dimanche 15 mars 2026

"Le Roi d’Ys" Édouard Lalo : Fiat Armor Lux :Olivier Py visionnaire, démiurge au long cour.

 


La magnifique cité d’Ys, perle de la Bretagne, s’élève fière et sans pareille dans la baie de Douarnenez. Construite sous le niveau de la mer, elle est préservée des flots destructeurs par une puissante digue, percée d’écluses dont le mécanisme est protégé par la famille royale. Pour sceller la paix avec le belliqueux prince Karnac, le roi d’Ys lui accorde la main de sa fille aînée, Margared. Mais le retour de Mylio, longtemps porté disparu, sème le trouble dans l’esprit de la future mariée, qui brise ses vœux devant l’autel, causant le début d’une nouvelle guerre. Margared est mortifiée en apprenant que sa sœur Rozenn épousera Mylio si celui-ci triomphe des armées de Karnac. Blessée dans son amour, l’ombrageuse beauté s’apprête à livrer les secrets de la cité d’Ys à l’ennemi de son peuple.


Le livret du
Roi d’Ys s’inspire librement des légendes armoricaines entourant le roi Gradlon, la princesse Dahut et la mythique cité d’Ys dont le destin funeste rappelle celui de l’Atlantide. L’intérêt d’Édouard Lalo pour ce folklore mystique et merveilleux provient des origines bretonnes de sa seconde épouse pour laquelle il écrit le rôle de Margared. Longtemps refusée par toutes les maisons parisiennes, l’œuvre finalement créée en 1888 à l’Opéra-Comique apporte à Lalo un triomphe aussi tardif que retentissant, en s’inscrivant dans la filiation wagnérienne de l’opéra français. Le chef Samy Rachid, installé à Boston depuis son passage par l’Opéra Studio, dirige cette partition des plus puissantes et chatoyantes dans une nouvelle mise en scène d’Olivier Py qui signe son grand retour à l’OnR.


Quand Olivier Py et Pierre André Weitz rencontrent la partition d' Edouard Lalo c'est à un paysage plastique et musical de toute beauté que le spectateur est invité. D'emblée la mer est présente sous sa forme calme et sereine, en lignes horizontales fabuleusement éclairées, scintillantes, bruissantes, frémissantes. Un phare en surgit aux lucarnes tournoyantes, des personnages déambulent sur le plateau comme un prologue bordé d'une musique douce, évoquant la plénitude d'un pays fantasmé, marin, éclaboussant de reflets,d'effets de miroirs sur une toile gonflée, noire, outre-noire. Le noir et le blanc déclinés durant tout l'opéra, des costumes, parures, accessoires, aux décors, architectures industrielles volontairement contrastant avec les éléments marins. Les personnages entament le chant et les voix se font puissantes autant que réservées dans cet opus où le choeur joue un rôle prépondérant et libère, délivre toute une qualité vocale hors norme, insoupçonnée tant la présence des chanteurs est animée. On suit les péripéties dès le départ sulfureuses de mort sur ce territoire étrange, industriel, sombre, menaçant. Aux mécaniques gigantesques impressionnantes: elles mèneront les héros jusque dans leur rouage sur la scène tournante judicieusement exploitée.


Le noir et le blanc toujours ourlant les arcades d'un décor monumental, rythmé de pans, de mises en abimes tectoniques visuelles sidérantes. Les lumières signées Bertrand Killy auréolant cette atmosphère, cet univers, cette ambiance autant mystique que réelle.Le jeu de Margared, Anaik Morel et de Rozenn, Lauranne Olivia se font dans des solos, duo et trio éprouvant la musique avec brio et sensibilité. Armées de sentiments forts et distincts, elles incarnent la densité de la partition auprès de leurs interlocuteurs masculins, le Roi d'Ys, Mylio et Karnac avec bonheur et une technique vocale en phase avec la splendeur de cette musique quasi impressionniste. La mer y est présente au second acte dans une dramaturgie emprunte de tension, vibration, ondes et vagues musicales évocatrices et pertinentes. Les décors toujours accompagnant le jeu, tissant le drame de leur mouvements de machinerie implacable, irrévocable. 


La scène du mariage donne lieu à un ballet d'hommes, mouvementé, tournoyant poussant l'intrigue à révéler les états d'âme et de corps des personnages. Le choeur enveloppant le tout, masse sonore et physique très présente rehausse cette atmosphère de puissance générale, habitée par une mise en scène étonnante, surprenante. La musique de Lalo servie par des artistes aguéris à une pratique de l'incarnation charnelle et sensuelle des airs chantés autant que des déplacements minutieusement calculés dans ces espaces rêvés par le tandem Olivier Py-Pierre André Weitz. Un conte d'effets scéniques puissant, magistral, monumental, architecturé comme une cité perdue dans nos mémoires, renfloué ou submergé par un flot, un flux judicieux de musicalité, de spectacle total.

 Direction musicale Samy Rachid Mise en scène Olivier Py Décors, costumes Pierre-André Weitz Lumières Bertrand Killy Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre National de Mulhouse  Le Roi d’Ys Patrick Bolleire Margared Anaïk Morel Rozenn Lauranne Oliva Mylio Julien Henric Karnac Jean-Kristof Bouton  


Nouvelle production.
Livret d’Édouard Blau.
Créé le 7 mai 1888 à l’Opéra-Comique (Théâtre des Nations) à Paris. 

A l'Opéra du Rhin jusqu'au 29 Mars 

Dans le cadre du festival Arsmondo Îles

samedi 14 mars 2026

"La semaine Sainte" de Mathieu Flamens Actuelles 28 ème édition: pas très "catholique" la Sainte Trinité!

 


CINQ SOIRÉES DE LECTURES À ÉCOUTER, VOIR, SAVOURER

Actuelles est un temps fort proposé par le TAPS autour de l’écriture du théâtre d’aujourd’hui.

Cinq textes de théâtre actuel sont sélectionnés par les artistes associé·es au TAPS, Houaria Kaidari et Logan Person, et le comité de lecture du TAPS. Ces textes sont ensuite lus et mis en musique par des artistes de la région (comédien·nes, musicien·nes, directeur·trices de lecture) lors de cinq soirées uniques.Chaque soir, le public prend place au sein d’une scénographie qui privilégie la proximité avec les artistes, inventée par des étudiant·es de la Haute École des Arts du Rhin (HEAR).La cuisinière Léonie Durr concocte des mises en bouche inspirées par la pièce.

À l’approche de Pâques, une école primaire privée catholique plonge dans la tourmente : deux enfants ont décidé de se venger. Plus on avance dans l’histoire, moins il y a de personnages. Les enfants gagnent. Il y a aussi une tourterelle, qui a du mal à mourir.Tout est vrai, ou presque, dans cette histoire. On était deux, à dix ans, à fuguer, à préparer des empoisonnements, à cacher la viande mal cuite dans nos slips, à nous servir de notre sang pour écœurer les garçons. Mais quelque chose de plus grave se passait entre un surveillant et une enfant. Ce texte, c’est une vengeance, pour dire qu’on a grandi mais que ça n’est pas passé.


