lundi 21 mars 2022

"Musiques du voyage": larguez les amarres pour des transports pas communs !

 Musiques du voyage

 21 mars 2022

Ensemble Accroche Note Soprano Françoise Kubler Clarinette Armand Angster Cymbalum Aleksandra Dzenisenia Accordéon Marie-Andrée Joerger

Présentation

Une formation originale en quatuor avec voix propose de parcourir un programme singulier, composé d’œuvres originales et de transcriptions, allant du répertoire classique à la musique populaire autour de ceux que l’on appelle les Gens du Voyage. Ces partitions proviennent de différents pays d’Europe centrale, et sont caractérisées notamment par l’emploi du cymbalum, de l’accordéon et de la clarinette en Hongrie et Roumanie, dont les couleurs sont associées au monde tsigane. Ce nouvel environnement sonore pose un éclairage particulier et tendre sur ce répertoire inattendu. Laissez-vous surprendre et emporter !


Programme
Béla Bartók - Dorfszenen voix de femme et cymbalum

Un morceau très expressif pour ouvrir le bal baloche des musiques métissées, d'ailleurs, qui vont faire chavirer les coeurs, les corps!Souffrance ou implorations dans une langue étrange, plaintive, légère.En quatre mouvements très animés, c'est un conte, une histoire que nous livrent Françoise Kubler et Aleksandra Dnenisenia.La vivacité musicale et rythmique de l'épilogue fulgurant, galop virulent et fougueux fait face à une narration palpitante, nuancée, modulée à l'envi.Le chant se fait "populaire" et plein de folklore slovène pétillant.


Toni Lordache - La cules de cucuruz pour cymbalum seul

Virtuose interprète devant nous, très proche, l'interprète se livre à un exercice virtuose, d'une dextérité inouïe : comme une mélodie, une berceuse qui nait sous ses baguettes magiques, livrées à une belle inspiration inée.


Béla Kovács - Sholem-Aleikhem, Rov Feidman pour clarinette et accordéon

Un très bel air de clarinette d'Armand Angster pour introduire la pièce, joyeux, émouvant, comme une voix, des paroles qui se font musique, un texte qui sourd de l'instrument.Bordée par l'accordéon de Marie-Andrée Joerger, ses vibrations onctueuses, savoureuses.Comme une complainte populaire, dansante, très "manouche"!On s'imagine une grande ronde virevoltante, en accélérés vivaces, une cavalcade vive et entrainante...Accents pointés, légatos, sautillés, tout danse et s'anime à foison.


Manuel de Falla - Chansons espagnoles pour voix et accordéon. Un démarrage très sombre, puissant, vocal pour une ambiance triste et nostalgique dans le timbre sombre des graves de Françoise Kubler.Telle une complainte hispanisante qui se déroule en trois mouvement, le chant est comme un appel. Puis dans une très grande vitesse, les saccades de l'accordéon s'agitent, frissonnent, tremblent.


Olivier Urbano - Bethléem Doloris pour clarinette et accordéon

Voici un duo de charme, enjôleur, un solo de clarinette qui séduit en ondulations linéaires, exubérantes.Une lente osmose se dessine dans la fusion du couple d'instruments: piqués ascendants pour la tonicité, course folle servie par la beauté des visages émus des deux interprètes. Un voyage à grande vitesse où le paysage défile, lancé comme une musique de film sur des images de train en marche défiant les lois du rythme, de l'accélération, de la vitesse!Dans l'urgence de partir sans destination précise au hasard des haltes improbables....


Pablo de Sarasate - Zigeunerweisen, op. 20 pour cymbalum et accordéon

Encore un duo magnétique, une complicité maline dans l'écoute des deux interprètes si proches de nous.La complémentarité inédite des deux instruments, cymbalum de salon et accordéon populaire fait mouche.L'extrême finesse du jeu virtuose, des gestes raffinés si beaux à observer est exemplaire Danses esquissées, en suspens, silences, ralentis minutieux, en éventail qui se déploie, respire. Rencontres singulières pour valses imaginaires et fantasmées.La cadence est franche, appuyée, les virevoltes toniques, les galops enivrants!


