mardi 16 avril 2024

"Le monde à l'envers": laissez danser les p'tits papiers....Secrets de fabrication.


 Trop spontanés pour être des adultes, les trois personnages convoqués sur scène sont aussi bien trop inhibés pour être des enfants. Ils s’épuisent à répondre à l’appel et être à la hauteur de la situation : sauver le monde ! Un peu démunis, un peu ridicules, ils échouent à se transformer en super-héros. Mais ces figures extravagantes inventées au siècle dernier et qui habitent encore nos imaginaires sont-elles vraiment des modèles ? 


Porté·es par le souffle des enfants et l’énergie de la danse, les trois apprenti·es sauveur·euses tentent de se relever, de se débarrasser du superflu, de faire sortir d’elleux quelque chose de plus essentiel, de plus fondamental, de plus léger aussi. Et si c’était ça le secret pour réenchanter le monde, retrouver cette fantaisie et cette liberté de l’enfance ? Convaincue de la place à donner aux paroles des enfants et à leur créativité innée, Kaori Ito chorégraphie ici son premier spectacle adressé au jeune public. Pour ce faire, elle a recueilli des confidences d’enfants en s’appuyant sur un théâtre ambulant d’origine japonaise, le Kamishibaï, théâtre de papier pour lequel elle a dessiné et écrit une histoire, lue par Denis Podalydès. La maison des secrets raconte un monde qui marche à l’envers que seuls les secrets des enfants peuvent sauver. Comme un rituel de passage, ce Kamishibaï précède la représentation du spectacle.

Un petit théâtre de Kamishibai accueille le tout jeune public rassemblé dans la "maison" du TJP de la Petite France: un lieu désormais voué à la création de spectacles "fabriqués" pour les tous jeunes acteurs-auteurs-spectateurs du théâtre "vivant". Une merveille de conte imagé où les icônes merveilleuses de Kaori Ito se succèdent et circulent comme un livre ouvert sur le monde. En voix off le conteur renverse le monde et nous éveille à la beauté des choses environnantes. Loin du guignol appuyé de notre bonne culture ce joyaux esthétique et narratif enchante et surprend: histoire de franchir les frontières et découvrir d'autres mondes...à l'envers du décor. 

Suit dans la petite salle du dessous le spectacle en boite noire animé par trois conteurs-danseurs en jogging banalisé. Ils rêvent avec nous de dévoiler des secrets, ceux des enfants, enregistrés en réel qui sortent de la boite d'un vieux téléphone à cadran lumineux. Plein de verve, de punch et d'énergie, nos trois lascars férus de découvertes, curieux, s'adonnent à la danse. Un très beau solo inaugure la pièce, entre burlesque, danse d'expression et danse buto. Sans far ni caricature, le mouvement est profond, ancré, expressif. Valeska Gert ne le renierait pas. Place à l'échange avec les enfants avec "une composition" chorégraphique inventée in situ et en l'état, reprise à l'unisson par tous dans la salle. Ca marche par mimétisme et empathie naturelle. Les costumes sont multicolores et bigarrés, joyeux et fantaisistes: une mue salvatrice, chrysalide ôtée des vêtements sportifs de départ. On quitte l'uniforme pour le sauvage et beau. La danse revêt un aspect animal, au sol, à terre, vagabond et primitif. Les trois danseurs complices et fraternels. La musique les soutient et les transporte en commun pour nous régaler de rythmes et notes d'humour. Kaori Ito touche là où ça fait mouche: dans nos coeurs et rêves d'enfant, dans nos peurs retranchées ainsi partagées. Belle réussite allègre pleine d'enthousiasme et de créativité chorégraphique à l'image de ces figures fantastiques du théâtre Kamishibai ressuscité.

*CITATION TEXTE INSPIRÉE DE PINA BAUSCH


INTERPRÈTES MORGANE BONIS, BASTIEN CHARMETTE ET ADELINE FONTAINE
DIRECTION ARTISTIQUE ET CHORÉGRAPHIE KAORI ITO
COLLABORATION ARTISTIQUE GABRIEL WONG


Au TJP jusqu'au 20 AVRIL

"La nuit où le jour s'est levé": paternel, maternel ou matrimonial, le lit de Suzanne, l'Arlésienne, accouche de sa vie.