On rentre dans la salle des TAPS Laiterie toujours avec curiosité à l'occasion des Actuelles. Ce dernier soir là c'est le texte de Mathieu Flamens qui sera lu et interprété par cinq comédiens qui arrivent sur l'estrade, sacs d'écoliers dans le dos, soquettes et nattes comme des enfants intégrant l'école, la cour de récréation. Le dispositif scénique comme une salle de classe, des bancs alignés bien droit et une sorte d'estrade mais sans le bureau de la maitresse! Des pupitres pour la lecture devant trois personnages féminins. Un air de nef de chapelle va rapidement se distinguer: on est dans une école privée et les règles seront les règles, celles aussi révélées dans le texte , sanguinolentes et stoppées par la découverte des tampons à réaction. Car ici, le verbe est fort, l'humour est noir, comme un détergent ,le ton à la révolte, la colère, le soulèvement. Mais sans agressivité ni rancœur: c'est l'heure de la vengeance qui sera le plat qui se mange à chaud, au creux des dialogues, du récit qui se superposent sans cesse. Les enfants sont chacun bien identifié, chacun son humeur, son culot, sa verve ou sa timidité. La narration avance à grand pas et les rebondissements de ces anecdotes vont tonifier le jeu, booster l'énergie des comédiennes récitantes, lectrices, actrices de grand talent. 


La directrice de l'école,subtile et changeante Valentine von Hörde se révèle bien toxique avec ses médicaments sédatifs qui seront le poison que les enfants vont administrer en douce au "petit Nicolas"...

Eulalie, sublime Cassandre Duquesnel Poussard sera la star de la lecture, celle qui se plait à être soit poète, amoureuse de sa tourterelle Dolorès, douleur sanguinolente et repoussante, soit fer de lance d'une révolution d'institution catholique démembrée par tout ce qui s'y passe de tragique ou de désuet. Pas de colombe de la paix mais des vautours adultes qui encerclent les enfants.


Sans compter sur Camille Falbriard, comique, burlesque et désenchantée en institutrice désabusée , ni sur Jojo, Antoine Kany, discret pervers innocenté.Le texte de Mathieu Flamens est culotté, virulent autant que tendre à l'égard de ces gamins plein d'imagination pour tendre des pièges aux adultes qui ne valent pas mieux que leur petit jeu décapant, détonant. Un missel, une bible anticléricale très irrespectueuse.C'est un plaisir de partager cette lecture menée de main de maitre par Morgane Ederlin. Toutes en Cène sans autel dans cette école "Bienvenu",Providence!Trois comédiennes s'emparent des rôles qui semblent taillés sur mesure et font flamber la chapelle, Sainte Trinité oeuvrant dans La Nef des Fous avec brio, malice, espièglerie . Humour tambour battant dans l'interprétation audacieuse, nonchalante ou furieusement osée. C'est jubilatoire et l'on rit non sous cape, mais ouvertement devant une réalité triviale, des propos mordant pétris d'ingéniosité bien à propos, de tonus dans le ton, le rythme ou les silences ou interrogations.

Pour doubler cette démesure verbale et physique une accordéoniste Lourdes Marzialetti borde cette atmosphère en chansons de son répertoire d'origine d'Amérique Latine. Ses percussions comme des contrepoints à un suspens ou des moments tenus en apnée dramaturgique. Une gueule, crane osseux d'animal comme caisse de résonance dans un souffle harmonique! Et le récit de battre son plein de mots choisis pour leur vertu décapante, leur association désopilante bien acérée. Que voici une pièce de théâtre épicée, vraiment "pas catholique" sur l'enfance et les déboires d'une éducation dépassée, obsolète, hypocrite en diable bien dessinée, esquissée avec justesse et parfois excès comme le sont ces révoltés pas tendres d'une embarcation singulière. Galvanisée par des lectrices engagées et performantes.


On songe aux albums de "Martine" qui seraient détournés par l'insolence, le toupet et la vraie curiosité enfantine. L'auteur et toute l'équipe d'accord pour avoir rencontré ici une occasion unique d'échafauder un projet drôle et décapant. En bonne compagnie des scénographes de la HEAR, tous fédérés par l'amour inoxydable du spectacle vivant, de la comédie, de l'art scénique dont on ne saurait se priver.Chapeau au projet des "Actuelles", des artistes associés, du directeur des TAPS et de la cuisinière à la "cantine"de cette école pour un mets frugal pascal, traversée par les pires aventures humaines de l'enfance qui n'a pas froid aux yeux!Un phénomène païen sans résurrection dont le chemin de croix est de bannières réjouissantes.La sacristie comme antichambre d'une eucharistie théâtrale , communion partagée par un public enthousiaste.La passion selon St Mathieu Flamens comme messagère de l'iconoclaste pèlerinage au pays de l'enfance ressuscitée.

 

Texte de Mathieu Flamens

Directrice de lecture : Morgane Enderlin
Musicienne : Lourdes Marzialetti

Comédien·nes : Cassandre Dusquenel, Camille Falbriard, Antoine Kany, Valentine Von Horde
Scénographes (HEAR) : Emma Vincens, Adèle Main

 photos raoul gilibert

Au TPS Laiterie le 14 Mars 

vendredi 13 mars 2026

"Summit Strasbourg" , Ontroerend Goed : tous en scène, tous responsables: la démocratrie atteint des sommets!

 


Vous êtes invité·e à un sommet. Ou plutôt : vous êtes invité·e à une pièce de théâtre intitulée SUMMIT Strasbourg, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. En nous réunissant en assemblée, la très joueuse compagnie Ontroerend Goed questionne le langage, notre propension à y croire et notre infinie quête de sens. SUMMIT explore et éprouve la frontière entre réalité et fiction, entre doute et lucidité, dans un spectacle sur la force de l’imagination. 

Comment percevoir et façonner – ensemble, si cela nous dit – une réalité, s’approprier ou déjouer des rapports de pouvoir qui se révèlent tout simplement quotidiens ? Quelles sont les conventions et les conséquences de nos échanges faits de mots et de silences, d’observations et de prises de position ? Expérience grandeur nature, SUMMIT explore les règles tacites que nous semblons accepter lorsque nous entrons dans un théâtre. Après £¥€$ !, game performance accueilli en 2019, la compagnie belge à l'inventivité hors norme nous invite à devenir les personnages de notre propre spectacle.

