dimanche 26 mai 2024

"Koudour": l'amour itinérant ou les pleurs inondables....Le bal de la mariée mise à nue par sa culture même...

 


Koudour est la dernière création de l’actrice, metteure en scène et autrice Hatice Özer, qui présente également cette saison Le Chant du père. En romani turcique, koudour est un verbe qui signifie mourir de désirs. Dans les fêtes de mariage traditionnelles, au rythme de la danse, des désirs enfouis rejaillissent, jusqu’à la transe. Hatice Özer s’inspire des récits d’exaltation chez les soufis du XIIIe siècle, des contes du Moyen-Orient et des soigneurs fakirs d’Anatolie. Entourée de trois musiciens virtuoses − Antonin-Tri Hoang, Benjamin Colin et Matteo Bortone −, elle est la « femme au tambour », maîtresse de cérémonie de ce mariage sans mariés, où les spectatrices et spectateurs seront les convives. 


Et voici la suite de la soirée turque aux accents de percussions, de gaité, de convivialité

On change de salle pour migrer dans la grande salle Koltes du TNS. Le plateau est nu, recouvert de tapis, une balustrade et deux montées d'escalier pour accéder à la scène, future salle de bal, salle des fêtes dévolue aux mariages dans la curieuse cité modèle en Dordogne. Cité refuge pour émigrés, en U , jaune à l'architecture fonctionnelle, historique et peuplée d'exilés qui se retrouvent et y prolongent leurs us et coutume à l'envi ! C'est toujours notre conteuse qui mène l'action: récit malin et enjoué des pérégrinations rituelles et sociétales des Noces turques. Grave et sérieux passage à l'âge adulte, histoire de femmes soumises mais se questionnant sur leur passé et avenir. Belle évocation des femmes de 60 ans qui posent et s'exposent à l'envi dans des postures enrobantes, sexy et très évocatrices d'une séduction empêchée, bridée par la culture et l'éducation des filles. Avec humour, distanciation et beaucoup de respect Hatice Ozer se raconte, décortique son prénom, nous dévoile mille et un détails croustillants de ces coutumes toutes bien vivantes et partage avec ses trois musiciens en bord de scène, la vie et l'oeuvre du peuple turc exilé. C'est touchant, troublant et très émouvant, à fleur de peau. Toute de dorée vêtue, en paillettes et strass, elle navigue dans des univers proches et lointains, familiers ou "exotiques". Un bonheur de la voir pleine d'énergie, chanter, conter, prendre des fous rires et brosser un portrait-panorama de sa famille, très grande famille à tiroir dont il semble impossible de s'affranchir. Mais en femme libre, comédienne, elle propose une autobiographie salée, pimentée, vécue et débridée. Elle apprend à jouer du tambourin, espace réservé aux seuls hommes en banlieue parisienne et pas pour jouer dans "les mariages"! Pour son plaisir, ses "loisirs" de femme émancipée. Au regard de la gente masculine c'est blasphème et usurpation du pouvoir. Une performance de meneuse de cabaret percutant qui n'a pas d'égale dans le monde du théâtre contemporain. Et c'est le bal qui démarre sur le plateau du TNS, le public invité à vibrer et danser avec comédienne et musiciens. Parade qui ira jusque dans les balcons se poursuivre pour initier, convoquer et inviter chacun à partager cet esprit festif que l'on a du mal à quitter. Que voilà une "bonne maison" partageuse, multiculturelle naturelle et spontanée..Emplie de sérieux, de gravité aussi au vu du sujet. La mariée mise à nue par ses musiciens et pairs, même.

Au TNS jusqu'au 25 MAI

 

Koudour est la deuxième création de l’actrice, metteure en scène et autrice Hatice Özer – avec sa compagnie La neige la nuit. Elle est accompagnée ici de Antonin-Tri Hoang, compositeur et musicien multi-instrumentiste, Benjamin Colin, percussionniste bruiteur multi-instrumentiste et créateur sonore, et Matteo Bortone, contrebassiste et compositeur.

"Le chant du père": l'amoureux itinérant..Colporteur d'Amour..Un duo père-fille sans pareil.

 


En 1986, Yavuz Özer quitte la Turquie pour venir travailler en France ; il veut pour ses enfants une vie meilleure. Ouvrier ferronnier de métier, il est aussi conteur, chanteur et musicien dans l’âme. Il exerce son art auprès de la communauté turque du Périgord, chante l’exil, la nostalgie, accompagné de son luth oriental. Aujourd’hui, c’est sa fille, Hatice Özer, devenue actrice et metteure en scène, qui l’invite à la rejoindre sur le plateau pour partager avec le public un khâmmarât
− le mot arabe à l’origine de « cabaret » et qui signifie : lieu où l’on boit et chante. Ensemble, père et fille évoquent, en turc ou en français, en mots ou en chansons, le lien profond qui les unit, le désir d’art et de beauté qui se transmet à travers le théâtre et la musique. Cette saison Hatice Özer présente aussi le spectacle Koudour.

Pour sa première création scénique, Hatice Özer construit une histoire sensible de transmission qui retrace le chemin d’une famille d’Anatolie jusqu’en Dordogne.

