Homme augmenté au cerveau hybride, Paul s’est retranché dans un bunker de luxe avec sa fille, Ami, qui oppose un silence buté aux logorrhées paternelles. Patron de l’un des principaux groupes pétrochimiques du pays, il gère ses affaires avec efficacité grâce à l’implant neuronal fixé dans son cerveau qui améliore ses capacités cognitives. Marion Siéfert, autrice et metteuse en scène, croise danse, performance et théâtre pour déployer un langage scénique au jeu très physique. Un récit dystopique sur notre fascination pour la technologie et la performance qui repousse les frontières du langage et questionne la possibilité du silence dans toutes les contradictions qu’il recèle.
Quand le mutisme transforme le corps d'Ami en volutes, spirales, en coups de couteau tranchant voltigeant dans les airs, on soupçonne son geôlier de père de perdre pieds et de se retrancher lui aussi dans une logorrhée fantastique, éprouvante, virtuose.Elle apparait sur la scène comme dans une arène de cirque, au centre de l'intrigue qui sera faite de mouvements savants de danse du sabre, de kyudo, tout de bleu vêtue.L'envers du décor est planté, des portes de sorties de secours, des extincteurs et tuyaux enroulés d'incendie, des colonnes sèches en courbe et coude colorées de rouge. Curieux environnement pour ce trio puis quatuor d'artistes engagés à fond dans la corporeité de leurs attitudes, postures et mouvements. La chorégraphie de Nadia Lauro que l'on connait aussi comme plasticienne avec Jennifer Lacey et bien des chorégraphes tels Emmanuelle Huynh , Latifa Laabissi,Benoit Lachambre ou Fanny de Chaillé. C'est dire si les évolutions des corps dans l'espace sont adaptées et conçues pour incarner l'enfermement, l'autisme de la fille de Paul, un être virulent, usé, malveillant qui éructe des sons, des mots, un texte empli de douleur et de ressentiment. Cloitré dans un espace mental et physique en proie à son délire verbal, ce PDG, magnat du pétrole se livre à chaud, nu et cru dans toute sa versatilité, son égoïsme, sa stratégie de pouvoir illimité.Homme pétri de nouvelle technologie dans le cerveau, la parole, le comportement, le comédien Charles-Henri Wolf excelle dans le flux verbal contrôlé, maitrisé, imparable bouclier contre la fantaisie, le silence, le recueillement. Joueur, il teste les embuches d'un autre pantin, monsieur loyal de la technicité, de l'ordre à l'encontre du désir, du plaisir. Maitre de cérémonie Lorenzo Lefèvre est chirurgien des âmes, des cerveaux trafiqués par la neurochirurgie et ses impact sur la libre pensée, la réflexion, la liberté. Un duo éclatant d'humour et d'énergie rassemble sur des bicyclettes d'appartement nos deux anti héros de pacotille: moment croustillant de verve, d'aveux, de souffrance et d'épuisement des corps et du langage.Dans ce "bunker" isolement, incarcération volontaire et préméditée, les pensées sont affligeantes et le silence gestuel d'Ami réconforte, soulage et promet une libération possible. Elle a la puissance pas le pouvoir et trace dans l'espace une ère de libération possible, un langage accessible et transmissible pour celui qui la regarde. Danseuse, performeuse Janice Bieleu parcourt le plateau, se pose, s'élance, joue du foulard avec soin et grâce, se joue de son mutisme pour ensorceler son bourreau et son maitre.La surveillance de ce monde enfermé dans un espace clos, cerné par l'obligation faite de se retrancher pour survivre aux affres de la technologie est reine et castratrice. Les personnages manipulés par la mise en scène étriquée, étroite de Marion Siéfert sont la proie d'un destin perverti par l’obéissance et la capitulation. Le soulèvement général de ces derniers temps en France, le mouvement des jeunes indignés se retrouverait facilement dans ce panorama délirant de l’obsession du savoir faire et non du savoir être ensemble.Et le texte de Matthieu Bareyre et Marion Siéfert de nous embarquer dans nos quatre vérités sur l'oppression, dans ce bunker de survie où l'attente et le huis clos asphyxiants nettoient nos pensées avec acidité, réalisme décapant.
La parole est d'argent, le silence est d'or et John Cage et son "Silence"serait bien présent dans ces longues plages de petits riens sonores où tout se joue avec malice et espoir de s'en sortir ensemble.
[Texte] Matthieu Bareyre et Marion Siéfert
[Mise en scène] Marion Siéfert
[Avec] Janice Bieleu, Monica Budde, Lorenzo Lefebvre, Charles-Henri Wolff
Scénographie Nadia Lauro
Au TNS jusqu'au 13 Novembre


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