 

Elle se présente en hôtesse, accueillante, souriante nous exposant les enjeux de ce futur spectacle auquel nous avons décidé d'assister en toute liberté. Puis son compère, comme elle, tout de rouge pourpre vêtu se profile et nous indique "la scène" a plusieurs reprises en leitmotiv humoristique accompagné d'un geste d'invitation. Traversées de scène pour illustration de ce phénomène.Le ton est donné quand il nous fait aussi découvrir les deux autres protagonistes surpris derrière le rideau à vaquer à leurs occupations. Auparavant le public a été invité à déposer son téléphone et a accepté de recevoir un petit message fermé à conserver jusqu'à nouvel ordre. Entretemps c'est l'histoire de la poule invisible, de sa mise à mort qui sera le clou du spectacle et du jeu subtil et raffiné des comédiens. Cette petite famille nous explique le mode d'emploi du contenu, un contrat entre eux et nous, entre le théâtre et le public réuni et consentant. Un jeu de miroir juridique qui implique chaque parti à prendre ses responsabilités, à en être conscient et à les assumer. Un vote à main levé nous invite aussi à réfléchir du pourquoi nous là, ce qu'on y attend, ce qu'on est prêt à recevoir ou pas. Un bon exercice malin, drôle autant qu'engageant. Mais jusqu’où? On nous laisse le choix de faire ce que l'on veut pendant 4mn 33, ce qui peut générer toute forme d'attitude en public..Entre autre envahir la scène pendant que "le loup" n'y est pas!Et cela va bon enfant: des spectateurs sont invités à rejoindre le plateau, à écouter l'un des comédiens nous rapporter un souvenir douloureux d'une représentation vécue..Texte qu'il confie à la lecture de l'un d'entre eux qui se l'approprie de façon muette. Tout est possible et envisageable par ce collectif à quatre feuilles, débonnaire, pince sans rire et fort joyeux.Ce sommet de réflexion sur l'implication de ceux qui paient pour voir travailler les autres est édifiant. Doit-on aussi participer, s'engager, se bouger pour faire avancer le scénario? On a signé un contrat d'entente avec ces travailleurs à vue et l'on doit s'y conformer. Sinon on se bouche les oreilles, on fredonne "frère jacques" où l'on quitte le théâtre de ce jeu participatif. A bon entendeur, salut et le tour est joué: tous responsables, tous consentants et satisfaits d'avoir apporter sa pierre à l'édifice! Le collectif Ontroerend Goed n'a pas froid aux yeux et c'est tant mieux pour nous qui sortons de bonne humeur avec l'impression d'avoir réfléchi et participer à un événement unique, un sommet franchissable de la démocratie directe en temps réel: une façon de se préparer à voter en toute clarté et connaissance de cause. 

Au Maillon jusqu'au 14 Mars dans le cadre de "Démocraties en jeu"

« Pendant des années, les Flamands de Ontroerend Goed ont joyeusement malmené leur auditoire. Mais ça, c’était avant. Depuis le COVID, l’entité pilotée par Alexandre Devriendt a changé son fusil d’épaule : pourquoi diviser quand les gouvernements le font déjà si bien ? Désormais, les expériences participatives du collectif visent plutôt à nous connecter – et tous les moyens sont bons. Summit nous convie à l’écriture d’une nouvelle constitution pour les arts. Directeur artistique de la troupe, Alexandre Devriendt revient sur ce qui, en vingt ans, a transformé une bande de potes dont les performances trash agitaient Gand en une compagnie dont les aventures interactives font le tour de la planète. »


"PEOPLE WILL PEOPLE YOU" Steven Cohen - Compagnie Steven Cohen : butterfly "Apollon" entre Eros et Tanatos....

 


Dans chacune de ses performances, Steven Cohen fait de son corps un objet vivant, transgressif, une œuvre en soi. Perché sur d’imposantes chaussures à plateforme, l’artiste sud-africain se présente à nous telle une créature vêtue de costumes spectaculaires. À travers cette apparence, il explore des thèmes comme l’identité, la souffrance, la mémoire et la résistance.
Avec People Will People You, Steven Cohen propose une expérience inédite. Il engage un véritable dialogue avec le public. Lui qui s’est toujours exprimé par le langage du corps, en faisant de celui-ci à la fois le médium et le message, choisit ici de prendre la parole. Un geste rare, presque radical, où la voix prend la forme à son tour d’un acte d’existence et de résistance.
Il ouvre ainsi un espace de rencontre où chacun·e, artiste comme spectateur·rice, devient à la fois témoin et acteur·rice. Un lieu où les mots circulent et libèrent.
Steven Cohen donne à voir un rituel de transfiguration inversée. Il s’agit d’une plongée dans l’intime. Détruire pour mieux créer : tel est le paradoxe fondateur de ce rendez-vous. La disparition d’une œuvre en engendre une autre. Le geste de faire se mêle à celui de défaire, dans un processus continu de métamorphose.Ce rituel devient alors une invitation : celle d’une transformation partagée, où l’art et la vie se confondent, se nourrissent mutuellement, et où l’un donne à l’autre sa raison d’être, ses moyens de transcender le chaos.


Il fait une apparition, lente et magistrale, costumé de lambeaux de tissus colorés, pastels, de particules brillantes parsemées dans ce vêtement étrange, les pieds chaussés de sculptures baroques comme des pare-feux en cuivre ou de fonte,mobilier de jardin d'époque. Deux logues perches pour appui, un casque fait de plumes et de pétard qui explose de suite!Échassier instable, chancelant comme Max Ernst avec sa "Femme chancelante".

max ernst la femme chancelante


"Pas un clown blanc mais un blanc avec une tête de clown"

Le visage maquillé, grimé, dessiné savamment de papillons , de traces et signes cabalistiques fantaisistes. Les lèvres noires comme des coeurs, des pétales de fleurs, ailes de phasmes, tulipes noires. Le regard lointain, la démarche solennelle ou chancelante comme on voudra bien l'interpréter. Marche hésitante, posée, fragile comme tout son corps pourtant massif et architecturé. Il s'adresse au public, placide, imperturbable, dans une grande sérénité dictée par la sagesse de l'âge, de l'expérience. Rien de grand guignol ni d'ostentation dans cette parade animale, digne d'un paon qui serait devenu modeste. En quête de reconnaissance, d'amour, de considération. Lentement, il se hisse sur une sorte de chaise, tabouret sculpté, droit, rigide, anguleux,support de son corps endolori. Fleur de nénuphar en lévitation silencieuse, méditation heureuse et tranquille.Statue vivante, mobile, il déchausse ses petits monuments antérieurs pour les troquer contre d'autres atours plus géométriques: les pieds comme des piédestal mobiles qui ,parcourent un jardin imaginaire. Des oreilles de chacal découpées comme Méphistophélès.Comme des socles qui interdisent la mobilité mais pas la motricité.Cet étrange personnage, c'est Lui, Steven Cohen, riche d'une longue expérience de performeur en milieu urbain. Déjà tout petit à Six ans, le voilà costumé à sa guise, pas "déguisé". Un choix poétique, plus tard politique dans ce vaste monde ou l'apartheid, la ségrégation va le frapper de front, de près. Une série de vidéo retrace son parcours "scénique", ses interventions proscrites et interdites. Jamais provocantes, ni numéro de cirque. 


