samedi 23 mai 2026

"Anti-magie ": les funérailles joyeuses de Carmen - Ecole du TnS - Juan Bescós - Groupe 49

 


Quelle zone énigmatique et secrète pourrait survivre à nos adolescences ? Quel protocole et quels outils en favoriseraient l’accès ? Juan Bescós opte pour ce qu’il nomme « anti-magie » : une efficacité de l’invisible qui est tout à la fois une utopie collective, le rêve d’héroïnes drama queens vulnérables, et un moyen de défier les lois fondamentales de l’existence – autrement dit : un antidote poétique au nihilisme. En quatre parties, la pièce se déploie dans la chambre d’un·e adolescent·e triste qui veut transformer l’espace privé de domestication en espace collectif d’expérimentation. Fondée sur une dramaturgie de la sensation, Anti-Magie nous propose une fantaisie joyeuse et déviante, empruntant aussi bien au death-metal qu’à l’allégorie platonicienne de la Caverne, pour ouvrir de vertigineux portails.

 Peut-on imaginer la Mort en gentil squelette en bord de scène, édictant les préceptes d'une mort joyeuse à consommer sans modération bientôt sur le plateau dans un décor intime..Ce sera celui de cette"anti-magie décapante où le prestidigitateur sonne faux, fait des numéros désuets et cousus de fil blanc. Publiquement sans se cacher, démasquant ainsi la supercherie du métier.Les autres figures de ce pastiche très attachant seront tout autant quelque part hilarant, en toc malgré leur aspect gothique écrasant de fantaisie. Sans caractère morbide, costumes et accoutrement de mise, gothique ou baroque, excessif en diable! Joyeuse assemblée des cinq doigts de la main de cartomancienne effondrée qu'est l' héroine Carmen qui joue couchée la plupart du temps: performance de comédienne à mentionner et saluer tant la verve autant que le désespoir d'une suicidée mortelle va conduire son jeu. Revient la nuit dans cet univers domestique, clos, magique dans cette chambre occulte où rien n'est occulté par cet écrivain de la nuit qu'est Juan Bescos Des espaces secrets s'y déploient, utopie du désastre, société secrète mystérieuse et prometteuse de collectivisme enjoué.Ces adolescents en délire hormonal, hors norme et des codes sociaux animent la scène tambour battant dans l'illusion d'êtres fantomatiques, maléfiques et pourtant inoffensifs et charmants.


Dans cette caverne ou se joue le destin de ces pantins attifés comme des personnages de revue de cabaret queer l'action bat son plein plein de rebondissements. Dans cette "contre-maison" faite "maison", haute couture de la mise en scène et espace, les personnages enchantent. Comme dans un futur musée Grevin, une galerie de l'Evolution où les spécimens rares se côtoient et font voyager dans un imaginaire très charnel.Un labyrinthe de créatures a-normales pour mieux faire "anti-magie" et recourir à toutes les astuces du théâtre d'aujourd'hui et du cinéma. Car l'écran est là, la camera en direct pour donner du relief, du chien à cette prestation originale et décoiffante à l'envi. Les comédiens au top, virulents autant que tendres ados en mutation, en transformation et évolution incertaine. 


Comme de l'illusion réussie ou manquée où la chambre de ces péripéties serait le berceau de bien des utopies, des incertitudes. De quoi agrémenter un récit, des dialogues ou un texte hybride à l'image de ces sorciers bienveillants, rassurant. Le destin de Carmen au coeur ce ce périple où les invisibilités sont évidentes, drôles et traitées comme des évidences à accueillir avec dévotion et humour. Sans cachotterie, "Anti-Magie" est bien vertigineuse illustration d'un monde pas perdu où la pratique de l'écriture et du jeu est reine, fantaisiste et digne d'une Foire du Trône où de gentils monstres se révèleraient au grand jour. Les maquillages très léchés, presque gore et fantastiques confèrent au récit un côté irréel, plein d'artifices et de grimaces burlesques ou terrifiantes. Un univers décalé, déjanté, musical, verbal et visuel tonitruant. Beaucoup de malice et de jouissance dans ces tableaux successifs où l'intrigue est simple: existe et incarne ta vie, il en adviendra toujours quelque chose de jubilatoire ou mélancolique. Le talent des comédiens autant que de toutes "les petites mains" qui ont construit cette utopie au service du Théâtre avant toute chose!

