jeudi 28 mars 2024

"Les fantasticks": indisciplinés....united colors of the wall....Sobre ébriété d'un millésime corsé!

 


Les Fantasticks
Tom Jones & Harvey Schmidt Nouvelle production. En coréalisation avec la Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace.


Comédie musicale.
Inspirée de la pièce d’Edmond Rostand Les Romanesques.
Paroles et livret de Tom Jones. En version française.
Créée le 3 mai 1960 au Sullivan Street Playhouse de New York.
Opéra Volant.


Un conseil à tous les parents : interdisez à vos enfants ce que vous voulez qu’ils fassent ; vous serez alors certains qu’ils le feront ! Il ne s’agit pas de manipulation mais bien d’éducation. Et rappelez-vous : c’est pour leur bien. Cette méthode originale est expérimentée avec succès par Mme Hucklebee et M. Bellomy. Pour favoriser l’union de leurs enfants, ils inventent une fausse dispute, dressent un mur entre leurs deux maisons et leur interdisent toute communication. Résultat : l’amour est tout de suite au rendez-vous. Attention cependant à ne pas révéler le pot aux roses, car rien n’est plus ennuyeux pour des enfants qu’un destin tout tracé.


Deux clans, deux mesures, se mesurent pour un plaisir grandissant sur le plateau du Théâtre de Hautepierre. Un "opéra volant" sur tapis de rebondissement, petit cabaret de poche que l'on porte sous son bras. Chanteurs, comédiens tiennent la scène dans un univers ouvert, extérieur: un jardin divisé par un mur et gardé scrupuleusement par un monsieur Loyal, Maitre de cérémonie, Ell Gallo joué par Bruno Khouri. Et par un mur, personnage à part entière incarné par Quentin Ehret. Deux tourtereaux seront notre fil conducteur de cette fable au livret tout simple, aux caractéristiques dramatiques évidentes et sobres. Sobriété de la mise en espace avec un décor léger, deux jolies serres, vérandas ou jardin d'été, un fauteuil à bascule, un transat pour le repos...
 

L'intrigue se déroule entre musique légère, harpe et piano, un "ensemble" réduit mais très efficace aux mains de Hugo Mathieu et  Lauriehanh Nguyen. Alors en avant pour des péripéties multiples, haletantes entre les membres de ces deux familles démembrées par ce mur omniprésent, témoin et vecteur de la séparation, des frontières entre êtres humains, comportements et classes sociales. Clins d'oeil à Shakespeare bien vu !Un mur "muet" qui se glisse sempiternellement dans la narration en traçant les contours des déplacements, déplaçant les accessoires de la discorde. Droit, rigide ou souple selon les circonstances. En costume gris, chapeau melon et maquillage lisse. Une performance physique à souligner pour ce comédien qui ne dit mot ni ne murmure quasi trois heures durant. Faire le mur, tout gris face à ces furies qui lui font obstacle est une gageure et un chalenge qui tient en haleine. Alors que le père, Michal Karski tout en vert et la mère Bernadette Johns tout en jaune animent le plateau de leur jeu tonique, joyeux ou revanchard.Un "tableau" désopilant avec cadre véridique pour cerner ou unir ce qui ne le peut pas demeure la séquence de charme avant et après l'entracte.Portrait pictural vivant de cette famille ou les deux amants se découvrent après l'abolition du mur comme deux étrangers aux prises à de mauvaises surprises.
 

Anna Escudero et Jean Miannay en rouge, en mauve,en protagonistes éclairés de cette comédie musicale "de poche" tonitruante.Ils sont espiègles, malins, naifs ou déconfits, drôles et animés de bons sentiment. Les voix seyantes à ces deux rôles juvéniles et attendrissants. Le mentor, lui, de sa belle voix de basse se fait conteur et animateur subtil de ce ballet de farfelus en état de sobre ébriété. Bon choix que cette programmation de cette oeuvre méconnue qui enchante le public fredonnant à la sortie le "tube" bien connu "try to remember". Myriam Marzouki qui fait ici du "mur" une entité à part entière, singulier perturbateur et symbole de la bêtise humaine: diviser pour dissimuler, engendrer les querelles, démembrer les voisins.Sur un théâtre de tréteaux populaire et accessible.Les murs font échos à tant d'actualité politique, économique et stratégique que celui-ci est emblématique et pertinent au delà de l'imagination...La musique et le chant signés de Harvey Schmitt, le livret de Tom Jones sont un régal de fantasmes et frugalité de mise pour cette "opérette" en chambre digne des plus fantaisistes joyaux du genre.La chorégraphie signée Christine  vom Scheidt comme une mise en espace et en corps donnant entre autre naissance à un tango savant de toute beauté entre les deux amants. Aux couleurs flashes d'un conte d'effets fluorescent et endiablé.


