jeudi 12 mars 2026

"MÉTROPOLE" de Volmir Cordeiro - Cie Donna Volcan : Mégalo-police!

 


Sous une épaisse fumée blanche, une étrange créature apparaît. Son visage est dissimulé sous un masque de félin rose. Un imposant manteau de feutrine noire drape sa silhouette. De longs cheveux mauves flottent autour d’elle. Balayant la salle du regard, elle s’élance. Mi-homme, mi-animal, Volmir Cordeiro est traversé par les enjeux de la métropole et finit par la personnifier.
Aux côtés de Philippe Foch à la caisse claire, le chorégraphe nous livre un opéra dansé punk et bouillonnant, imaginé pendant la crise sanitaire. La ville, qu’il perçoit comme centrale et dynamique, regorge d’ambivalences. C’est un espace qui prône autant la liberté que la surveillance. Il tend à englober les individus, et pourtant ne cesse de les sélectionner. Il vante les nouvelles technologies, toujours plus aliénantes.
Au rythme des percussions, sa danse se transforme en une allégorie carnavalesque, endiablée, cagoulée, grimée, robotisée. Elle se présente comme une métaphore de la vie urbaine : frénétique, chaotique, mais aussi d’une beauté vibrante. À travers ses mouvements expressifs, Volmir Cordeiro interroge notre place dans cette métropole, où chacun·e se bat pour affirmer son existence. Sa performance frappe par sa force et sa détermination. Transgressive, elle revendique une liberté totale, loin de toutes normes.

Un diable étrange sort de sa boite noire, sous un tsunami de percussions magnétiques et euphorisant autant qu'envahissant. Des cordes-balises délimitent l'espace comme un quartier encerclé par des forces de polices municipales. Et la valse bondissante débute d'un personnage masqué, cape noire et autres indices vestimentaires d'un lutin plus ou moins bienveillant dans son accoutrement: une jambière rose bonbon pour faire contraste. Pantin inspiré des esprits japonais autant que baroqueux ou gotiques. Héros de manga peut-être...Démon et merveille spectaculaire.Longue chevelure, parure carnavalesque, déguisement ou costume de parade diabolique? Cavalcade animale, manège tournicotant et hypnotique!Sa danse est convulsive, faite de bonds, de virevoltes, de tours dans cet espace sonore étourdissant. L'atmosphère enivrante oscille entre enfer et paradis, entre enfermement et libération. Cette quête vers des perspectives plus heureuses et sereine se joue sur l'étourdissement provoqué par les percussions omniprésentes, rappel à l'ordre et à l’obéissance. Notre héros de pacotille se débat comme un papillon pris dans un piège de lumières, les ailes brûlées par la proximité d'une chaleur ambiante torride. Du bel ouvrage de champ magnétique qui absorbe les esprits en révolte et tente de libérer les consciences appauvries par un discours désabusé et en désaccord avec une citoyenneté urbaine. Une colonne de journaux s’effondre et éparpille les nouvelles en feuilles volantes.Métropole ou mégalopole pour un show décapant, et curieusement intriguant. Volmir Cordeiro, danseur étrange et fascinant dans sa complicité avec Philippe Foch, compère aux aguets, en osmose avec les fantasmagories oniriques de ce diablotin électrique et aérodynamique de fortune! On songe aux "Nouvelles peurs" de Marc Augé, à "Des villes invisibles" d'Italo Calvino et l'on médite sur ces espèces d'espaces qui nous dévorent....Que c'est "beau une ville la nuit". Les bandes de marquage ont disparu, l'espace reconquis s'évapore... 


