anthony Merlaud François Boulet Prosodie latine  Angela Cossu   Symphonia Harmoniæ Cælestium Revelationum première française