(Librement inspirée d’une pièce d’Edmond Rostand, la comédie musicale The Fantasticks détient le record absolu de longévité, avec près de quarante-deux années passées à l’affiche du même théâtre new-yorkais. Son histoire rocambolesque, à mi-chemin entre Roméo et Juliette et Così fan tutte, et ses titres à succès comme « Try to Remember », devenu un standard du répertoire américain (et un tube publicitaire), en ont fait une œuvre phare de l’Off-Broadway. Elle est interprétée en version française par les artistes de l’Opéra Studio dans un spectacle pour petits et grands de Myriam Marzouki, présenté en tournée régionale. 


Mise en scène
Myriam Marzouki
Chorégraphie Christine vom Scheidt Décors Margaux Folléa Costumes Laure Mahéo Lumières Emmanuel Valette Opéra Studio de l’Opéra national du Rhin, Musiciens de la HEAR

photos Klara Beck 




mercredi 27 mars 2024

"Saigon" : une fresque bien "restaurée", des pleurs partagées, un huit clos territorial explosif !




Texte Caroline Guiela Nguyen avec l'ensemble de l'équipe artistique - Avec Caroline Arrouas, Dan Artus, Adeline Guillot, Thi Trúc Ly Huynh, Hoàng Son Lê, Phú Hau Nguyen, My Chau Nguyen thi, Pierric Plathier, Thi Thanh Thu Tô, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia -
Mise en scène Caroline Guiela Nguyen. 
Pour écrire et mettre en scène SAIGON, Caroline Guiela Nguyen a réuni des acteurs français, vietnamiens et français d’origine vietnamienne. Le décor est un restaurant vietnamien, qui se situe alternativement à Saïgon en 1956 - date des derniers départs des Français d'Indochine - et à Paris en 1996 - année où le gouvernement vietnamien a autorisé les gens ayant émigré à rentrer dans leur pays natal. Un lieu où les personnages se retrouvent pour manger, parler, chanter. Des trajectoires intimes qui se croisent, des histoires d’amour, de famille, d’amitiés et d’exil, prises dans le tourbillon de la grande Histoire.
C'est l'histoire d'une communauté, déchirée mais aussi unie, soudée qui plus de trois heures durant va nous tenir en haleine, en alarme; comme leur destin qui va au gré d'une actualité cruelle, sauvage, politique et économique, tragique. La guerre du Vietnam, va marquer à jamais les comportements, les amours de cette tribu, au creux d'un restaurant, le fief, le berceau de tant d'émotions, de péripéties, de drames. De joies aussi, mais plus rarement !
Un restaurant "vintage" aux couleurs vives, au mobilier d'époque 1956 puis dans le même jus en 19996. Rien n'a changé en apparence dans ce petit local singulier, typique de ces lieux "communs", un peu tous pareils qui accueille cette population d'exilés, de "fugitifs" en quête de leur être. Seule la lumière change selon les époques pour stigmatiser les ambiances, les états d'âme. Alice Duchange et Jérémie Papin pour s'atteler à la tâche de restituer atmosphère, espace géographique et notion de territoire délocalisé, déplacé.Douleurs et passions animent tous les personnages très attachants. De la mère possessive, au fils ingrat, de la "patronne" à tout son entourage au service c'est à des destinées frappées par l'histoire que l'on tombe en empathie. Les douze comédiens, aux accents des langues qui traversent la pièce: vietnamien, français, anglais dans un doux mélange, melting-pot de timbres métissés, de langage conjugués par les aléas de l'histoire, par cette dérive des territoires. Chacun se cherche  et tente de se profiler un personnage sur ses contrées mouvantes de l'histoire qui se déroule d'un continent à l'autre: Saigon, Phnom Pen,Ho Chi Min et Paris et son faubourg St Antoine.Chacun pour soi dans une cruauté singulière: ce soldat revenu du front qui exploite la naïveté de sa future compagne, ce mariage où personne ne vient et où seule une jeune femme comprend cette misère affective... Ce désert d'amour, cette absence de tendresse qui se révèle à travers les corps cabossés, les voix hésitantes, les langues diverses qui ne se comprennent pas: Babel, pour mieux désunifier ce qui dans l'exil aurait pu être de la solidarité, de l'entraide, du coude à coude.µ
On apprend beaucoup au fil des trois chapitres sur le sort des vietnamiens, incarnés par ceux qui portent l'histoire de ce grand chambardement ethnique, ces déracinements, cet exode, exil, qui cependant trouve refuge dans cette gargote où les mets rappellent les fragrances, saveurs et odeurs du pays perdu!
Un spectacle tendu, toute ouïe sollicitée par les tonalités, la musique de la langue et aussi les "tubes" bien français que s'approprient deux des personnages: Christophe et Sheila interprétés de façon très audacieuse et touchante par ces voix au timbre chuchoté, parfois à peine audibles.
Un pot de première pour mieux se faire croiser les êtres humains et le tour est joué: on a fait connaissance et débroussailler même les figures religieuses: oui, Bouda est un homme comme Jésus, alors pouquoi s'affronter, se battre, se haïr même au sein de la famille?
Le message est passé....

Au TNS jusqu'au 16 Novembre

mardi 26 mars 2024

"slowly, slowly… until the sun comes up" Ivana Müller / ORLA : j'ai fais un rêve...Ce qui nous re-lit...