 


LA NUIT OÙ LE JOUR S'EST LEVÉ
Sylvain Levey, Magali Mougel, Catherine Verlaguet & Olivier Letellier Tréteaux de France

Au début des années 80, Suzanne voyage au Brésil. De rencontres en découvertes, son périple la conduit dans un couvent perdu en plein désert. Les sœurs y accueillent des femmes enceintes pour leur permettre d’accoucher dans la sécurité et la dignité. Suzanne reste à leur côté quelques jours. Une nuit, elle assiste à un accouchement sous X et s’occupe du bébé. Une évidence s’impose à elle : elle ne peut s’en séparer. Bouleversée par cette rencontre inattendue, Suzanne décide de faire face à l’inconnu et commence alors une grande aventure : adopter cet enfant et rentrer en France avec lui. Inspirée de faits réels, cette odyssée théâtrale est née de l’envie d’Olivier Letellier, metteur en scène, d’aborder l’engagement : comment survient ce mouvement nécessaire, ce moment où l’on décide de sauter le pas ? Il fait de l’acte extraordinaire d’une femme ordinaire le cœur d’un projet « laboratoire » autour des écritures pour les publics jeunes. En résulte en 2016 une création mêlant théâtre de récit et cirque, co-écrite au plateau par trois auteur·rices, Sylvain Levey, Magali Mougel et Catherine Verlaguet. Sur scène, ce sont trois hommes qui portent cette histoire de maternité et d’amour comme pour affirmer son universalité. Tour à tour ou en chœur, tantôt narrateurs, tantôt personnages, faisant circuler la parole entre leurs voix et leurs corps, et jouant avec l’engagement physique concret et la charge poétique d’une roue Cyr, ils sont les récitants d’une épopée trépidante et émouvante.


Trois comédiens vont se partager la scène pour incarner l'histoire de Suzanne: une jeune femme qui décide un jour de partir avec son petit héritage en monnaie sonnante et trébuchante. Le hasard la propulse au Brésil et tout avance à coup de dés comme un yi jing: livre des mutations, changements et transformation. Destin oblige et constellations rassemblées pour ces trois personnages mus par la curiosité, l'esprit d'aventure et de découverte. Découverte de soi, de l'autre. Périple sur fond de silhouettes animées d'une mouvance très maitrisée pour illustrer la course, le déplacement, les divagations dans ce nouvel espace-temps. Des images sourdent de la lumière, des mains en grappe façonnent la séquence de l'accouchement du désormais Tiago, entre les doigts des soeurs protectrices des mères dans le secret de leur grossesse. 


Trois hommes pour s'emparer du sujet de la "maternité" qui se révèle pour Suzanne aux prises avec l'amour, la tendresse, l'instinct de vie. Dans un cercle tracé au sol, un cercle circassien où tout chavire sans cesse en déséquilibre, le récit va bon train: questionne, passionne l'écoute: tantôt conte d'effets, tantôt incarnation de personnes. C'est original et fort réussi. La scénographie offre une place de choix à un dispositif-sculpture amovible, tantôt passerelle, socl ou habitacle, mur ou façade Du Richard Serra bien à propos pour offrir aux comédiens un support de jeu corporel inédit. La bascule opère et conduit à suivre avec tension et haleine le déroulement des faits. Le texte est fort et résonne d'humanité, de sobriété et simplicité. Petit manuel pour père ou mère de tout genre, manifeste pour l'adoption juste et spontanée de valeurs inconnues pour Suzanne ou tout un chacun. 


Le cyr comme roue du destin qui caracole et virevolte à l'envi dans un soucis de clarté autant que de poésie. L'art du geste et du corps pensant, pansant les plaies du monde pour réparer les âmes pas perdues. Un exercice de messagerie réelle et directe loin de ceux des algorithmes d'aujourd'hui.

