samedi 13 mai 2023

"Madrigals": le micro-string, ceinture noire leur va si bien....

 

Avec Madrigals, Benjamin Abel Meirhaeghe se saisit des Madrigali guerrieri et amorosi, composés en 1638 par Claudio Monteverdi pour en faire une oeuvre située hors du temps.


Dans une caverne étrange aux tonalités mythologiques, l’amour et le combat, qui donnent leur titre à ces chants, s’expriment avec force à travers une communauté débridée et en quête d’elle-même, où l’humain et le divin semblent fusionner. Le mouvement frénétique des corps nus alterne avec les moments de repos. Comme le compositeur prenait ses distances avec la musique religieuse par cette oeuvre tardive de la Renaissance italienne, l’adaptation qu’en propose Meirhaeghe, étoile montante de la scène belge, porte aussi la marque d’une émancipation. Tout en en restituant la beauté première, les interprètes s’approprient les airs, dans une partition qui mêle les instruments classiques et sons électroniques composée par Doon Kanda. Un rituel fait de tensions et de désirs, d’émotions et de sensualité, orchestré par un protagoniste original du théâtre musical contemporain.

 
Ambiance fumigène, une faille dans le rideau de scène, béance, brèche ou vulve, aven "maria" pour une vision curieuse: une femme nue, ou presque puisqu'une ceinture de micro lui tient lieu de cache sexe, string ou ceinture de chasteté. Le ton est donné à ce corpus-dei païen, farci de bruitages évoquant une caverne humide et suintante, un sol granuleux scintillant. Huit interprètes et trois musiciens en "live" pour les cordes. Elle, en solitaire en prologue, anone quelques propos sur "l'énergisé" qui voudrait nous introduire à la lecture d'un texte insensé. Un conteur-chanteur, beau ténor riche en timbre voluptueux excelle dans une prestation qui pourrait sauver le spectacle à lui tout seul... Reptations animales, quatre pattes et portés font office de chorégraphie signée de Sophia Rodriguez, pale mise en espace redondante, courses et occupation du plateau pour combler le vide... Un duo galant plein de facéties, une fresque à la vase grec, une pause à la Faune de Nijinsky, des rondes proches de celles de Rudolf Laban sur le Monte Verita à Ascona... Bref, c'est du copié-collé sans âme où la musique entre chants plus ou moins bien interprétés (n'est pas chanteur qui veut) et mixture indigeste électronique se meut avec peine dans ce fatras. Combats, contacts, trio enlacé, cercle de nymphettes à la Duncan, isadorables créatures perdues dans leur nudité qui n'aura de cesse qu'avec les peignoirs des saluts, qui, pudiquement vont habiller ceux qui pourraient aller se rhabiller. Monteverdi, pas vu, pas entendu, spectre des cavernes spéléologiques où le son du goutte à goutte karstique est celui de deux pailles glougloutant dans des verres de cocktail. Enfantillages... On s'y fait des bisous tendres et le groupe se voudrait dionysiaque, bachique ou communautaire. Rien de tout cela n'émerge, même pas les respirations sismiques terriennes des corps rampant au sol. Un archet vient scier le violon en bord de scène, un feu tribal rituel style scouts d'antan rassemble les interprètes autour d'une guitare. Le chant maladroit d'un interprète à la une pour ce tableau à la Georges De La Tour qui fait de cette veillée commune une pause salutaire mais ennuyeuse. Un Christ suspendu à une corde, mythe païen, sacrifice sans être Araki pour autant, tout s'enchaine jusqu'à une série d'images 3D projetées, sorte de magma de chair artificielle ondoyante, vers de terre glauques et fort laids, repoussant les limites du vulgaire. Erwin Wurm en tremblerait... On sauvegarderait un message où le corps serait le plus bel instrument vocal et chantant, dansant si toutes ces composantes n'étaient absentes. L'utopie revendiquée de ces courses folles sans direction ni intention, sans le poids que revendiquait Laban, est creuse et de cette caverne inondée de fumigène, des rayons lasers semblent danser du bout des bras d'un interprète qui disparait peu à peu. De ce "Feu d’Artifice" à la Giacomo Balla, rien ne surgit excepté l'éblouissement pour le public de cette verdure fluorescente déplacée. Ballet de faisceaux caricatural à souhait. Douche de fumées pour calmer et caresser les corps, soins de cette belle carcasse qui est la nôtre dans cet enfer rouge qui contraste avec l'Eden évoqué auparavant. Paradis définitivement perdu quand des toiles suspendues font office de scénographie finale. "What about the cave men" ? On vous laisse trouver la réponse dans le chant final à capella où la jubilation prendrait le pas si la lourdeur de tout le reste n'était que poids du monde et ennui contagieux. Alors que reste-t-il de Monteverdi quand par bonheur quelques références resurgissent (Le Couronnement de Poppée" de Anne Teresa de Keersmaeker (Ottone Ottone) ou d'Evgeny Titov)...... Et les ceintures noires coupant les corps en deux parties, de revêtir une fonction esthétique du plus mauvais gout. Un "démiurge" de la scène belge se profile, alors où sont les Platel, Fabre et autres trublions iconoclastes de toute une génération explosive de talents scéniques révolutionnaires..?