 


Sauter dans le vide, explorer des mondes étranges, croiser les visages de la journée ou retrouver ceux que l’on croyait oubliés, enfouis sous le poids des années : voilà ce que nous faisons durant un tiers de nos existences, nous rêvons. Rêver, c’est une autre façon d’observer et d’expérimenter la vie, qui nous offre un champ de liberté radical. Aujourd’hui ou demain, ici ou ailleurs, tous les humains et même les autres animaux rêvent. Mais chacun·e dans l’intimité de son propre domaine onirique, avec ses peurs et ses plaisirs, ses doutes et ses surprises. Pourquoi ne pas, pour une fois, partager ces récits et les transformer en une expérience collective et potentiellement politique ? 


Dans un espace sans cesse en mouvement, fait de strates de tissus qui s’empilent comme différents espaces de sommeil, trois interprètes nous racontent leurs rêves qui, au fur et à mesure, deviennent les nôtres, avec fantaisie et liberté, laissant la place à notre imagination de se réparer et à notre corps de plonger dans un état doux.

 


"I have a dream..." Et nous aussi avec ces trois conteurs-magiciens redonnant vie et corps à leurs rêves qu'ils nous content devant nous installés en carré autour d'eux. En chaussettes moelleuse, bien calés dans un dispositif scénique très cosy, enveloppant. Car il s'agit ici d'enveloppe, de tissu, de bâche autant que de laie, tendue sur la scène comme un immense drap de lit froissé par les mouvements des corps en sommeil. "Comme on fait son lit, on se couche". Comme on fait des rêves, on voyage en leur compagnie. Du sol ils tirent de longs pans de tissus comme des prolongements de matière, des formes extraordinaires. Des nappes se forment au fur et à mesure de ces récits très intimes que chacun évoque à tour de rôle. Joignant toujours le geste à la parole en déroulant ces longues étoles tissées de rêves. Comme des strates aussi qui forment un palimpseste géologique de couches de mémoire ou d'inconscient. Une illustration de Jung et de ses révélations sur l'analyse des rêves... Les trois comédiens avec humour, tendresse et imagination fertile dressent une sorte d'inventaire méticuleux de récits de rêves encore tout chauds, vécus et partagés entre eux et pour nous. 


Collectivité témoin de leurs paroles qui ricochent, touchent émeuvent. Et le sol mouvant toujours se transformant en immense chapiteau terrien, froissé, foulé à l'envi. Les tissus enrobant les corps, reliant les uns aux autres comme des figures carnavalesques, un cheval de Troie enrubanné. Visions surréalistes garanties.Une toile noire se déplie pour mieux nous envahir, nous protéger et l'on anime cette tenture avec un jeu de tension-détente qui réjouit. Du quasi Annette Messager...Une manière de se joindre à eux , de participer à l'élaboration d'un rêve commun dans un non-lieu onirique. Les récits s'enchainent stupéfiants, absurdes, poétiques plein d'aveux d'inconscient, sans jugement-ou presque- des contenus qui s'en échappent. Les corps des trois comédiens comme des passeurs d'émotion, de fantaisie, d'irréel. Vecteurs, transporteurs en commun de fantasmes bien assumés. Un homme "mou", un chien plus qu'humain et tant d'autres acteurs de cette arène douce, tendre, énigmatique. Un voyage comme une immersion dans une mer tranquille pour mieux nous border, nous bercer pour passer des nuits intranquilles en toute sécurité. Draps foulés par les corps ou tendu au final. Défaits encore chauds de la présence des corps en sommeil. Chambres d'amour à la Bernard Faucon: 


Ou l'hotel de Sophie Calle

Ou le lit défait d'imogen cunningham...

Danse et mise en espace sur tapis bienveillant pour envol garanti vers des contrées inconnues. Un moment de grâce où l'on a du mal à quitter le "théâtre" singulier des événements qui se sont déroulés. Chambre d'amour telles celles de Aurions-nous fait un rêve? Au dessus de nous cinq néons font un toit ouvré qui nous protège....Comme cet escargot, pliage et enroulement du décor comme une botte de foin dans un paysage onirique, ou un habitacle transportable...


Ivana Müller
est une chorégraphe, metteuse en scène et autrice d’origine croate. À travers son travail (performances, installations, textes, vidéoconférences, audios, visites guidées…), elle repense la politique du spectacle et du spectaculaire, revisite le lieu de l’imaginaire, questionne la notion de « participation », le public étant souvent appelé à devenir performeur le temps d’une représentation, brisant ainsi la frontière entre la scène et le public. Depuis 2002, elle a créé une quinzaine de pièces de théâtre et de danse jouées en Europe, aux États-Unis et en Asie. Son travail expérimental, radical et formellement innovant exprime l’idée du mouvement et du corps, au cœur de ses préoccupations artistiques : questionner les normes et proposer les formes poétiques pour re-créer le commun. En 2021, elle présente Forces de la nature
dans le cadre du Temps fort Narrations du futur à Strasbourg.

Au Maillon jusqu'au 28 Mars