On se souvient à Strasbourg de deux mises en situation phares restées dans les mémoires: dans un distributeur de bonbons aux Arts-Déco chaufferie et sur la stèle des Halles Synagogue qui avaient touché, bouleversé les participants. 
C'est encapsulé dans un distributeur géant de bubble gum et autres confiseries que l'on découvre Steven Cohen.La mémoire ici convoquée pour conter un destin artistique hors norme. Il invite le public à l'interroger en toute simplicité: c'est délicat tant il impressionne, mais n'en fait pas un pouvoir de domination sur le public. Steven Cohen serait compagnon de Angelica Liddell ou Robyn Orlin, inclassable artiste questionnant la mort, la vie, son métier, sa place dans le monde des Arts Vivants. Plasticien, il se fabrique à vue à l'aide de bandes noires un tableau fait d'empreintes sur son visage. Un caméraman se glisse sur scène et filme en gros plans cette séquence ainsi que le public: histoire que les traces immédiates se propagent et se partagent.




Un long travail in situ qu'il effectue à vue, face au miroir, ayant troqué son costume d'apparat pour un marcel et un short noir de travailleur.Un contraste sensible, mais on l'a déjà vu en salopette de 'ouvrier, en artisan du beau dans des tenues modestes. Steven Cohen est proche, de plain pied en communion avec son public; autant ému que lui, sans estrade ni plateau pour le distancer. Belle et unique apparition sur la perte, l'usure, la consécration: des images d'une exposition rétrospective actuellement en Afrique du Sud pour témoin de l'importance de son parcours: reconnaissance absolue et enfin attestant de l'importance de sa place dans le monde. En toute modestie, Steven s'efface, qui le parterre après des adieux touchants et frémissants d'authenticité. La démarche hésitante d'un corps fatigué mais toujours expressif, partageux, accessible à l'autre en dialogue, face à face. Jamais en opposition ni victoire.Pas d’esbroufe ni de paillette pour ce facteur d'oeuvres incontournables d'une beauté fulgurante.Un papillon "Apollon" les ailes déployées, insecte de jour et de nuit fugace, éphémère dans le temps de la scène.


Pour une "petite mort" entre Eros et Tanatos.Phalène ornithologique suspendue comme un trophée imaginaire d'une chasse au papillon impossible: sans prise avec aucune épingle ni filet!Aux origines d'un monde archéologique de l'avenir.Une confession partagée, sensible, émouvante, fragile comme les ailes d'un papillon nacré.Et l'invisibilité de l'artiste se fait regard compatissant.

 


Steven Cohen est né en 1962 en Afrique du Sud. Performeur, chorégraphe et plasticien, il vit aujourd’hui en France. Il réalise ses performances dans l’espace public, dans des musées, des galeries et des salles de spectacle :
Put your heart under your feet…and walk (2017), Boudoir (2022). Son travail met en lumière ce qui est en marge de la société, à commencer par sa propre identité d’homme blanc queer, juif et sud-africain. Loin d’être narcissiques, les mises en scène de son corps, nourries de sa propre histoire, constituent, selon lui, « le support d’une exploration des failles et des grâces de l’humanité ». Ses maquillages ultra-sophistiqués, soignés, sont aussi élégants que surprenants. 

Ses costumes excentriques, brillants et féériques, empruntent aux univers du luxe et de l’élégance, à des souvenirs de rituels archaïques, à une mémoire bourgeoise ou coloniale comme aux inspirations queer. Ils dévoilent plus qu’ils ne cachent et contraignent le corps et le mouvement, comme pour marquer à la fois le poids du monde et les entraves des pouvoirs sur les corps. Ce sont avant tout des montages ou des collages à même le corps, le transformant en chimères ou en êtres hybrides à l’identité incertaine, multiple. 

Au TJP jusqu'au 14 Mars dans le cadre des Micro Giboulées 

jeudi 12 mars 2026

"MÉTROPOLE" de Volmir Cordeiro - Cie Donna Volcan : Mégalo-police!

 


Sous une épaisse fumée blanche, une étrange créature apparaît. Son visage est dissimulé sous un masque de félin rose. Un imposant manteau de feutrine noire drape sa silhouette. De longs cheveux mauves flottent autour d’elle. Balayant la salle du regard, elle s’élance. Mi-homme, mi-animal, Volmir Cordeiro est traversé par les enjeux de la métropole et finit par la personnifier.
Aux côtés de Philippe Foch à la caisse claire, le chorégraphe nous livre un opéra dansé punk et bouillonnant, imaginé pendant la crise sanitaire. La ville, qu’il perçoit comme centrale et dynamique, regorge d’ambivalences. C’est un espace qui prône autant la liberté que la surveillance. Il tend à englober les individus, et pourtant ne cesse de les sélectionner. Il vante les nouvelles technologies, toujours plus aliénantes.
Au rythme des percussions, sa danse se transforme en une allégorie carnavalesque, endiablée, cagoulée, grimée, robotisée. Elle se présente comme une métaphore de la vie urbaine : frénétique, chaotique, mais aussi d’une beauté vibrante. À travers ses mouvements expressifs, Volmir Cordeiro interroge notre place dans cette métropole, où chacun·e se bat pour affirmer son existence. Sa performance frappe par sa force et sa détermination. Transgressive, elle revendique une liberté totale, loin de toutes normes.

Un diable étrange sort de sa boite noire, sous un tsunami de percussions magnétiques et euphorisant autant qu'envahissant. Des cordes-balises délimitent l'espace comme un quartier encerclé par des forces de polices municipales. Et la valse bondissante débute d'un personnage masqué, cape noire et autres indices vestimentaires d'un lutin plus ou moins bienveillant dans son accoutrement: une jambière rose bonbon pour faire contraste. Pantin inspiré des esprits japonais autant que baroqueux ou gotiques. Héros de manga peut-être...Démon et merveille spectaculaire.Longue chevelure, parure carnavalesque, déguisement ou costume de parade diabolique? Cavalcade animale, manège tournicotant et hypnotique!Sa danse est convulsive, faite de bonds, de virevoltes, de tours dans cet espace sonore étourdissant. L'atmosphère enivrante oscille entre enfer et paradis, entre enfermement et libération. Cette quête vers des perspectives plus heureuses et sereine se joue sur l'étourdissement provoqué par les percussions omniprésentes, rappel à l'ordre et à l’obéissance. Notre héros de pacotille se débat comme un papillon pris dans un piège de lumières, les ailes brûlées par la proximité d'une chaleur ambiante torride. Du bel ouvrage de champ magnétique qui absorbe les esprits en révolte et tente de libérer les consciences appauvries par un discours désabusé et en désaccord avec une citoyenneté urbaine. Une colonne de journaux s’effondre et éparpille les nouvelles en feuilles volantes.Métropole ou mégalopole pour un show décapant, et curieusement intriguant. Volmir Cordeiro, danseur étrange et fascinant dans sa complicité avec Philippe Foch, compère aux aguets, en osmose avec les fantasmagories oniriques de ce diablotin électrique et aérodynamique de fortune! On songe aux "Nouvelles peurs" de Marc Augé, à "Des villes invisibles" d'Italo Calvino et l'on médite sur ces espèces d'espaces qui nous dévorent....Que c'est "beau une ville la nuit". Les bandes de marquage ont disparu, l'espace reconquis s'évapore... 


