jeudi 5 février 2026

TRAVAUX PUBLICS CHANDRA GRANGEAN & LISE MESSINA / LES IDOLES "STRIP": des mues et des chrysalides en voie de développement prometteur


Performance physique, plastique et sonore, STRIP invite le public dans un espace sans coulisses, un laboratoire vivant où les gestes s’exposent, les visages se transforment, les corps se modèlent à vue.
Les Idoles poursuivent leurs recherches autour des métamorphoses permanentes et invisibles amorcées au cours de leur première création REFACE. Cette nouvelle création ouvre un nouvel espace d’exploration : celle d’identités collectives en mouvement, de corps en interactions qui se construisent et se défont en continu. Les corps s’assemblent, s’articulent et se confondent entre eux grâce à des matières artificielles ou à des gestes de manipulation. Ces corps deviennent les membres d’une seule et même matière organique en mutation. 
Les relations entre les performeur·euses sont au cœur de la recherche. Elles se nouent, se transforment, s’altèrent, révélant des jeux de pouvoirs, d’entraide, de conflits, un rhizome d’interdépendances instables.
Cette nouvelle création propose une immersion au plus près des gestes et des matières, un laboratoire entre l’humain et le non-humain, entre l’illusion et le trucage, entre le détail infiniment petit ou le groupe dans son ensemble. 
 
Ils semblent comme des mannequins dans une vitrine, le regard vide et lointain, grimés, lisses quasi masqués, des perruques blondes et brunes couvrant leurs chefs.  Ils oscillent sur place, lentement sous la pression d'une musique vibratile diffusée par des petits hauts parleurs rivés au sol. Deux consoles électroacoustiques soutiennent cette parade curieuse, costumée de gris, amples vestes et pantalons designés Une lente mutation s'opère pour ces cyborgs étranges, impassibles monstres discrets à peine effrayants.La mue s'opère pour des matières plastiques, du film alimentaire pour transformer les visages, envelopper la chevelure, casquer les cranes.des six danseurs. La tension monte, les gestes se font plus larges, le groupe soudé dans une ambiance inquiétant se ramasse sur lui-même. Les perruques loin d'être des accessoires se font trophée ou parure, seconde peau de couvre-chef pour prolonger le mouvement. On y mâche du matériau comme une pâture animale et la mutation opère sidérante. Les deux autrices-chorégraphes orchestrent le tout et dispensent aux interprètes leur vision de l'humain, animale en diable. En mutants,en monstres évoluant vers une certaine humanité collective, les danseurs se prêtent au jeu et ce laboratoire devient opérationnel et convainquant: un opus va naitre de ce chantier ouvert très prometteur. Au final on songe à une sculpture de Rodin se fabricant puis se figeant en groupe: celle des "Bourgeois de Calais" en proie à des poses raisonnées et très esthétiques. Peut-être aussi des effigies de Gisèle Vienne, des mannequins poupées de Kantor...Des "idoles"à observer plus qu'à vénérer dans le champ de la création chorégraphique de ce collectif fort inventif. Strip-tease ou effeuillage très contemporain à la manière d'une plate forme sans piédestal ni vitrine aguicheuse.
 
A Pole Sud le 5 Février dans le cadre  des" travaux publics"


"TENDRE CARCASSE" de Arthur Perole CieF Des petits riens pour une danse à soi. De tout poil, petites et grandes manies, obsessions assumées


 "TENDRE CARCASSE" de Arthur Perole CieF

Avec Tendre Carcasse, Arthur Perole poursuit la recherche sur ce qui fait la profondeur et la multiplicité d’un individu, engagée avec Nos corps vivants (2021), que l’on a pu voir la saison dernière. Cette fois, il donne la parole à quatre jeunes interprètes d’une vingtaine d’années. Il met en scène avec une grande tendresse leur relation quotidienne avec leur propre corps. Un récit qui montre déjà une certaine expérience de la vie, où le regard des autres est toujours déjoué par un sens de l’attachement et le comique de situation. Malgré une simplicité apparente, le chorégraphe est habile : la parole est entrecoupée de ces petits gestes qu’on a quand on parle et qui nous rappellent qu’on a un corps. Ils la cisèlent, la rythment pour que, portée par une sourde nappe musicale, elle nous maintienne en apnée. Avant que le corps, la musique et sa pulse débordent la voix jusqu’au basculement dans une fête libératoire et exaltée, où les corps prennent enfin toute la lumière.Des petits riens pour une danse à soi.


Intimité et tendresse au menu de cette pièce fort séduisante et émouvante. Nos tics et tocs, nos habitudes et obsessions quotidiennes, nos rituels intimes y sont évoqués en paroles, en gestes adéquats.Et l'empathie se fait maitresse de ce jeu plein d'humour, de recul, de distanciation naïve Être soi et le revendiquer, le dévoiler pour se construire en compagnie des autres et non en "monstre" à dénoncer ou vouloir exterminer. C'est beau et touchant: le geste relaie la paroles et ces quatre personnalités ne nous dissimulent rien. Alors qu'une tension monte dans un fond musical sourd et oppressant, les mimiques s'imposent énigmatiques, les poses s'additionnent comme des arrêts sur image.On est proche et complice, en fraternité et vulnérabilité avouée.Un bel aveu de tendresse, de sensible et de beau. Après une danse d'allégresse commune dans des costumes rutilants, des chrysalides  pailletées, éclosent des papillons sortis des oripeaux du quotidien. Brise ta carapace et casse ta croute et avoue toujours, ça fait trop de bien de s'exprimer: le naïf, la petite, le gay à chevelure, la belle métisse: un portrait de famille composée, des plus véridique.. On se décarcasse en exosquelet ou bouclier à ôter de tout urgence et sans modération.