Luciano Berio - Folksongs pour voix, clarinette et accordéon

Un rossignol "médiéval" à souhait, courtois et singulier se profile dans la voix de Françoise Kubler, ponctuée de clochettes-cymbales tintinnabulantes: une histoire se délivre en français dont on fait une lecture grâce à l'expression talentueuse de la chanteuse aguerrie au jeu subtil d'une comédienne conteuse hors pair.Morceau très festif, tambourin et éclats de voix pour sublimer la narration musicale.Gitane, femme décidée, convaincante, forte, libre!

Ce concert à travers continents, langues, danses et origines est un véritable joyaux d'intelligence éditoriale: le choix des pièce comme un voyage, périple passionnant, mélange de cultures, de tonalités, et d'inspirations diverses. Quant à la qualité de l'interprétation, il va sans dire que ce fut un régal de précision, de virtuosité toujours au delà de la simple performance: un quatuor d'artistes incroyables, aux talents multiples pour nous transporter au delà des frontières musicales, traversée périlleuse et joyeuse aux accents de danse chatoyante!

samedi 19 mars 2022

"Rift": cassures, failles, fêlures tectoniques: l'ardoise est friable, la fresque est arabesque !


 « RIFT est un texte sur la disparition. Celle de mon père, ancien mineur aux ardoisières de Trélazé, qui est parti dans les limbes de la maladie d’Alzheimer. Celle de Mon Amour qui a disparu. Qui veut disparaître. Qui résiste à disparaître. La mienne dans les souvenirs de mon père et dans le trou laissé par l’être aimé.J’y mêle mes souvenirs, mes bribes, mes failles et donc ma fissure (« rift » en anglais) pour faire surgir une forme de ce marasme que peut être la vie parfois. »

De Virginie Vaillant

Directrice de lecture Anne Somot
Musicien.n.es duo Thomas Billey (machines et traitement) et Céline Péran (harpe)