Titulaire d’un doctorat en danse, Volmir Cordeiro a d’abord étudié le théâtre pour ensuite collaborer avec les chorégraphes brésiliens Alejandro Ahmed, Cristina Moura et Lia Rodrigues. Il intègre la formation Essais en 2011 au Centre National de Danse Contemporaine d’Angers où il obtient un Master en performance et création.
Comme interprète, il participe notamment aux spectacles de Xavier Le Roy, Emmanuelle Huynh, Jocelyn Cottencin, Vera Mantero. En tant que chorégraphe, il crée un premier cycle de travail composé de trois solos : Ciel (2012), Inês (2014) et Rue (2015). En février 2017, il monte à Brest une pièce pour quatre danseurs, L’oeil la bouche et le reste. 
Il enseigne régulièrement dans des écoles de formation chorégraphique : au Master Exerce de l’ICI – Centre Chorégraphique National de Montpellier, au Master Drama de l’Académie royale des beaux-arts de Gand, à l’école de danse PARTS de Bruxelles, et à la Ménagerie de Verre à Paris.
Il est l’auteur d’Ex-Corpo, ouvrage consacré aux figures de la marginalité en danse contemporaine et à la notion d’artiste-chercheur·euse.
En 2021 avec Érosion, Volmir Cordeiro revisite les Ballets Suédois, troupe particulière dadaïste installée aux Théâtres des Champs-Elysées entre 1920 et 1925. Son solo Métropole est créé en novembre 2021 dans le cadre du festival d’Automne à Paris.
En 2021, Volmir Cordeiro reçoit le prix SACD Jeune Talent Chorégraphie.
Sa compagnie Donna Volcan pense le volcanique comme le fondement de la création : la terre, le feu, l’air et la pulsion vitale. 

Au TJP jusqu'au 14 Mars dans le cadre des Micro Giboulées 

mercredi 11 mars 2026

"Carte blanche à Hae-Lim Lee" Voix de Stras : les voiles du palais: vers un voyage au long court

 


Carte blanche à Hae-Lim Lee

Dans le cadre des Rendez-vous de la Voix
Carte blanche à Hae-Lim Lee, soprano de Voix de Stras' et doctorante en musicologie
La rencontre entre musique traditionnelle asiatique et musique contemporaine occidentale

Il y a des soirs où la voix ne s’arrête pas aux frontières : elle nous emmène avec elle.
Le 11 mars dans le cadre des Rendez-vous de la Voix, Catherine Bolzinger donnait carte blanche à Hae-Lim Lee, soprano de Voix de Stras', pour mettre en lumière le croisement entre musiques traditionnelles japonaises et coréenne et création contemporaine occidentale.
Accompagnée du guitariste Gaspard Schlich, du percussionniste Sami Bouchenada et du compositeur Matías Rosales, elle tisse un voyage entre Orient et Occident. Un instant suspendu entre voix, images et gestes sonores, pour raconter ce que les langues ne traduisent pas.
Une voix pour lier deux mondes, au cœur d’un voyage musical, empreint de nature et d’amour. 
 

 Un rendez vous en cache un autre et nous voici au coeur de cette désormais incontournable soirée mensuelle en compagnie de Catherine Bolzinger et d'une seule des solistes du groupe, l'ensemble "Voix de Stras"pour laisser libre cour au voyage, au jardin secret de la chanteuse Hae-Lim Lee périple musical autour des langues étrangères, de l'amour, des pays inconnus aux sonorités insoupçonnées. Avec l’œuvre "Flammenzeichen" de Younghi Pagh-Paan 1983, la chanteuse ouvre cette petite cérémonie musicale partagée, seule au coeur du Temple Neuf magnifiquement éclairé. Elle susurre, murmure dans des babillements une sorte de Sprechgesang étrange, ténu plein de contrastes et de modulations. Une voix chaude accompagnée de tambourins qui percutent doucement sous ses doigts agiles.En langue allemande, dans une belle gestuelle ouverte, offerte, dans une robe noire d'uinspiration japonaise, en dentelles noires. D'infimes sons tenus sourdent de ses lèvres, une grande variation d'octave distille son timbre chaleureux de soprano très pur. Des percussions de nacre comme des monnaies du pape égrènent toute cette fantaisie vocale et percussive.Résister ainsi à l'oppression en chantant, récitant un texte pour éradiquer la violence du pouvoir et de l'oppression.
 
La seconde pièce ""Renka" de Toshio Hosokawa" N° 1 "Aki no ta no"et N°3 "Yura no too"de 1977 réunit guitare et chant avec bonheur sur fond d'images vidéo en noir et blanc: herbes folles dans le vent en accéléré ou paysages vastes sous la pression atmosphérique changeante de beaux ralentis. La lenteur dans l’exécution autant vocale qu'acoustique pour la guitare pincée, froissée va de paire avec les images animées de scintillements vibrants. Dans deux mouvements successifs, voix et guitare se répondent malicieusement au gré de la composition. Gestes amples du guitariste, Gaspard Schlich, geste vocal fulgurant de la part de l'artiste chanteuse aussi de toute son expression de visage, de toute sa présence méditative et mélodique.
 
Dans "Gagok" d'Isang Yun pour voix, guitare et percussion, de longues tenues respectives en ricochet, en résonance guident la composition en couches et palimpseste de sons. Les voix des trois interprètes en jeu pour de courtes interventions humoristiques et malicieuses pour créer une atmosphère, un univers où les paroles sont vocalises vertigineuses et virtuoses. Aux percussions, l'agile et très mobile Sami Bounechada donne volumes, vibrations et jeu de timbres fort résonant. Ondulations des ondes de la voix pour berceau de résonance, pour accueillir les sons inédits  en sorte de bulles de BD.Sons et interjections, avant un déchainement de percussions et guitare comme une alerte hispanisante Un bel opus où chacun trouve un écho chez l'autre et vibre à l'unisson d'une écoute commune.
 