 rappel

novembre 2013 festival de danse de cannes

Côté "showcase", deux coups de cœur: "Stimmlos" une maquette en devenir de Arthur Perole sur des extraits d'opéras de Wagner: comme une tempête apaisée de mouvements lents, lyriques, romantiques loin d'un néoclassisisme potentiel.
Du bel ouvrage très senti et bien interprété par des artistes en herbe, inspirés par les écrits de Baudelaire, comme autant d'êtres impalpables, de revenants venus nous parler du temps, nous dire "souviens-toi, vieux lâche, il est trop tard"! 

Et dans l'ouvrage de Philippe Verrièle "Danser la peinture" la confrontation de Arthur Perole à l'oeuvre de Brancusi en photographies inédites singulières de Laurent Pailler. 

dimanche 1 février 2026

"Bourdon" : drôles de drones! lovemusic en écoute profonde pour tympans sorciers

 


Le concert de lovemusic au Lieu d’Europe à Strasbourg le 1er février s’inspire de la drone music : des sons tenus, des accords prolongés et des vibrations continues qui invitent à une écoute profonde  Flutes, clarinettes, alto, guitares électriques, veille à roue, électronique  Des belles œuvres de Toraman_Zeynep Darcy Copeland Alex Groves_ Bara Gisladottir Lucier Alvin, une pièce du collectif et des propositions de meditations sonores de l’incroyable visionnaire Pauline Oliveros
Ambiance intimiste et une expérience immersive pour se ressourcer.
"Bourdon" : 1988, Port Townsend (USA) : Pauline Oliveros s’enfonce dans une citerne désaffectée pour enregistrer. De cette expérience naît le Deep Listening, l’un des concepts majeurs de l’écoute attentive.
photo robert becker

C’est dans cet esprit que Lovemusic propose une méditation sonore, inspirée de la drone music. Des sons tenus, des accords prolongés et des vibrations continues invitent à une écoute à la fois intérieure et partagée, entrecoupée d’exercices de Deep Listening venant recentrer l’attention.
Pour clore le concert, lovemusic présente une nouvelle pièce qui prend pour point de départ le bourdon des musiques traditionnelles où la vielle à roue et la flûte irlandaise ouvrent des passerelles entre héritage acoustique et création sonore
 Dispositif d’écoute : Transats et tapis au sol entourant les musiciens et musiciennes. Prévoir un coussin et un plaid pour profiter pleinement de l’expérience ! 
 
Collectif lovemusic : Emiliano Gavito - flûtes ; Adam Starkie - clarinettes, vielle à roue, guitare électrique Sophie Wahlmuller - alto Christian Lozano Sedano - guitare électrique Finbar Hosie - électronique et son
 
photo robert becker

Le dispositif scénique est très cosy: le public entoure les cinq musiciens. Au centre, tapis et plantes vertes, comme à la maison! Tout démarre avec une impressionnante prestation du violon, longues prolongations de sons bordés d'une bande son et intervention de la console acoustique: la musique vibre, les ondes se répercutent, les fréquences se font délicieuses. Suivent les harmonies de deux guitares électriques qui diffusent un son plein qui plane et s'enroule dans l'espace-temps imparti par l'écriture musicale, précise, ciselée. Une ambiance planante s'installe dans des lumières rougeoyantes succédant aux précédentes bleutées, plus froides. Puis c'est "Bourdon", une pièce écrite par le collectif toute récente qui donne le titre à ce concert inédit. Des sons vibrants comme le vol de l'insecte ou comme le son de drones tournoyant au dessus de nos têtes. Ou comme le son des ondes de phéromones issues de ses insectes cohabitant avec des abeilles travailleuses, stimulées par leurs fragrances.
 
photo robert becker

L'atmosphère est unique, les ondes se dispersent à l'envi et comme un tympan sorcier, la musique se fait résonance vibratile et perspicace. La diffusion des sonorités dans l'espace opère comme un élixir magique, euphorisant et bienfaiteur pour nos oreilles "qui n'ont pas de paupière" comme l'écrit Pascal Quignard dans "La haine de la musique". Au tour de l'oeuvre méditative de Pauline Oliveros de faire résonner les quatre musiciens de notes tenues, vibratoires cathartiques pour accéder à un état d'écoute et de corps proche de la méditation: écoute profonde inclusive ou à fleur de peau, intériorisée selon chacun des spectateurs, auditeurs de leurs propres sensations immédiates.. Le concert se clôt sur une oeuvre très élégante, sensible, distinguée. Douceur et caresses des sons émanant autant des instruments acoustiques que de la console électronique. Des sons de voix, très proches du saxophone prolongent l'écoute et sèment le trouble dans l'audition. Les compères musiciens semblent prendre grand plaisir à mêler les pistes, embrouiller les repères et semer le doute. 
 
photo robert becker

Un effet fort réussi qui propulse dans des univers variés, cosmiques à souhait, planant et qui seraient quasi thérapeutiques et bienfaisants."lovemusic" , généreuse formation musicale à la pointe de la recherche et de l'innovation offre ici des instants précieux d'écoute, d'expériences sensorielles et auditives  de toute beauté et de grande qualité. 
 
photo robert becker
 
Au Lieu d'Europe le 1 Février