 DE SYLVAIN LEVEY, MAGALI MOUGEL ET CATHERINE VERLAGUET
MISE EN SCÈNE OLIVIER LETELLIER
AVEC CLÉMENT BERTANI (COMÉDIEN) EN ALTERNANCE AVEC JONATHAN SALMON (COMÉDIEN), JÉRÔME FAUVEL (COMÉDIEN) ET THÉO TOUVET (COMÉDIEN ET CIRCASSIEN) 

Au TJP jusqu'au 18 AVRIL 

dimanche 14 avril 2024

"Micro collisions, Balade anthropocène" : port d'attache, arpents d'hétérotopie.

 


Michel Lussault est géographe. Frank Micheletti est chorégraphe. Chacun à sa façon observe et explore les espaces. Ensemble, ils conçoivent une « balade anthropocène » et nous invitent à arpenter en leur compagnie un quartier, le Port du Rhin. Pas à pas, ils racontent les relations, interconnexions, convergences qui existent entre différents espaces. Une balade pour mettre en partage perceptions et réflexions sur le sens de nos activités, interrogeant le futur de nos villes. Une balade pour questionner nos manières d’habiter et de traverser des lieux multiples, morcelés, diversifiés. Ou quand les émotions et le savoir font un pas de deux pour repenser le monde.

Les "non-lieux" de Marc Augé ne sont pas loin de cette digression spatiale savante de nos deux protagonistes. L'hétérotopie non plus, concept et pensée spatiale qui désigne la différenciation des espaces, souvent clos ou enclavés, caractérisés par une discontinuité avec ce qui les entoure (voir Michel Foucault). Au Port du Rhin, voici le terrain de choix de ces deux "artistes"convoqués pour l'occasion à nous faire découvrir, voir, ressentir ces "utopies", terres de visions, de rêves, de bâtisses ou de "sans lieu" comme le souhaitait Alwin Nikolais. L'utopie, un espace vu comme corporel, intime, parmi l'espace des autres. Un enchevêtrement, une symbiose entre soi et l'espace.


Le groupe de "spectateurs" rassemblés par la curiosité s'ébranle vers un autre relais-territoire que celui du rendez-vous. Et là, démarre une présentation succulente du géographe: l'annonce de tout ce que ne sera pas cette divagation dans ce quartier, tranche de vie portuaire de la cité strasbourgeoise. A savoir l'aspect historique, touristique ou anecdotique de ce coin de ville en périphérie. Un extrait de Georges Perec tiré de "Espèce d'espaces" pour éclairer sa ligne éditoriale de mire, son terrain de jeu. L'espace entre nous et les autres, celui qui nous habite, que l'on habite. Dans la verticalité et l'érection de l'humain. Pas celui où on se "loge" mais celui entre les plis et replis du paysage, de la géographie, cartographie qui se détend, comme un corps. Pliés et dépliés du danseur pour se confronter aux courbes de niveau, aux déclinaisons du terrain. Un discours éclairant, allègre et joyeux qui augure de beaux mouvements de l'esprit, de conjonction avec la danse et le propos plus chorégraphique de Frank Micheletti. Ce dernier nous invite à quitter la première station pour gagner un vaste espace, paradis de la perspective où chaque détail prend son sens, son ampleur, son existence. Le temps d'une méditation que le danseur prendra au vol pour nous initier à la science de Steve Paxton ou Julyen Hamilton, Mark Tompkins. Cette "danse contact" dont le secret est le rapport à soi, à l'autre dans les sensations environnantes, proches des mouvements du quotidien. Frank nous invite à tester la marche lente en direction du port, de sentir et voir les mouvements infimes de l'immobilité, ce "petit bougé"' de Nikolais. Partage de sensations fines, d'être soi et ensemble dans un environnement sensible. Ne pas "se cogner" ni heurter l'autre, les objets. L'écoute collective est forte et l'expérience fonctionne en empathie avec nos deux "guides", éclaireurs, veilleurs de paysages. 
 
