Quelle zone énigmatique et secrète pourrait survivre à nos adolescences ? Quel protocole et quels outils en favoriseraient l’accès ? Juan Bescós opte pour ce qu’il nomme « anti-magie » : une efficacité de l’invisible qui est tout à la fois une utopie collective, le rêve d’héroïnes drama queens vulnérables, et un moyen de défier les lois fondamentales de l’existence – autrement dit : un antidote poétique au nihilisme. En quatre parties, la pièce se déploie dans la chambre d’un·e adolescent·e triste qui veut transformer l’espace privé de domestication en espace collectif d’expérimentation. Fondée sur une dramaturgie de la sensation, Anti-Magie nous propose une fantaisie joyeuse et déviante, empruntant aussi bien au death-metal qu’à l’allégorie platonicienne de la Caverne, pour ouvrir de vertigineux portails.
Peut-on imaginer la Mort en gentil squelette en bord de scène, édictant les préceptes d'une mort joyeuse à consommer sans modération bientôt sur le plateau dans un décor intime..Ce sera celui de cette"anti-magie décapante où le prestidigitateur sonne faux, fait des numéros désuets et cousus de fil blanc. Publiquement sans se cacher, démasquant ainsi la supercherie du métier.Les autres figures de ce pastiche très attachant seront tout autant quelque part hilarant, en toc malgré leur aspect gothique écrasant de fantaisie. Sans caractère morbide, costumes et accoutrement de mise, gothique ou baroque, excessif en diable! Joyeuse assemblée des cinq doigts de la main de cartomancienne effondrée qu'est l' héroine Carmen qui joue couchée la plupart du temps: performance de comédienne à mentionner et saluer tant la verve autant que le désespoir d'une suicidée mortelle va conduire son jeu. Revient la nuit dans cet univers domestique, clos, magique dans cette chambre occulte où rien n'est occulté par cet écrivain de la nuit qu'est Juan Bescos Des espaces secrets s'y déploient, utopie du désastre, société secrète mystérieuse et prometteuse de collectivisme enjoué.Ces adolescents en délire hormonal, hors norme et des codes sociaux animent la scène tambour battant dans l'illusion d'êtres fantomatiques, maléfiques et pourtant inoffensifs et charmants.Dans cette caverne ou se joue le destin de ces pantins attifés comme des personnages de revue de cabaret queer l'action bat son plein plein de rebondissements. Dans cette "contre-maison" faite "maison", haute couture de la mise en scène et espace, les personnages enchantent. Comme dans un futur musée Grevin, une galerie de l'Evolution où les spécimens rares se côtoient et font voyager dans un imaginaire très charnel.Un labyrinthe de créatures a-normales pour mieux faire "anti-magie" et recourir à toutes les astuces du théâtre d'aujourd'hui et du cinéma. Car l'écran est là, la camera en direct pour donner du relief, du chien à cette prestation originale et décoiffante à l'envi. Les comédiens au top, virulents autant que tendres ados en mutation, en transformation et évolution incertaine. Comme de l'illusion réussie ou manquée où la chambre de ces péripéties serait le berceau de bien des utopies, des incertitudes. De quoi agrémenter un récit, des dialogues ou un texte hybride à l'image de ces sorciers bienveillants, rassurant. Le destin de Carmen au coeur ce ce périple où les invisibilités sont évidentes, drôles et traitées comme des évidences à accueillir avec dévotion et humour. Sans cachotterie, "Anti-Magie" est bien vertigineuse illustration d'un monde pas perdu où la pratique de l'écriture et du jeu est reine, fantaisiste et digne d'une Foire du Trône où de gentils monstres se révèleraient au grand jour. Beaucoup de malice et de jouissance dans ces tableaux successifs où l'intrigue est simple: existe et incarne ta vie, il en adviendra toujours quelque chose de jubilatoire ou mélancolique. Le talent des comédiens autant que de toutes "les petites mains" qui ont construit cette utopie au service du Théâtre avant toute chose!
[Texte et mise en scène] Juan Bescós
[Dramaturgie et assistanat mise en scène] Linda Souakria
[Avec] Yacine Bathily, Louise Coq, Matis Florent-Gicquel, Zélie Hollande, Julien Louisy
[Vidéo et régie générale] Félicie Cantraine
[Lumière et plateau] Eliott Guinet-Maudet
[Son] Syrielle Bordy
[Scénographie et plateau] Justine Restancourt
[Costumes] Inga Adeline-Eshuis
[Musique] Syrielle Bordy, Laton Raver - Youri Guittier
[Regards extérieurs] Jonathan Capdevielle, Vanessa
Court, Ramón Diago, Rui Monteiro, Nelly Pulicani, Benjamin
Moreau, Jérémie Papin, Antoine Richard, Jérémie Scheidler, Paola
Secret, Hélène Wisse
[Coordination d’intimité] Benjamin Villemagne
[Production] Théâtre national de Strasbourg
Au TNS jusqu-au 28 MAI

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