Avec"Désinformation" de Matias Rosales c'est à la musique "en temps réel" que nous assistons. Le compositeur accompagné de la voix se joue des difficultés pour inventer les "sons du palais" de la cantatrice, sons qui diffèrent selon les cultures dont on est issu.Une sorte de "révolution de palais" en vocalises bordées en direct par les couches, strates de l'électronique. Une musique mixte audacieuse, un texte pour voix augmentée, un mélange savant "bidouillé" en mixage en temps réel pour une symbiose  entre naturel et artificiel très réussie. La chanteuse-lectrice-interprète toujours en rythme découpé, articulé, démembré ou psalmodié. Une nouvelle création pour voix et électronique intitulée Desinformation, basée sur un texte de Clémentine Lebedinsky, qui aborde la déshumanisation actuelle que nous vivons dans une société où l’information est presque entièrement manipulée.Une cuisine savoureuse en petite quantité précieuse comme la gastronomie nouvelle.A déguster de toutes les oreilles , à regarder comme ces paroles de Balanchine: "Regardez la musique, écoutez la danse". 
 
Enfin l'oeuvre de Philippe Manoury "En é, "La rivière n°1" 1993/94 met en avant la voix merveilleuse de Hae-Lim Lee: la voix pure, haute et sans faille sur les nappes de sons intrusif. Belle diction à fleur de lèvres, douceur et modération comme de l'eau qui sourd de ce flux vivant ou électronique en osmose. En couches, en nappes dans des harmonies cinglantes et inattendues. Ce quatuor de choc pour cette soirée unique réunissait des talents uniques, portés à la rencontre du public par la créativité d'une programmation originale. Catherine Bolzinger aux manettes, au gouvernail d'une embarcation inédite vers de lointaines contrées musicales."
 
 
📍Temple Neuf, Strasbourg - 11 mars, 20h
 
Programme :
Younghi Pagh-Paan — Flammenzeichen
Toshio Hosokawa — Renka I
Isang Yun — Gagok
Philippe Manoury — I. « La rivière », extrait de En Echo
Matías Rosales — Désinformation (création mondiale)
Une rencontre entre la musique contemporaine occidentale et les musiques traditionnelles coréenne et japonaise : voix, timbre, images et gestes sonores.
Avec Sami Bounechada (percussions), Gaspard Schlich (guitare) et Matías Rosales (composition & électronique).Hae Lim Lee (chant)
 
 

mardi 10 mars 2026

Armin Hokmi "Shiraz": hypnotique dérive chorégraphique

 


Shiraz

Armin Hokmi fait émerger des souvenirs et l’atmosphère de danses passées. Il s’est plongé dans les archives du Festival des Arts de Chiraz, ville iranienne où s’est tenu, tous les étés de 1967 à 1977, une manifestation de renommée internationale. Dirigé par le cinéaste Farrokh Ghaffari, la dramaturge Khojasteh Kia et le metteur en scène Arby Ovanessian, il a constitué un espace de recherche artistique important pour des artistes occidentaux comme Merce Cunningham ou Carolyn Carlson. De cette recherche naît une danse calme mais obstinée où les interprètes semblent laisser affleurer des impressions. Danse festive ou rituelle ? Gestuelle traditionnelle, transmise ou purement fantasmée ? Tout, ici, est plutôt affaire d’impressions, d’images d’archives qui remontent et sont esquissées, à l’unisson, ou presque. Il y a de la magie dans ce spectacle : elle réside dans l’architecture de l’espace qu’ouvrent ces six corps aux trajectoires qui se rapprochent ou s’éloignent, mais restent ensemble.


Ivresse

Les interprètes sont déjà sur le plateau, évoluant d'une infime façon au son d'une musique répétitive envoutante . Quand les lumières de la salle s'estompent, ils poursuivent leur lente danse enivrante, un bras levé, l'autre le long du corps, impassible. Les regards comme dans un vide plein de concentration. La délicatesse de leur gestuelle qui évolue peu à peu, caresse les émotions ressentie à la vue de ces sept personnages imperturbables dont les directions changent au fur et à mesure comme des brisures de rythme, des cassures de routine sempiternelle. Les petits pas se font lentement en contre point des percussions et autres instruments lancinants de la bande son. En baskets, pantalons larges flottent et bustiers couleurs pastels, doux et comme évanescents.Les bras en corbeille, arceau , les hanches en balançoire, le corps et les axes en bascule perpétuelle. 


Comme dans une partition musicale , la danse se construit en gestes, notes qui s’additionnent, en mesures qui s'allongent. Toujours de petits soubresauts discrets, des pliés futiles, des demi-pointes qui se profilent et retombent, comme une danse baroque subtile, légère, altière, distinguée. Les bras se font arche ou ailes tendues dans de belles envergures. Des tracés se dessinent comme un plan architecturé qui délivrerait des secrets de facture, de fabrication d'espaces contenus, retenus.Parfois des regards se font miroir puis replongent dans leur intériorité, bercés par les pulsations de la musique. Les mains se font écran ou filtre comme à travers un moucharabieh, les bassins des danseurs tanguent et ondulent, les épaules dénudées se dressent, se haussent ou retombent.  Tout un vocabulaire très précis pour cette unisson implacable, cette écoute collective qui conduit à une harmonie de groupe rarement égalée. 


L'atmosphère est au recueillement pour cette statuaire mobile qui rappelle celle des statues de nos cathédrales. Grâce, inclinaison de madone, pliés, révérence ou simplement courbure du buste en parade sacrée. La danse signée Amin Hokmi comme un rituel indisciplinaire sous des aspects très structurés, codés, construits sur des bases rythmiques incontournables. Sortes de frises picturales qui se déroulent comme un leporello ou un livre de la Torah, un rouleau de prières bouddhistes déployées .Figures antiques, lascives ou parfois bondissantes, à demi élevées, discrètes ascensions vers une élévation promise.Les lumières se font épouses et compagnes de cet ensemble singulier qui semble issu de nulle part, comme des anges dansant, des anges musiciens d'une mobilité intime, infime: un petit bougé pour atteindre l'extase ou la transe, la communion d'un groupe façonné par une partition stricte exécutée ici par des artistes sensibles, évocateurs d'une plasticité sculpturale de toute beauté de toute sérénité. 

Avec Armin Hokmi et son "Shiraz"ce sont sept danseurs qui tanguent sans cesse au rythme d'une musique lancinante, hypnotique: bercement des corps aux mouvements infimes, tenues dans des costumes pastel, baskets. Les regards des danseurs figés sur le sol comme une méditation cosmique, minimale, envoutante qui peu à peu dérive. Chaloupes dans l'espace nu, blanc. La tension monte une heure durant, les corps se frôlent petit à petit en duos. Révérences, jeux de mains, de bras, de hanches...Une danse lumineuse, contagieuse qui agite nos esprits capturés, captivés par ces mouvements altiers, nobles, marqués de culture du bassin méditerranéen. Harmin Hokmi fabrique une gestuelle originale, empreinte de biens des styles mais toujours solide et inscrite dans des emprunts loyaux aux autres cultures....A la dérive des continents de la danse.


 A Pole Sud les 10 et 11 Mars


lundi 9 mars 2026

"Sous les fleurs" Thomas Lebrun : comme un bouquet, florilège du genre. Millepertuis aux fragrances de lenteur porteuse de quiétude.