Comédien.ne.s Gabriel Micheletti, Anne Somot

C'est une roche métamorphique qui sous les effets de chaleur, temps et pression, se fait cassante, millefeuille ou palimpseste, strates de souvenirs de minéral. L'ardoise n'est pas redevable de monnaie, ni n'inscrit les dettes : elle est au coeur de ce récit, de cette narration subtile d'une autobiographie de Virginie Vaillant. Ce sera "elle" qui nous livrera durant cette performance de lecture, les "souvenirs" très présents d'une femme. "Je ne sais pas" murmure -t-elle en écho à son "père", figure centrale de sa mémoire, celui qui assis en fond de scène, lui donnera la réplique, l'esprit lointain, mais la voix chaude et rassurante, éthérée comme un spectre vaillant de sa vie.Témoin discret de ses aveux de mère, de compagne, de fille irradiée par les tréfonds de la mine d'ardoise où travaillait son référent de vie.La disparition, ce "trou" béant, cette perte vertigineuse comme la chute dans un puits, où cette montagne de déchets minéraux, cette "butte" à escalader pour mieux plonger dans les eaux de ces lacs artificiels d'extraction de minerai..La "comédienne-conteuse" incarnant l'autrice se glisse lentement de son pupitre au sol blanchi de farine, long chemin de table, sentier direct où ses empreintes de semelles tracent des schémas et figures d'idéogramme, de hiéroglyphes, écriture ancestrale et fondamentale. Signes de la mémoire qui s'inscrit et ne quitte plus nos pas, nos évolutions On croit au départ à des traces de noir sur tapis blanc...Le leurre opère à merveille. On ne nous roule pas dans la farine, mais entre les couches ou nappes de schiste  :Un schiste est une roche qui a pour particularité d'avoir un aspect feuilleté, et de se débiter en plaques fines ou « feuillet rocheux ». On dit qu'elle présente une schistosité. Il peut s'agir d'une roche sédimentaire argileuse, ou bien d'une roche métamorphique.Et c'est à un insecte bizarre que l'on doit la métaphore du léger, de l'éphémère, du temps qui passe: le notonecte, équilibriste entre deux eaux, deux airs.Belle description, comme tant d'autres d'ailleurs, précises, sorte d'inventaire, d'accumulation de qualités, de curiosités animales organiques et anatomiques.Comme un écho de la mémoire qui résonne, circule, prolonge le sens des mots, en résonance.En correspondance aussi au récit qui va bon train:un glossaire sur la terminologie du jargon de la mine, et toujours cette ardoise qui brûle la plante des pieds quand sa porosité est exposée au soleil. Ce seront les paroles du père qui se cache au bout du chemin de vie...Comme un chant, un sprechgesang rapide et rythmé, Virginie, blonde et frêle personnage incarnée par Anne Somot remplaçant au pied levé Nancy Guyon pressentie, toute de nuances, de questionnement, de rage ou de tendresse..."Ca s'est passé", "ça va être dur", scandé à toute vitesse fait mouche et touche, atteint le spectateur qui face aux autres comme dans un miroir reconnait peut-être son propre sort...On s'identifie à cette mémoire fouillée, brisée, en mille feuilletage gourmand plein de charme.Les traces comme une calligraphie à l'encre outre noire sur tapis de farine, chantent ces évolutions frontales dont nous sommes témoins.Et quand quatre longs manches à balais mus par les scénographes effacent cette pluie de poudre blanche, talc, farine ou poussière d'ange, on songe à la légèreté fugace et futile des songes ou à l'extrême "lourdeur" des souvenirs qui pèsent, qui encombrent...La musique, tendre harpe jouée du bout des doigts ou console électroacoustique dirigée en live, accompagne le récit, l'histoire tremblante, chavirante, qui rompt, casse, se brise comme l'ardoise que l'on doit fendre à coup de karcher pour qu'elle ne s'émiette pas...La traversée introspective va se terminer, du "vécu" pour tout un chacun, traversée minimaliste d'une chambre blanche de la mémoire vive.En boucle dans le tamis de la matière minérale vaporeuse.L'ambiance de toutes ces "nappes", couches est douce et forte comme la voix du père, berceuse, bagage d'adulte qui transmet l'oubli, la perte au pied du mur.Père ou amant, les rôles se mêlent, entrelacs sensuels et amoureux de deux corps écartés par la distance, face à face mais distants. Comme un geste d'écriture qu'on déroule, le sentier de cristaux de neige blanche demeure maculé par les pas qui vont et viennent, avancent dans la recherche du temps.Faire "forme"et dessin, esquisse ou calligraphie, cette intimité fait office d'obscénité, derrière la scène, en coulisse de la mémoire, poésie de l'instant!Oui, "j'aime beaucoup ce que vous faites" ce soir là aux TAPS et l'on déguste pour se "rassurer" une mousse chocolat-fraise aux oeufs concoctée par le chef Olivier Meyer: les ingrédients de la mémoire!

 

Scénographes (HEAR) Anaïs Levieil, Agathe Vilain, Elias Haddad, Lucie Billaud

 

 

Ce texte est présenté dans le cadre de la 24ème édition du festival Actuelles. le 18 MARS

mercredi 16 mars 2022

"L'amour sorcier" et "Journal d'un disparu": Tsiganes de bonnes aventures!

 


Lorsque minuit sonne, les gitanes se réunissent autour du feu pour lire le destin de leurs amours dans les arcanes du tarot. Parmi elles, la ténébreuse Candelas est rongée par la jalousie et le chagrin. Pour reconquérir son amant perdu, elle a recours aux sortilèges ancestraux de son peuple et aux incantations de la magie noire. De l’autre côté du monde, bien au-delà des Pyrénées et des Alpes, un paysan morave encore innocent tente en vain de résister au charme magnétique d’une jeune tsigane. Le souvenir de leur première étreinte devient une obsession. Ses journées aux champs ne sont plus qu’une longue attente qui s’achève à la nuit tombée dans les bras de celle qu’il aime mais dont tout le village se méfie.
Écrits à la fin de la Première Guerre mondiale de part et d’autre de l’Europe, les chants envoûtants de L’Amour sorcier (1915) et du Journal d’un disparu (1921) témoignent des fantasmes qui entourent dans les arts la figure de la gitane, amoureuse libre et passionnée, forcément mystérieuse et un peu magicienne. Le metteur en scène américain Daniel Fish les réunit dans un seul et même spectacle, avec la complicité du chorégraphe Manuel Liñán et d’Arthur Lavandier qui offre une nouvelle orchestration au cycle de Janáček. La cantoara Esperanza Fernandez est l'une des voix les plus connues du Flamenco et a notamment enregistré le chef-d’œuvre de Manuel de Falla L’Amour Sorcier sous la direction musicale d’Enrique Mazzola avec l'Orchestre national d'Île-de-France.

