samedi 30 mai 2026

"Borda" , Lia Rodrigues : broderies, ouvrage de Grande Dame...Cataclysme et autres ourlets de danse débridée.

 


Tout commence par une forme sans forme – donc ambigüe, déjà – blanche étendue de plastique et de tissus amoncelés. Un paysage ? Un organisme vivant ? Sans doute, car voici qu’il bouge, lentement. De cette matrice originelle s’extraient peu à peu des corps, des visages, grimaçant d’abord.
Borda, en portugais, signifie aussi bien la frontière physique que le fantasme, le seuil de la limite intérieure que l’on franchit pour soi. La broderie même, comme un enrichissement perpétuel. Toutes ces dimensions,

Lia Rodrigues les active dans un spectacle en forme de métamorphose perpétuelle et ludique, pour laquelle la chorégraphe brésilienne a puisé dans l’arsenal de costumes et d’accessoires de 35 ans de création. Rien ne l’intéresse autant que la mouvance des identités, les lisières comme espaces de l’indécis. Au rythme des percussions et des chants, neuf interprètes les explorent. Chaque mouvement de l’un·e semble donner vie à l’autre, dans une succession fluide de tableaux où se côtoient d’étranges créatures. Fascinant et explosif, Borda est un spectacle baroque souvent truculent, parfois déroutant, toujours insaisissable.

 

Le silence est roi durant toute la première partie de ce mé-tissage, entrelacs de tissus et de corps, de formes qui se métamorphosent sans cesse dans la lenteur. La fascination opère dans la blancheur incandescente à fleur de peau de cet amas d'oripeaux de fortune. Car cette forme, informe ou difforme se déploie infiniment dévoilant des volutes, des sculptures éphémères qui fascinent, attirent le regard qui scrute les différences qui peu à peu évoluent comme une larve dans sa chrysalide à peine déchirée. Telle une termitière plastiquement très esthétique, la bête se déploie, se love et dégage des personnages étranges: formes de corps tronqués, de membres coupés, de jambes et d'un énorme tronc ou fessier qui déverse un fœtus de son "origine du monde"...Étranges visions d'un monde fantastique baigné de silences. Des visages se dessinent, dévoilant des expressions singulières, de joie, de souffrances, grimaces burlesques ou grotesques dans cet univers de plis et replis baroques. La vie dans les plis de tissus, tantôt légers comme un voile de mariée pour une cérémonie mystique ou païenne. Tantôt lourds et pesants comme une couverture de survie en feutre.Le plissé de cette tenture plastique crisse et émet des sons discrets puis amples comme une marée montante, des vagues déferlantes Une atmosphère décalée qui émeut, se meut comme une meute de créatures incertaines, bienfaisantes ou maléfiques.Des tableaux mouvants se succèdent comme au coeur d'une salle mi-obscure d'un musée des Beaux Arts un peu poussiéreux. Radeau de la Méduse ou autre peinture classique académique qui ne tiendrait pas en place sur les cimaises. Visite guidée d'une exposition barbare faite de chefs d'oeuvres en perdition. Comme une énorme vague qui déferle, les corps transportent leurs espaces et des images de naufrage de migrants, de boat-peopel surgissent. Des icebergs aussi comme des reliefs d'un cataclysme ou d'une déflagration planétaire. Les icônes ainsi émergées sont fortes et intrigantes, mystérieuses et toujours silencieuses. Exceptés quelques murmures ou petits babillement de bébé tout nu, tout neuf sorti de cette tribu surréaliste. Puis tout bascule dans un joyeux tumulte musical et vestimentaire. Du blanc surgissent des tenues de récupération qui forment un vestiaire magnétique fabuleux.Dressing miraculeux, sorte de studio de mode où le casting serait fait des plus affriolants péplums de cinéma pour un tournage de "nanar" des plus désopilants.On sourit volontiers, rassurés après la première séquence entre drame et catastrophe naturelle, soulagés par tant d'enthousiasme, de verve et d'énergie. On respire après cette apnée de silence pesant et c'est la joie qui éclate, les figures d'entrelacs des corps libérés de cette contrainte qui éclatent en fusée, fusion et bouquet garni. Les formes sont des leurres: animal à plusieurs jambes, comme un papillon de rêve. Bestioles issues d'un bestiaire mythologique. La beauté des propositions de mises en corps est sidérante et transporte dans un monde onirique salvateur. Étranges monstres de toutes sortes qui déferlent sur le plateau dans une proximité qui ferait croire que ces monuments plastiques seraient surdimensionnées.Une claque aux conventions de la scène où rien n'est truqué pour évoquer des phénomènes surréels, étranges et incontrôlés, incontrôlables en diable. Diabolique spectacle où les sourires, les faciès de toutes les couleurs de peau se transforment en fessiers rebondis et caressants. C'est drôle et inquiétant sur notre avenir qui se déforme, en mutation suspecte de d'un devenir incertain. Clins d'oeil à Bosch ou d'autres Salvador Dali qui étire, transfigure les vivants pour en faire des créatures de rêve ou de cauchemar.

dali

On dérive sans vergogne, on se laisse aller au rire et au sourire devant ce tsunami incongru. Les couleurs vives et truculentes sont reines.Tout fait sens dans ce naufrage contrôlé.United colors of dance pour le meilleur d'un environnement où les danseurs surgissent de ce magma, bondissant comme des feux d'artifice, des survivants heureux d'avoir échappé au pire. Une évocation de Lia Rodrigues, championne des effets de choc, des brusques revirements où l'on ne se défait jamais d'un optimiste qui joue et gagne.
niki de saint phalle

On ne capitule pas dans cette dérive lumineuse, plastiquement digne d'une installation de Niki de Saint Phalle et ses sculptures de mariées virginales ou ses nanas colorées pleine de vie. Et d'humour cinglant animé par des interprètes fulgurants, puissants, les corps massifs et généreux au service d'une danse de feu . Une galerie d'Art Brut faite de lambeaux, palimpseste de tissus usés ou à claire voie, ouvrage, brodée comme de la dentelle usagée, remaniée, recyclée.
christian boltanski

Du Annette Messager et ses oripeaux de mémoire, du Christian BoltanskI qui s'ignore dans la recherche des sources de nos langes angéliques, de nos suaires ou costumes  de fantômes disparus....
Annette Messager

Amas d'enveloppes corporelles qui bercent nos souvenirs de matrice originelle.Reliefs d'un repas sobre et frugal où seule la joie nourrit ses petits enfants terribles, ambrions sortis tout droit de l'antre de Platon dans la lumière et sans les ombres de la caverne!.

Au Maillon jusqu'au 29 MAI


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