 

Benjamin Abel Meirhaeghe est né en Belgique (Flandre) en 1995. Il quitte sa ville natale pour intégrer l’École d’art Ottogracht de Gand, où il est remarqué notamment pour sa voix de contre-ténor. Il suit ensuite une formation en arts de la performance à l’Académie de théâtre de Maastricht dont il sort diplômé en 2018.
Son projet de fin d’études intitulé The Ballet est un projet démesuré, créé avec le danseur Emiel Vandenberghe. Depuis lors, il met en scène des œuvres hybrides qui combinent opéra, danse et performance pour des grands plateaux.

 

Au Maillon jusqu'au 12 MAI

jeudi 11 mai 2023

Claudine Simon: anatomie du clavier.....Autopsie d'un instrument à réinventer.

 


Claudine Simon est pianiste, artiste, improvisatrice, elle développe un travail de création sonore qui s’attache à expérimenter, en l’hybridant, la facture et les capacités de son instrument. Musicienne polyvalente, elle manifeste un goût pour les écritures de frontières entre musique, danse et théâtre.Elle conçoit Pianomachine, un dispositif qui intervient au coeur du piano, de sa structure, transforme son timbre, sa lutherie, met en question son unité d’organisme. En modelant les capacités sonores de l’instrument, elle ouvre un nouvel espace de jeu qui lui permet de travailler dans ses marges, dans ses entrailles et c’est sa propre grammaire sonore qu’elle peut revisiter et régénérer.

// Concert // Musique contemporaine // work in progress
 
Elle présente ce 11 mai à la BNU Strasbourg une étape de création d'une autre œuvre en solo en gestation. Dans le cadre de "Oh les femmes" de Sturmproduction et son évocation d'un "matrimoine" musical fort à propos. 

Il s’agit pour elle d’établir des passerelles entre des sensibilités, des perceptions, entre différents langages pour approcher les multiples aspects du sensible. Et la voici dans ce répertoire inédit pour "piano étendu" façonné en direct devant nos yeux, actifs à l'écoute musicale si singulière. Improvisation totale pour cette artiste qui joue sur le fil, la corde raide et tendue d'un instrument percussif inattendu. Deux préludes de Debussy vont inspirer sa performance:" Les cathédrales englouties" et  "Des pas dans la neige". A la première écoute on pressent son inspiration qui peu à peu se dérobe, disparait puis s'épuise dans une totale fuite et fugue personnelle. Des entrailles du piano, telle une chirurgie anatomique, elle extrait des sons improbables, glisse autour de son établi, debout sur son tableau de bord. Telle une cheffe cuisinière au piano, elle égrène en caresses et douceur, avec tendresse les entrailles de son instrument. Dissection joyeuse et mystérieuse, autopsie savante et maitrisée d'un engin à dompter.Marteaux sans mètre ou sans maitresse de maison close dans un bloc opératoire, laboratoire clinique qui ne serait surtout pas aseptisé.Glissades, frottements, dérapages contrôlés, grincements, racles, râles dans un doigté affiné, câlin. Ustensiles d'une cuisine raffinée, déstructurée, des roulements à bille, des craquelures, de la pluie surgissent, d'infimes vibrations résonnent. La reprise d'une phrase rythmique, d'une gestuelle appropriée fait signe et sens et de là nait une dramaturgie naturelle, s'ébauchent des paysages sonores troubles, confus, évanescents. Onirique panorama vivant d'une musique qui s'invente, se cherche et se trouve, comme on touille dans un chaudron une potion magique inouïe. Elle frappe, mélange les tons, pince les cordes à l'envi mesurée, toujours. A l'intuition, dans de l'audace et pour le plus bel étonnement de celui qui écoute, regarde et pressent une aventure musicale singulière. Des sirènes en longues tenues pour faire rêver et approfondir les sons, étirer le temps et l'espace sonore. Claudine Simon, alchimiste du piano inaccoutumé .Intempestif...