 


Au sud du Mexique dans la région d’Oaxaca, on les appelle les Muxes. Nées hommes et pourtant féminines, ni transgenres, ni travesties, elles sont élevées comme des filles et peuvent s’habiller comme telles. Lors des fêtes locales, elles portent la tenue traditionnelle zapotèque, longue jupe chatoyante tissée de motifs floraux et fleurs piquées dans la chevelure. Le chorégraphe Thomas Lebrun est parti l’an passé à la rencontre de ce troisième genre, reconnu mais pour qui la sexualité est cadrée, et le mariage impensable. Dans son exploration de la féminité au masculin, une notion si difficile à appréhender qu’il n’existe pas de terme précis pour la nommer, il met en regard leur société avec celles de la plupart des pays du globe. Là où sévissent violences et discriminations à l’égard des « hommes féminins », même lorsque ces derniers ont conquis le droit de se marier entre eux. Son documentaire chorégraphique oscille du réalisme à l’onirisme, questionnant « sous les fleurs » l’identité et les représentations du corps. Avec le concours d’un anthropologue mexicain, cinq interprètes dont un comédien chanteur, tous conscients de leur féminité intérieure, se livrent à une quête en perpétuelle transformation. Quant à la bande son, elle unit des musiques locales à une partition délicieusement non genrée, Le Spectre de la rose de Berlioz. 
 
C'est un tableau qui s'anime doucement, dans la lenteur, sorte de portrait de famille de "Menines" à la Velasquez ou du "Balcon" de Manet : attitude de groupe posée, immobile posant pour la postérité. Secret de famille ébranlé par les postures stables et équilibrées de cette oeuvre picturale, incarnée par les cinq "êtres vivants" coiffés et costumés à la mexicaine: costumes traditionnels chinés sur les marchés de ces "Muxes" parias ou adoptés par la population locale. Etre Muxe, être né "muxe" et s'exposer ici en plein soleil sous les lumières chaleureuses des murs qui les abritent, les accueillent, les acceptent dans leur diversité, leur identité; ni masculin, ni féminin, ni "neutre" mais vivantes ..Françoise Michel au registre plein de talentueuses inventions de lumières pour magnifier les corps, l'environnement, créer espaces et volumes dédiés à la danse. La lenteur est le temps, la temporalité de la pièce qui égrène voluptueusement ce phénomène de ralentissement des gestes en imperceptibles mouvements. Dignité, majesté de ces alignements graciles et complices de corps à corps.Les costumes ourlés par la lumière, la dentelle des jupes longues et blanches comme des millepertuis , fleurs et feuilles percées d'infimes trouées pour filtrer la lumière.Et respirer lentement le déroulement d'un sablier docile, d'une clepsydre écoulant la durée de la vie. Le passage, la transformation opérant ici comme un passage rituel initiatique et floral, fête des morts ou fête des fleurs de l'âge. Tradition augmentée par la dramaturgie de la pièce qui soulève bien des tabous ou autres idées reçues sur l'identité, l'altérité. Cinq danseurs se passent ce relais comme une flamme et la séquence portée par "Le spectre de la rose" de Berlioz en est le summum. Danse ondulante des torses qui se ploient, puisent une volupté et sensualité au creux de chaque épaule ou bras épris de lenteur. La lumière une fois de plus au zénith pour magnifier la beauté de ce déplacement subtil, comme les nymphes du Faune de Nijinsky...Une métamorphose singulière qui au final compose un second tableau de famille, plus contemporain, les danseurs vêtus de noir, assis dans des fauteuils tissés noir anthracite. Les fleurs questionnent cette considération, cette reconnaissance intuitive à présent de l'identité vécue et avouée de chacun. ;"Sous les fleurs", la quiétude désormais plus que l'homophobie ou autre agression malveillante et mortelle.La danse une fois de plus chez Thomas Lebrun comme ouvrage esthétique et perturbateur, agitateur tranquille et réconcilié avec la férocité de la vie. Un opus aux couleurs chaleureuses du pays de Frida Kalho: un voyage au long court, silencieusement savoureux , tremblant d'émotion et de gravité. Et fleurs et couronnes pour ce "spectre" plein de pétales de rose à effeuiller comme au cabaret avec émotion et modération respectueuse: Grandeur et noblesse, dignité au poing.

A PoleSud les 23 et 24 mzrs 


Thomas Lebrun

Après avoir fondé en 2000 sa compagnie Illico, il est d’abord artiste associé au Vivat d’Armentières (2002-2004) puis auprès de Danse à Lille / CDC (2005-2011), où il crée notamment en 2009 Itinéraire d’un danseur grassouillet. Depuis sa nomination en 2012 à la direction du Centre chorégraphique national de Tours, il a chorégraphié une quinzaine de créations, à la danse précise et à la théâtralité assumée. En 2021, il a fêté les deux décennies de sa compagnie avec une pièce anniversaire, Mille et une danses (pour 2021)

dimanche 8 mars 2026

"BATTLE MON COEUR #4 "Kaori Ito - TJP CDN Strasbourg - Grand Est : vertige, mobilité, vélocité de la danse.

 




Tout commence par deux solos. Deux autobiographies dansées, en silence. Puis les danseuses ainsi dévoilées se jaugent et s’affrontent avec provocation ou complicité, avant de nous convier à les rejoindre sur la piste de danse pour une communion finale en forme de bal. Souhaitant travailler sur le battle comme lieu de brassage et de jaillissement de l’énergie vitale, Kaori Ito invite ici à se laisser envahir par la danse, par l’autre, et à exulter ensemble pour affirmer que nous sommes bien vivant·es !
Dans ce quatrième épisode, les danseuses 𝗟𝗲́𝗼𝗻𝗼𝗿𝗲 𝗭𝘂𝗿𝗳𝗹𝘂̈𝗵 et 𝗔𝘀𝗵𝗹𝗲𝘆 𝗕𝗶𝘀𝗰𝗲𝘁𝘁𝗲 se révèlent chacune dans leur univers.L’une déploie une danse physique, instinctive, expressive, nourrie de théâtre et de contemporanéité.L’autre puise dans les danses urbaines — krump, hip-hop, électro — avec une énergie brute et viscérale.Deux solos.Deux présences.Puis le face-à-face.Les corps se jaugent, se provoquent, se rapprochent.Le battle devient espace de rencontre, de jaillissement, d’énergie vitale.
Et soudain, la piste s’ouvre.Le public est invité à rejoindre la danse.Un final en forme de bal.
Une communion collective pour affirmer que nous sommes bien vivant·es.