Titulaire d’un doctorat en danse, Volmir Cordeiro a d’abord étudié le théâtre pour ensuite collaborer avec les chorégraphes brésiliens Alejandro Ahmed, Cristina Moura et Lia Rodrigues. Il intègre la formation Essais en 2011 au Centre National de Danse Contemporaine d’Angers où il obtient un Master en performance et création.
Comme interprète, il participe notamment aux spectacles de Xavier Le Roy, Emmanuelle Huynh, Jocelyn Cottencin, Vera Mantero. En tant que chorégraphe, il crée un premier cycle de travail composé de trois solos : Ciel (2012), Inês (2014) et Rue (2015). En février 2017, il monte à Brest une pièce pour quatre danseurs, L’oeil la bouche et le reste. 
Il enseigne régulièrement dans des écoles de formation chorégraphique : au Master Exerce de l’ICI – Centre Chorégraphique National de Montpellier, au Master Drama de l’Académie royale des beaux-arts de Gand, à l’école de danse PARTS de Bruxelles, et à la Ménagerie de Verre à Paris.
Il est l’auteur d’Ex-Corpo, ouvrage consacré aux figures de la marginalité en danse contemporaine et à la notion d’artiste-chercheur·euse.
En 2021 avec Érosion, Volmir Cordeiro revisite les Ballets Suédois, troupe particulière dadaïste installée aux Théâtres des Champs-Elysées entre 1920 et 1925. Son solo Métropole est créé en novembre 2021 dans le cadre du festival d’Automne à Paris.
En 2021, Volmir Cordeiro reçoit le prix SACD Jeune Talent Chorégraphie.
Sa compagnie Donna Volcan pense le volcanique comme le fondement de la création : la terre, le feu, l’air et la pulsion vitale. 

Au TJP jusqu'au 14 Mars dans le cadre des Micro Giboulées 

mercredi 11 mars 2026

"Carte blanche à Hae-Lim Lee" Voix de Stras : les voiles du palais: vers un voyage au long court

 


Carte blanche à Hae-Lim Lee

Dans le cadre des Rendez-vous de la Voix
Carte blanche à Hae-Lim Lee, soprano de Voix de Stras' et doctorante en musicologie
La rencontre entre musique traditionnelle asiatique et musique contemporaine occidentale

Il y a des soirs où la voix ne s’arrête pas aux frontières : elle nous emmène avec elle.
Le 11 mars dans le cadre des Rendez-vous de la Voix, Catherine Bolzinger donnait carte blanche à Hae-Lim Lee, soprano de Voix de Stras', pour mettre en lumière le croisement entre musiques traditionnelles japonaises et coréenne et création contemporaine occidentale.
Accompagnée du guitariste Gaspard Schlich, du percussionniste Sami Bouchenada et du compositeur Matías Rosales, elle tisse un voyage entre Orient et Occident. Un instant suspendu entre voix, images et gestes sonores, pour raconter ce que les langues ne traduisent pas.
Une voix pour lier deux mondes, au cœur d’un voyage musical, empreint de nature et d’amour. 
 

 Un rendez vous en cache un autre et nous voici au coeur de cette désormais incontournable soirée mensuelle en compagnie de Catherine Bolzinger et d'une seule des solistes du groupe, l'ensemble "Voix de Stras"pour laisser libre cour au voyage, au jardin secret de la chanteuse Hae-Lim Lee périple musical autour des langues étrangères, de l'amour, des pays inconnus aux sonorités insoupçonnées. Avec l’œuvre "Flammenzeichen" de Younghi Pagh-Paan 1983, la chanteuse ouvre cette petite cérémonie musicale partagée, seule au coeur du Temple Neuf magnifiquement éclairé. Elle susurre, murmure dans des babillements une sorte de Sprechgesang étrange, ténu plein de contrastes et de modulations. Une voix chaude accompagnée de tambourins qui percutent doucement sous ses doigts agiles.En langue allemande, dans une belle gestuelle ouverte, offerte, dans une robe noire d'uinspiration japonaise, en dentelles noires. D'infimes sons tenus sourdent de ses lèvres, une grande variation d'octave distille son timbre chaleureux de soprano très pur. Des percussions de nacre comme des monnaies du pape égrènent toute cette fantaisie vocale et percussive.Résister ainsi à l'oppression en chantant, récitant un texte pour éradiquer la violence du pouvoir et de l'oppression.
 
La seconde pièce ""Renka" de Toshio Hosokawa" N° 1 "Aki no ta no"et N°3 "Yura no too"de 1977 réunit guitare et chant avec bonheur sur fond d'images vidéo en noir et blanc: herbes folles dans le vent en accéléré ou paysages vastes sous la pression atmosphérique changeante de beaux ralentis. La lenteur dans l’exécution autant vocale qu'acoustique pour la guitare pincée, froissée va de paire avec les images animées de scintillements vibrants. Dans deux mouvements successifs, voix et guitare se répondent malicieusement au gré de la composition. Gestes amples du guitariste, Gaspard Schlich, geste vocal fulgurant de la part de l'artiste chanteuse aussi de toute son expression de visage, de toute sa présence méditative et mélodique.
 