Formée au CNSMD de Paris auprès de Jean-François Heisser, Pierre-Laurent Aimard, Alain Savouret, elle fait de nombreuses rencontres qui nourrissent son parcours et sa pratique artistique. Comme soliste, elle se produit à l’Opéra de Lyon, la Roque d’Anthéron, l’Opéra Comique, la Cité de la Musique, au festival d’Aix-en-Provence.. ainsi qu’à l’étranger (tournées en Inde, Chine, Europe…). Dans le même temps, son travail de création se centre sur la conception de performances sonores et scéniques qui lui permettent d’interroger son rapport à l’instrument.
En 2021, elle conçoit Pianomachine, commande du GMEM, qui est une performance dans laquelle elle se confronte à un piano augmenté de systèmes électromécaniques. Elle poursuit actuellement sa recherche en lutherie avec Anatomia, performance sonore et plastique de dissection de l’instrument qui sera créée à Musica à l'automne 2023.


Avec:
Claudine Simon (France) | piano

 

mercredi 10 mai 2023

"Yes" : la danse sifflera trois fois..

 



Fouad Boussouf
Le Phare CCN du Havre Normandie   France duo création 2021

YËS + Ballet Urbain (documentaire) 

Les pièces de Fouad Boussouf, débordantes d’énergie et de générosité, sont toujours une invitation au dialogue. Dans YËS, duo spécialement créé pour Yanice Djae et Sébastien Vague, interprètes de sa compagnie, on retrouve la puissance du geste et ce sens de l’entente qui caractérisent les spectacles du chorégraphe.

 


En 2019, durant le festival EXTRADANSE, Fouad Boussouf présentait Näss (Les gens), spectacle de groupe venu clore une trilogie sur les identités plurielles. Une façon pour le chorégraphe de relier les pratiques actuelles de musiques et de danse de son pays natal, le Maroc, à sa propre écriture. Aujourd’hui, devenu directeur du Centre chorégraphique national du Havre en 2022, il revient à POLE-SUD avec une récente création, YËS. Hommage aux interprètes de sa compagnie Massala – accompagné d’un film documentaire où ses danseurs prennent la parole – ce duo prend en compte les étapes d’un parcours artistique où il est souvent question de mémoire, de souvenirs, de traces, où transmission et pédagogie tiennent aussi une place d’importance. Aussi Fouad Boussouf s’est-il inspiré des véritables personnalités de Yanice Djae et Sébastien Vague pour réaliser avec eux cette pièce
empreinte d’humour et de poésie. 


Danseurs, mais aussi experts en sifflements et en beatbox, les deux interprètes s’en donnent à cœur joie, jouant de leurs différences pour mieux se mettre au défi. Il émane de ce tandem exalté, alliant virtuosité technique, jeu d’acteur et musicalité à la danse hip-hop, une énergie communicative aussi authentique et sensible que l’amitié qui lie dans la vie les deux interprètes dont le chorégraphe a fait la connaissance lorsqu’ils étaient encore adolescents.

Ils forment un couple idéal, tout deux de même taille, vêtus de noir. L'un est quasi statique et interroge du regard l'autre qui se meut déjà, prolixe, les yeux au ciel...Complices, compères et comparses de la scène, ajustés l'un à l'autre, cabriolant comme deux escogriffes malins et plein d'humour dans leur gestuelle singulière à chacun. Pas d’esbroufe pour cette paire de hip hopeurs de charme aux accents dansant virtuoses et athlétiques: de l'énergie, du tact, de la retenue aussi dans leur proximité fraternelle. La danse les réunit, le sifflement, un art respiratoire, expiratoire unique est leur maitrise de concurrence. 

Souffle animé de mélodies "la panthère rose", "le bond, la brute ou le truand" et pourquoi pas siffler "la reine de la nuit" de Mozart pour attirer l'autre, le séduire comme le chant d'un oiseau.C'est juste, concis et cela s'inscrit dans un temps idéal, brève prestation jubilatoire qui s’accompagne d'un film documentaire fort édifiant, laissant libre paroles et gestuelles aux interprètes de la compagnie Massala. Fouad Boussouf évoqué comme un "encadreur"venant "nettoyer" leurs suggestions ou affirmations chorégraphiques. Et justement nos deux artistes y sont filmés sur une voie ferrée: attention "et j'entends siffler le train"....

A Pole Sud jusqu'au 10 Mai