 

Deux danseuses s'offrent aux regards d'un public qui les entoure, les encadre, parents et enfants pour cette généreuse prestation venant clore une cavalcade participative épatante! Tout d'abord quelques mots de bienvenue et c'est parti pour deux solos respectifs, façonnés sur mesure et pour l'occasion par Kaori Ito. Au tour de  Léonore Zurfluh d'offrir sa danse fluide, exaltée, très animale jusqu'à des jeux labiaux sonores évoquant quelques bestioles fantasmées. Danse sur un axe déroutant, déplacé, mouvant qui lui permet de virevolter, de tournoyer en vrillant son corps, la nuque détendue, souple, fascinante torsion du buste, bascule du torse à l'envi. Belle performance quasi nonchalante, décontractée, laxe dans des vêtements amples sans entrave pour jambes et bras, poitrine en extase lente, plexus solaire en évidence. Puis s'évadant doucement vers le sol, elle roule et jaillit, rebondit et surgit de toute sa longue silhouette, taillée pour la danse. Au tour et lui succédant, de Ashley Beckett vue récemment dans le spectacle de Sandrine Lescourant Cie Kilaï    "RAW" dans le cadre de "l'année commence avec elles". Pleine de fougue, de tonus, d'énergie positive et communicative, la danseuse s'ébat de tout son corps tonique en gestes tectoniques et segmentés, en bonds vrillés propre de la capoeira ou d'autres emprunts chorégraphiques. Sa longue natte, son sourire en prime pour exprimer une joie certaine d'évoluer sur le plateau parmi nous. Elles se rejoignent au final pour quelques esquisses de gestes d'arts martiaux, fléchés, directs puis des esquives, des passes où elles se frôlent s'apprivoisent, se reconnaissent sur un territoire commun. La vélocité, la mobilité singulière des deux interprètes donne le vertige et le déséquilibre du regard.Beau duo, haute couture pour ces deux artistes sous la patte féline de Kaori Ito. Une DJ pour clore cette fin d'après-midi fait danse cette grande famille de spectateurs-danseurs et c'est la fête des corps en liesse, les enfants, audacieux, vifs et drôles dans leurs gestes spontanés et plein de vie!

Chorégraphie Kaori Ito, Léonore Zurflüh et Ashley Beckett
Avec Léonore Zurflüh et Ashley Biscette

Dans le cadre des Micro Giboulées le 8 Mars au TJP


Bouziane Bouteldja "Des danses et des luttes" : la danse est un art de combat

 


Bouziane Bouteldja  
Cie DANS6T France 4 interprètes 2025

Des danses et des luttes


Figure engagée de la danse hip-hop, Bouziane Bouteldja ouvre les horizons de sa pratique et place le corps au cœur des enjeux politiques, sociaux et identitaires. Avec Des danses et des luttes, il s’empare, raconte et incarne, avec ses complices, l’histoire de pratiques nées dans des contextes de résistance : pantsula en Afrique du Sud, voguing dans les communautés queer afro-américaines, flamenco comme cri d’un peuple… Cette conférence dansée enthousiaste, accessible à tous, donne à voir les gestes, à entendre les rythmes sur lesquels les luttes se dansent autour du monde, comment on y affirme son identité et son désir de transformation. Mais le public n’est pas simple spectateur : les artistes invitent chacun à entrer dans la danse, à redécouvrir un élan. On découvre, debout, ensemble, comment affirmer sa présence et son désir de transformation. Une transmission joyeuse, directe, où la danse devient un outil de lien, d’expression et d’émancipation partagée.

 


Le sudio de Pole Sud est plein à craquer: un engouement pour la break-dance assurément et une atmosphère bon enfant fort sympathique s'en dégage. Sur le plateau paperboard et chevalet où semblent être tracés continents et carte du monde. La danse passerait-elle les frontières et les styles pour mieux tisser des liens? C'est ce que va nous exposer et expliquer verbalement le maitre de conférence, docte animateur de la séance: il se présente micro en main mais tête bêche en position yoga histoire de voir le monde à l'envers et le remettre peut-être à l'endroit.Bouziane Bouteldja rayonne, de bonne humeur contagieuse et plein d'humour et de détachement. Certes, la pièce à venir n'est pas terminée et ce seront des bribes de danses qu'il se propose de nous faire voir et regarder. En bonne compagnie: trois danseurs du cru et deux autres compagnons de route. Des danses comme il sait les faire éclore dans le corps des interprètes s'inspirant des danses de l'Inde comme celles du pays de l'apartheid, l"Amérique du Sud. Bouziane questionne les origines, les métamorphoses des gestes qui voyagent et se transmettent . Tradition et évolution, passation au chapittre. Ce qui le passionne, c'est la recherche et les rencontres dont il s'inspire pour façonner ces danses, plus d'une dizaine au chapitre. Ce soir, il nous en présente quelques unes dont le voguing qui fera l'objet de belles postures, marches singulières et déplacements en vogue! Break dance bien sur avec des démonstrations enjouées de figures revisitées par l'agilité et le savoir faire des danseurs. Être ensemble autant que pour soi dans la diversité, dans la mémoire fouillée autant que dans le présent de la scène. Une des interprètes excelle dans une danse inspirée de ce flamenco, passe-muraille et saute frontières du mouvement. L'origine et celle des peuples Roms qui traversent les continents pour se poser en Espagne. Comme quoi, ce ne sont pas les Italiens qui inventent les pâtes, mais les Chinois. Cette jolie cuisine de comptoir deviendra vite objet et sujet de gestes divers et variés, précis, inventifs, inspirées et vécus. En partage avec le jeune public invité à s'emparer du tapis de danse, formant le grand cercle des danses irlandaises, cornemuse franco-algériennes au menu. Et la salle de se révéler danseuse aux multiples talents de réservoir break-danse. C'est fabuleux d'assister à ce métissage en présentiel, tous en verve et démonstration de son talent. L"enthousiasme s'installe et la danse fuse.La lutte contre toute forme d’ostracisme en poupe. Soulèvement et débordements salvateurs comme credo. L'homophobie comme ennemis numéro un à combattre pour notre animateur de débat sur la piste, dans l'arène de la vérité. Sans déni ni mensonge, c'est la danse qui fédère, efface les différences et les rend incompréhensibles. Passeur d'espoir, de beauté du geste, de fraternité, de solidarité ce canevas à apprendre désormais "par coeur" et par corps est convaincant. Le mouvement rare et précieux, juste, transformé, en mutation, passage obligé des péripéties inter-frontières de la pensée du chorégraphe, chef de troupe et initiateur de talents. Des danseurs passionnés, habités et joyeux servant une cause évidente d'identité autant que d'universalisme.Une compagnie précieuse à cultiver pour être parmi les défenseurs vivants d'une communauté sans communautarisme.... 
 Chorégraphie : Bouziane Bouteldja
Interprètes : Bouziane Bouteldja, Lola Boucherie, Camille Dewaele, Fakri Hassane et des danseurs amateurs
Mise en scène : Jérémie Le Louët
Texte : Bouziane Bouteldja et Jérémie Le Louët
Assistante chorégraphique : Mathilde Rispal  

A Pole Sud les 12 et 13 Mars