Dans "Gagok" d'Isang Yun pour voix, guitare et percussion, de longues tenues respectives en ricochet, en résonance guident la composition en couches et palimpseste de sons. Les voix des trois interprètes en jeu pour de courtes interventions humoristiques et malicieuses pour créer une atmosphère, un univers où les paroles sont vocalises vertigineuses et virtuoses. Aux percussions, l'agile et très mobile Sami Bounechada donne volumes, vibrations et jeu de timbres fort résonant. Ondulations des ondes de la voix pour berceau de résonance, pour accueillir les sons inédits  en sorte de bulles de BD.Sons et interjections, avant un déchainement de percussions et guitare comme une alerte hispanisante Un bel opus où chacun trouve un écho chez l'autre et vibre à l'unisson d'une écoute commune.
 
Avec"Désinformation" de Matias Rosales c'est à la musique "en temps réel" que nous assistons. Le compositeur accompagné de la voix se joue des difficultés pour inventer les "sons du palais" de la cantatrice, sons qui diffèrent selon les cultures dont on est issu.Une sorte de "révolution de palais" en vocalises bordées en direct par les couches, strates de l'électronique. Une musique mixte audacieuse, un texte pour voix augmentée, un mélange savant "bidouillé" en mixage en temps réel pour une symbiose  entre naturel et artificiel très réussie. La chanteuse-lectrice-interprète toujours en rythme découpé, articulé, démembré ou psalmodié. Une nouvelle création pour voix et électronique intitulée Desinformation, basée sur un texte de Clémentine Lebedinsky, qui aborde la déshumanisation actuelle que nous vivons dans une société où l’information est presque entièrement manipulée.Une cuisine savoureuse en petite quantité précieuse comme la gastronomie nouvelle.A déguster de toutes les oreilles , à regarder comme ces paroles de Balanchine: "Regardez la musique, écoutez la danse". 
 
Enfin l'oeuvre de Philippe Manoury "En é, "La rivière n°1" 1993/94 met en avant la voix merveilleuse de Hae-Lim Lee: la voix pure, haute et sans faille sur les nappes de sons intrusif. Belle diction à fleur de lèvres, douceur et modération comme de l'eau qui sourd de ce flux vivant ou électronique en osmose. En couches, en nappes dans des harmonies cinglantes et inattendues. Ce quatuor de choc pour cette soirée unique réunissait des talents uniques, portés à la rencontre du public par la créativité d'une programmation originale. Catherine Bolzinger aux manettes, au gouvernail d'une embarcation inédite vers de lointaines contrées musicales."
 
 
📍Temple Neuf, Strasbourg - 11 mars, 20h
 
Programme :
Younghi Pagh-Paan — Flammenzeichen
Toshio Hosokawa — Renka I
Isang Yun — Gagok
Philippe Manoury — I. « La rivière », extrait de En Echo
Matías Rosales — Désinformation (création mondiale)
Une rencontre entre la musique contemporaine occidentale et les musiques traditionnelles coréenne et japonaise : voix, timbre, images et gestes sonores.
Avec Sami Bounechada (percussions), Gaspard Schlich (guitare) et Matías Rosales (composition & électronique).Hae Lim Lee (chant)
 
 

mardi 10 mars 2026

Armin Hokmi "Shiraz": hypnotique dérive chorégraphique

 


Shiraz

Armin Hokmi fait émerger des souvenirs et l’atmosphère de danses passées. Il s’est plongé dans les archives du Festival des Arts de Chiraz, ville iranienne où s’est tenu, tous les étés de 1967 à 1977, une manifestation de renommée internationale. Dirigé par le cinéaste Farrokh Ghaffari, la dramaturge Khojasteh Kia et le metteur en scène Arby Ovanessian, il a constitué un espace de recherche artistique important pour des artistes occidentaux comme Merce Cunningham ou Carolyn Carlson. De cette recherche naît une danse calme mais obstinée où les interprètes semblent laisser affleurer des impressions. Danse festive ou rituelle ? Gestuelle traditionnelle, transmise ou purement fantasmée ? Tout, ici, est plutôt affaire d’impressions, d’images d’archives qui remontent et sont esquissées, à l’unisson, ou presque. Il y a de la magie dans ce spectacle : elle réside dans l’architecture de l’espace qu’ouvrent ces six corps aux trajectoires qui se rapprochent ou s’éloignent, mais restent ensemble.