[Texte et mise en scène] Juan Bescós
[Dramaturgie et assistanat mise en scène] Linda Souakria

[Avec] Yacine Bathily, Louise Coq, Matis Florent-Gicquel, Zélie Hollande, Julien Louisy

[Vidéo et régie générale] Félicie Cantraine
[Lumière et plateau] Eliott Guinet-Maudet
[Son] Syrielle Bordy
[Scénographie et plateau] Justine Restancourt
[Costumes] Inga Adeline-Eshuis
[Musique] Syrielle Bordy, Laton Raver - Youri Guittier  
[Regards extérieurs] Jonathan Capdevielle, Vanessa Court, Ramón Diago, Rui Monteiro, Nelly Pulicani, Benjamin Moreau, Jérémie Papin, Antoine Richard, Jérémie Scheidler, Paola Secret, Hélène Wisse
[Coordination d’intimité] Benjamin Villemagne

[Production] Théâtre national de Strasbourg

Au TNS jusqu-au 28 MAI 

 

vendredi 22 mai 2026

"Croire aux fauves" de Nastassia Martin: Laure Werckmann en ours bien léché! La Belle et la bête sur le front

 


Tiré d’une histoire vraie

​​À partir du récit autobiographique de l’anthropologue Nastassja Martin, marquée dans sa chair par la rencontre avec un ours, l’actrice-metteuse en scène Laure Werckmann incarne une nouvelle figure féminine bouleversant les limites de son identité. Prothèses, maquillage et costumes sont au coeur de ce spectacle qui parcourt 4 saisons comme 4 rêves d’une transformation.

En août 2015, l’anthropologue Nastassja Martin est mordue au visage par un ours dans le Kamtchatka. Dans son récit autobiographique, elle relate les étapes de sa réparation et fait face à sa propre métamorphose. En incarnant cette figure féminine qui explore et déplace ses propres limites, Laure Werckmann ouvre les portes d’une mythologie contemporaine, où l’invisible rend notre monde plus intelligible.

Spécialiste des populations arctiques, Nastassja Martin mène des recherches anthropologiques sur le peuple évène lorsqu’elle croise le chemin d’un ours sur le massif du Klioutchevskoï, aux confins de la Sibérie. L’affrontement est inégal, le baiser sanglant de l’ours arrache une partie du visage de la jeune femme, mais les deux ont la vie sauve. La frontière entre l’humain et l’animal implose à cet instant, créant un lien mystique. Le récit Croire aux fauves, paru en 2019, est autant celui d’une renaissance qu’une réflexion sur la rencontre avec l’altérité, où la construction de soi est faite aussi de ce qui est étranger. Dans la culture animiste des Évènes, Nastassja Martin est devenue mi-femme mi-ours, celle qui se tient entre les mondes. Laure Werckmann a imaginé une mise en scène qui oscille entre ces dimensions, entre rêve et réalité, et matérialise les étapes à franchir jusqu’à la métamorphose. La comédienne, impressionnante, fait de ce spectacle une plongée immersive dans l’âme de l’anthropologue. Une expérience de théâtre vertigineuse.



Séquence choc pour un début qui figure un interview de cette anthropologue atypique avec sur le parterre du théâtre un "journaliste"émérite, le directeur du Diapason lui-même Stéphane Litolff! Alors c'est au diapason qu'il interroge la star du soir avec des questions de témoin dans la salle comme lors d'un débat ou bord de scène. Elle, en tenue de randonnée, de pisteuse de comportements de tribus, ethnologue intriguée par tout ce qui fait sens dans les comportements collectifs de population encore vierges, intacts témoins d'une vérité fragile sur les us et coutumes de peuplades indigènes. Attitude décontractée, bon-enfant de cette chercheuse de terrain qui se souvient de ses péripéties et autres aventures authentiques au coeur de son métier qu'elle exerce avec franchise, perspicacité, instinct et respect. Considérer l'autre, ne pas toucher à son cadre de vie ni environnement. Dans cette quiétude pourtant mugit régulièrement un son sourd et indéfinissable comme une menace lointaine qui se rapproche peu à peu. Un indice de ce qui va se passer plus tard: elle sera victime et proie d'une agression par un ours mal léché qui, hante son territoire et, dérangé, agresse la jeune femme. Encore insouciante, elle se pare pour une parade dans un petit kiosque intime qui la fait belle et désirable. Qui est cette femme audacieuse et frondeuse au juste? Une héroïne qui va peu à peu avouer ses faiblesses dans un conte, une narration dévoilant autant son caractère, que les faits qui ne lui sont pas reprochés. 