Leoš Janáček / Manuel de Falla Nouvelle production de l’OnR. Dans le cadre du festival Arsmondo Tsigane.


Zápisník zmizelého
Cycle de 22 mélodies sur des poèmes anonymes (attribués à Josef Kalda).
Créé au Palais Reduta de Brno le 18 avril 1921.
Nouvelle orchestration d’Arthur Lavandier.

Un décor de couleurs jaune, orange scindé en deux parois murales, un demi cercle de dix interprètes assis nous accueillent sur le plateau de l'Opéra. Tout se met à frémir dès les évolutions chorégraphiques de sept danseurs sur fond de plumes de coq projetées en vidéo: les mouvements des images se conjuguent à ceux des hommes de noir vêtus: danse tranchée, sèche, tours virtuoses, mains en crête de coq au dessus des têtes. Simulacre de flamenco revisité, profil et sauts à l'envi, unisson et solo en figure de proue. Danse vive et précise, coupée au cordeau. Les hommes aux costumes digne d'une griffe Thierry Mugler sont panaches, volants, corsets ou franges venant prolonger le mouvement en résonance dans l'espace. Virevoltes et spirales bienvenues pour brosser une atmosphère féroce et sensuelle digne d'une pavane baroque, d'un french cancan espagnol.Tutu blanc demi ceinturé, tout est signé Dorey Lüthi, as du panache sobre et moulant. Corset à demi ouvert, dévoilant bras et épaules dénudés comme pour les robes de Pina Bausch!Les torses se bombent, les piétinement s'accélèrent sur la musique: petits pas et attitudes altières, postures de référence déstabilisée, déstructurée.Alors que le choeur se fait discret écho du chant magnétique de Josy Santos...

On change à vue pour la seconde pièce de ce programme inédit et c'est El amor brujo
Gitanerie musicale en 16 tableaux pour orchestre de chambre et cantaora (première version).
Créée au Teatro Lara de Madrid le 15 avril 1915.

Amour sorcier bien connu, ici interprété par Espéranza Fernandez, au pied levé.

On reprend le demi cercle, demie arène des conflits et de la danse. Les "assis" sont autant de petites chorégraphies palpitantes, vivantes animant les corps de ceux "qui ne dansent pas"!Mêmes costumes mais assumés plus en panache, plumage, apparat et frou-frou...Tentation et sorcellerie des gestes encore plus tranchants dans des unissons de masse progressant en marche menaçante.Les châles s'animent, volent et s'enroulent à foison, les robes deviennent masques ou chapeaux fantastiques: un solo très voluptueux et rageur pour un gallinacé emprunt d'une gestuelle animale inquiétante...Tours et alignement dispensant une danse signée Manuel Linan, iconoclaste chorégraphe de l’institution flamenca Les corps au sol laissent musique et chant âpre se tailler la part belle. Le coq tué pour ne plus chanter les louanges de l'amour Les frappes des pieds des danseurs envahissent l'espace sonore en grappe vibrante et en proie à des crises de nerfs agacées. Le jour se lève sur ce poulailler en panique pas toujours pertinent avec l'oeuvre de Falla: voltige de cuir noir pour coq à pattes noires, on ne sait plus vraiment qui prend le pas de cet amphithéâtre pourtant chaleureux et bigarré....

A l'Opéra du Rhin jusqu'au 24 MARS


 


En espagnol, tchèque
Surtitré en français, allemand