Plus politique, la troisième station se pose face aux anciens bâtiments de la légendaire "Coop" alsacienne, mère et fondatrice des mouvements sociaux du début du siècle, veillant au bien-être de tous les travailleurs. Face à ses vestiges, le "drive" de Leclerc: champion de la spéculation immobilière, du fond richissime de la nouvelle génération d'investisseurs fonciers. Belle touche géo-politique dans ce phénomène souligné à partir de l'architecture, de l'occupation des sols remembrés. C'est sur un amas de gravats qu'une silhouette apparait, danse et se bat avec ces pavés de débris. Symbole de destruction mais aussi du retour  au recyclage des matériaux. On entre dans une nouvelle ère de consommation. Ascension comme celle d'un rocher de Sisyphe, un terril de Wuppertal dans le film de Pina Bausch, "La Plainte de l'Impératrice". Belle image lointaine et inaccessible. Puis c'est l'investigation des nouveaux terrains de la "coopérative" dédiés à moultes fonctions dont les dépôts du Musée zoologique. Là sur les murs, des photos des animaux empaillés ornent les murs. Danse de Frank Micheletti sur l’errance, les sans-abris sans demeure, hormis ces escaliers qui lui servent de rampe de lancement pour un solo dans cet environnement cruel, saisissant d'ironie. Rejoint par Maureen Nass s'agrippant aux déclinaisons de sol en osmose avec son partenaire de jeu. Des primates taxidermisés entrent en complicité et miroir de ce que nous faisons du passé, de nos corps dans un nouvel environnement artificiel en diable. 
 
Suite et fin de l'aventure face au bassin du port là où se trouvent les conteneurs  maritimes, ces "box" boites, celles du trafic mondial fluvial. Là notre géographe jubile à nous conter des chiffres incroyables de quotta de remplissage des ports. Et Frank d'enchainer sur les résultats de ses toutes récentes recherches à ce propos. Brandissant fièrement un appareil de toute beauté qui va nous restituer sous forme de disque, les informations pétrolières des premiers puits d'exploitation. Ce petit  lecteur tourne- disque - Sonorama vintage - valise comme un objet fétiche et très beau collector qui se balance ici au vent dans la fragilité de son socle. Ainsi que des disques vinyle 45 tours cartes postales vintage de sa collection. Très émouvante séquence bordée de danse, celle des espaces entre le chorégraphe DJ musicien de facture et sa partenaire qui le rejoint pour la troisième fois. Elle désigne des directions, se fond dans cette perspective fuyante, comme un personnage de premier plan dans un film format 16/9ème. On est ailleurs, en "utopie" complète dans un topos étrange chargé de passé autant que d'une réalité qui nous dépasse. Celle des algorithmes, des grands ordonnateurs qui tracent et signent nos vies, nos déplacements, nos désirs. C'est en état de poésie que l'on se rejoint dans cette "lec-dem" hors du commun sur les sentiers de "l'âne"... Un périple plein d'oxygène, de souffle et d'audace, d'étonnement, de déclinaisons sur ce vaste territoire, espèce d'espace à vivre,sentir, habiter de toute notre corps et humanité. Et qui en dit long sur l'intelligence de la pensée en mouvement des danseurs... et géographes. Choré-géo-graphes en herbe.

 Avec
Michel Lussault, géographe
Frank Micheletti, chorégraphe

Sur une proposition de POLE-SUD, Centre de développement chorégraphique national. Dans le cadre du Festival Arsmondo Utopie

Strasbourg Port du Rhin 14 avr. 2024

A propos des hétérotopies selon Michel Foucault 

A partir de Foucault, envisager la place des corps permet de penser les hétérotopies comme des espaces absolument autres et les utopies comme l´absence d´espace. Le corps dispose de l’utopie comme d’un chemin récursif pour se constituer autrement. Bien que l'utopie et l´hétérotopie semblent des notions contraires, le philosophe français montre que l'utopie permet de consolider des espaces autres et, en même temps, de trouver le substrat de la pensée utopique dans l’idée de devenir autre. Et reprenant le caractère essayiste de l’œuvre du philosophe, cet article a examiné les d’utopie, d’hétérotopie, et d’expérience du corps, comme une preuve de l’exercice philosophique de Foucault. Exercice qui lui a permis de transformer sa propre subjectivité, d’examiner les espaces qui sont parvenus à se réaliser et qui ont constitué le corps lui-même. En ce sens, le but de ce travail a été d'interpréter les analyses de Foucault sur l´espace et de voir comment celui-ci converge avec l'expérience du corps utopique.