Aventurière, elle reçoit en boomerang, le fruit de sa curiosité, de son ingérence dans des contrées et usages méconnus, donc "barbares" et cruels. La comédienne, metteuse en scène incarne ce personnage énigmatique en proie au malheur, à l'agression de l'ours sur son visage, la mutilant de sa mâchoire: l'instrument de la phonation, de l'articulation, de la parole. Symbole de cette incursion dans un monde inconnu dont le fonctionnement entravé par sa présence, mérite châtiment. A vos gardes et votre vigilance, car le récit en saynètes qui s'enchainent, captive dans un rythme pourtant lent et plein de silences interrogateurs. Quel sera son destin au final, cette enquêteuse furtive, intelligente et respectueuse qui reçoit malgré tout une leçon sans concession pour ses incursions dans un monde observable comme une curiosité palpitante. Laure Werckmann, seule sur le plateau "déchire" son décor, comme lacéré à la Lucio Fontana, occupe le terrain avec engagement et détermination. Les saisons s'enchainent, objets de récits pertinents sur la profession d’ethnologue, sur une auto analyse psychiatrique singulière, un auto-roman, autofiction à la Almodovar. La Belle et la Bête se regarde, s'observe et se déchire: l'amour, la passion, la défensive comme credo contre l'abus de pouvoir ou le harcèlement.


avec Laure Werckmann jeu et mise en scène
et les régisseuses Cyrille Siffer et Zélie Champeau


« Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du
Kamtchatka. L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites
physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C'est aussi le temps du
mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l'actuel ; le rêve qui rejoint l'incarné. » 

masques et prothèses Cécile Kretschmar – lumière Philippe Berthomé – scénographie Angéline Croissant – musique Olivier Mellano – costumes Pauline Kieffer – collaboration à la mise en scène Noémie Rosenblatt
Production Compagnie Lucie Warrant – Artenréel#1
Coproduction TJP – CDN Strasbourg Grand Est, Espace 110 – Scène conventionnée d’intérêt national art et création à Illzach, Espace Koltès – Metz, Théâtre de la Manufacture – CDN Nancy Lorraine
Soutien DRAC Grand Est, Région Grand Est, Ville de Strasbourg, Convergence, Emmaüs, Vetis, Le Bistrot des Rosiers
Mécénat cabinet Abraham Avocats 

Au Diapason Vendenheim le 21 MAI 


jeudi 21 mai 2026

"Madame Arthur": d'après une Histoire Vraie, dans la reine des Drag Queen à Schiltigheim..


Le nouveau spectacle musical du cabaret mythique de Pigalle débarque à Schiltigheim !

Sur scène, quatre créatures installent leurs plumes et leurs excentricités pour vous proposer un spectacle musical en live et en français, reprenant au piano-voix des standards de la “belle époque” jusqu’à la scène actuelle en passant par les années 80. Mêlant amour, humour paillettes et extravagance, ce spectacle ne vous laissera pas indifférent ! Le nouveau spectacle musical du cabaret mythique de Pigalle débarque à Schiltigheim ! Sur scène, quatre créatures installent leurs plumes et leurs excentricités pour vous
proposer un spectacle musical en live et en français, reprenant au piano-voix des standards de la “belle époque” jusqu’à la scène actuelle en passant par les années 80.
Mêlant amour, humour paillettes et extravagance.