Ivresse

Les interprètes sont déjà sur le plateau, évoluant d'une infime façon au son d'une musique répétitive envoutante . Quand les lumières de la salle s'estompent, ils poursuivent leur lente danse enivrante, un bras levé, l'autre le long du corps, impassible. Les regards comme dans un vide plein de concentration. La délicatesse de leur gestuelle qui évolue peu à peu, caresse les émotions ressentie à la vue de ces sept personnages imperturbables dont les directions changent au fur et à mesure comme des brisures de rythme, des cassures de routine sempiternelle. Les petits pas se font lentement en contre point des percussions et autres instruments lancinants de la bande son. En baskets, pantalons larges flottent et bustiers couleurs pastels, doux et comme évanescents.Les bras en corbeille, arceau , les hanches en balançoire, le corps et les axes en bascule perpétuelle. 


Comme dans une partition musicale , la danse se construit en gestes, notes qui s’additionnent, en mesures qui s'allongent. Toujours de petits soubresauts discrets, des pliés futiles, des demi-pointes qui se profilent et retombent, comme une danse baroque subtile, légère, altière, distinguée. Les bras se font arche ou ailes tendues dans de belles envergures. Des tracés se dessinent comme un plan architecturé qui délivrerait des secrets de facture, de fabrication d'espaces contenus, retenus.Parfois des regards se font miroir puis replongent dans leur intériorité, bercés par les pulsations de la musique. Les mains se font écran ou filtre comme à travers un moucharabieh, les bassins des danseurs tanguent et ondulent, les épaules dénudées se dressent, se haussent ou retombent.  Tout un vocabulaire très précis pour cette unisson implacable, cette écoute collective qui conduit à une harmonie de groupe rarement égalée. 


L'atmosphère est au recueillement pour cette statuaire mobile qui rappelle celle des statues de nos cathédrales. Grâce, inclinaison de madone, pliés, révérence ou simplement courbure du buste en parade sacrée. La danse signée Amin Hokmi comme un rituel indisciplinaire sous des aspects très structurés, codés, construits sur des bases rythmiques incontournables. Sortes de frises picturales qui se déroulent comme un leporello ou un livre de la Torah, un rouleau de prières bouddhistes déployées .Figures antiques, lascives ou parfois bondissantes, à demi élevées, discrètes ascensions vers une élévation promise.Les lumières se font épouses et compagnes de cet ensemble singulier qui semble issu de nulle part, comme des anges dansant, des anges musiciens d'une mobilité intime, infime: un petit bougé pour atteindre l'extase ou la transe, la communion d'un groupe façonné par une partition stricte exécutée ici par des artistes sensibles, évocateurs d'une plasticité sculpturale de toute beauté de toute sérénité. 

Avec Armin Hokmi et son "Shiraz"ce sont sept danseurs qui tanguent sans cesse au rythme d'une musique lancinante, hypnotique: bercement des corps aux mouvements infimes, tenues dans des costumes pastel, baskets. Les regards des danseurs figés sur le sol comme une méditation cosmique, minimale, envoutante qui peu à peu dérive. Chaloupes dans l'espace nu, blanc. La tension monte une heure durant, les corps se frôlent petit à petit en duos. Révérences, jeux de mains, de bras, de hanches...Une danse lumineuse, contagieuse qui agite nos esprits capturés, captivés par ces mouvements altiers, nobles, marqués de culture du bassin méditerranéen. Harmin Hokmi fabrique une gestuelle originale, empreinte de biens des styles mais toujours solide et inscrite dans des emprunts loyaux aux autres cultures....A la dérive des continents de la danse.


 A Pole Sud les 10 et 11 Mars