Retracer l'histoire du "genre" et de ses représentantes, les Drag Queen depuis leur "avènement" voici un chalenge militant de toute force et beauté: alors en route pour l'Odysée de l'Espèce, de l'espace d'évolution du genre et de toutes les différences. Sur fond de Richars Stauss, le rideau est levé! C'est une sorte de compte à rebours dans le désordre qui nous fait découvrir toutes dates et péripéties confondues, le parcours du combattant de ces femmes, de ces hommes travestis ou transgenre Mais ceci dans la joie et le respect, la considération d'un "statu" civil, civique et politique autant que poétique. C'est dans un costume rutilant, jupe gonflée, bouffante toute argentée, "pouf" sur la tête comme une perruque extravagante que débute le show. C'est Versailles et sa Reine Soleil ,un personnage incarné par Diamanda Callas à la carrure massive, les gambettes qui n'ont rien à envier à Mistinguett ou Zizi Jeanmaire. Les paroles sont vives, le récit de cette épopée picaresque démarre. On suit avec grand intérêt l'évolution de la situation des Queen depuis l'Antiquité à l'aide d'un calendrier paperboard qui affiche les dates phares: ainsi, les Grecs et les Romains donnaient la part belle au corps, la tunique très sexy de Diamanda Callas offrant une visibilité à l'homosexualité, au transgenre.Sa voix est de bronze, celle d'une cantatrice lyrique débordant de théâtralité et de profondeur. Ici pas d’effeuillage ni de strip-tease, mais un spectacle de cabaret avec strass et paillettes, costumes sur mesure, à la démesure des personnages, quatre artistes hors pair. Le caméléon pianiste Grand Soir, costume queue de pie à rayures ou paillettes colorées scintillant sous les projecteurs. Sans évoquer les robes et atours de La Briochée, toute ronde et forte personnalité à la gouaille de Montmartre et de son Moulin Rouge (fondé par deux alsaciens, les Josep Oller et Charles Zidler, qui possédaient déjà l'Olympia). La Goulue, Grille d’égout et autres figures du french cancan s'y produisirent longtemps...Ici c'est de "pute" et de PD" que l'on cause avec verve, tonus et efficacité sans concession au vocabulaire argotique et populaire. "Je suis un PD" propose une lecture affriolante de la vision commune d'une différence entre sexe.Le tout sur des reprises de grand tube de la variété...Le célèbre "Voyage" pour mieux nous embarquer dans cet itinéraire spatio-temporel décoiffant. La Grande Histoire décrit aussi la condition des invisibilités abreuvées de tout temps par l'homophobie et autres attitudes d'exclusion. La reine du Ballroom est célébrée, La ballroom est une discipline artistique qui croise danse, performance et drag, et qui se pratique lors de balls déjantés. Crystal LaBeija, née dans les années 1930 et morte dans les années 1990 est une artiste afro-américaine, trans, drag queen, fondatrice de la House of LaBeija en 1968. Cette House (« Maison » en anglais) est souvent citée comme étant la première de la culture ballroom.On suit aussi "la démocratie" en route pour abolir les pouvoirs discriminatoire: un spectacle, passeur et messager d'un manifeste loyal et démocratique!

 "Holidays" de Polnareff est remis à jour avec nostalgie et pertinence. Tout s'enchaine en tableaux truculents, variés, volubiles. Et Piaf de s'inviter avec "Milord"dans un numéro émouvant de La Briochée, taillée pour le rôle! Puis;au micro Pierre et La Rose, nouvelle venue fait son show de sa voix pulpeuse et gravée dans le roc. Costume et panache rose déployé largement. Au piano, Grand Soir chante aussi et donne le La à ce quatuor burlesque et décapant, artistiquement et vocalement très fort et puissant. Parmi le public, au parterre ou dans les gradins, les artistes évoluent sans mascarade, parées de leurs atours de scène. Les Reines d'un soir qui voudraient le rester le reste du temps. Madame Arthur a 80 ans: quelle forme et quelle pêche, quelle frite et quelle verve acidulée, jamais vulgaire ni contrefaite. Au final, on apprend que Grand Soir fait sa dernière dans l'établissement et que Schiltigheim sera la dernière étape d'une tournée internationale..Bon vent à cette équipe de charme de la rue des Martyrs (étymologie: "travail"). Une ode militante et pertinente pour que les choses évoluent, changent et indiquent la bonne direction dans une solidarité et sororité exemplaire: comme ce show, vitrine, témoignage, message et manifeste d'humanité. On brule les planches sous les feux de la rampe et les Reines de la Nuit pourront vivre au grand jour.Métamorphose et enveloppe charnelle de rigueur, Drag Queen de grand talent, uniques en leur "genre" queer.Et c'est "la dernière séance" pour la troupe et "le grand soir"  pour le pianiste qui fait ses adieux à Madame Arthur!

"Madame Arthur est une femme..."qui fera parler d'elle longtemps... Paul de Kock en 1850 et interprétée par Yvette Guilber

Avec La Briochée, Pierre & La Rose, Diamanda Callas et Grand Soir / Anouk Viale – direction artistique

A Schiltigheim Briqueterie le 20 MAI