Sur scène, un père et une fille. Lui, venu en France pour donner à sa famille une vie meilleure, homme discret et un musicien hors pair, et elle, jeune femme volubile montée à Paris pour devenir comédienne professionnelle. Ensemble, en turc ou en français, parlé ou chanté, lui et elle racontent comment l’héritage se transforme. Que reste-il des histoires, de la convivialité, du grand départ, de la poésie ? Comment comprendre le sacrifice du père et la douleur du déracinement, si ce n’est par le théâtre et la musique? Le Chant du père vient rapprocher délicatement deux êtres, deux générations, dans un cabaret oriental intime.

D’emblée son sourire complice charme et Hatice Özer séduit, enjôle, enrobe son texte malin pour enchanter une évocation toute familiale de sa culture , de son enfance. Robe noire de velours, cheveux mi longs, collants et chaussettes blanches  de fillette-femme, elle verse le thé dans de beaux gestes chorégraphiques: longues coulées de liquides qui se mêlent en cascades pour les offrir au public. Mot d'ordre: le partage de souvenirs, d'épopées singulières, personnelles dans un texte à sa mesure: sobre, simple, évocateur de bons moments ou de doutes, de douleurs aussi. On joue avec le sens des mots, le recul du vécu pour mieux raconter l'histoire mêlée d'un père et d'une fille d'Anatolie, soudés par l'exil. Mais c'est la joie de conter, de chanter, de dévoiler des secrets de fabrication de contes et légendes, qui prend le dessus!Pas de nostalgie, mais des chants, de la malice, le gout du bon thé partagé et versé selon les coutumes du pays. L'ambiance "cabaret" du Magic Miroir" renforçait à l'origine cette atmosphère festive, le père présent et solidaire, Yavuz Özer comme partenaire enjoué et compère de toujours Un ravissement pour une soirée conviviale pleine de charme..Les voix chaleureuses dans un phrasé et une musicalité hors du commun pour bercer les prémisses de la nuit! Ici la boite noire n'a rien gâché de cette spontanéité du verbe, des attitudes complices avec le public. La comédienne-conteuse-chanteuse se donne à fond et enjolive une situation pourtant douloureuse et pleine de larmes qui débordent comme le thé que l('on sert à l'envi jusqu'à plus soif ou plus de larmes..

Le Chant du père est le premier spectacle conçu et écrit par Hatice Özer, en collaboration avec son père, Yavuz Özer. En tant qu’actrice, elle a été formée au Conservatoire de Toulouse et a suivi, en 2017, le programme d’ateliers Ier Acte du TNS, initié par Stanislas Nordey. Elle a notamment joué sous la direction de Jeanne Candel et Samuel Achache, Wajdi Mouawad, ainsi que Julie Berès − dans Désobéir, présenté au TNS en 2019 dans le cadre de L’autre saison. En 2020, elle a créé la compagnie La neige la nuit, basée en Dordogne.

Au TNS jusqu'au 25 MAI



 

vendredi 24 mai 2024

"Lettres et sons": la musique et les mots aux bons soins des docteurs Cadiot, Dusapin et Accroche Note.

 


L’Ensemble Accroche Note propose un croisement créatif entre les textes de l’écrivain Olivier Cadiot, considéré comme une figure emblématique de la poésie contemporaine et des œuvres de Pascal Dusapin, compositeur pétri de littérature, de philosophie et de poésie. En présence d’Olivier Cadiot, qui lit les textes de ses œuvres mis en musique.
 
 "Incroyable ! Si heureux d'inviter Olivier Cadiot à la salle Arp ( Aubette )
Strasbourg Capitale mondiale du livre .
Celui-ci lira des extraits de son livre : Médecine générale . ( P.O.L )"...."
 
Alors après ce "cri" du coeur voici venir la soirée tant convoitée!
Olivier Cadiot en personne après avoir exposé sa complicité avec la musique et le métier d'auteur librettiste s'adonne à la lecture de "Médecine générale" celle qui pourrait soigner celui qui écoute sa voix légère, aux intonations musicales et sonores "à toutes vitesse" ou plus posées. Belle diction habitée, vécue de tout son corps et avec expressivité et tendresse. Douceur et bienveillance du ton, jovialité du visage, ouvert à l'autre. "Place à la musique" après cette lecture animée et vivante de l'auteur.

"Anacoluthe" en suite logique pour voix de femme, clarinette-contrebasse et contrebasse  pour le plaisir.
 Un savant et joyeux mélange de sonorités entremêlées ou soudées par une ligne mélodique sous-jacente.Beau trio aligné face à nous dans cette mythique Salle de ciné-bal de l'Aubette.

"Mimi" pour deux voix de femmes, hautbois, clarinette basse et trombone prend le relais et la composition de Pascal Dusapin se fait virulente et frontale, comme les "Cris de Paris". Les chanteuses, Françoise Kubler et Hae-lim Lee excellent en résonances, émissions virulentes, stridentes, fortes et aiguës. 

 "Il-li-ko"pour voix de femme seule (Iet II) nous emmène très loin: on repart sur des propos de la musique de Pascal Dusapin, complice de l'auteur Olivier Cadiot, autour de l'oeuvre dédiée à Françoise Kubler. Un parlé-chanté qui surfe entre texte et musique, du chant lyrique virtuose , sorte de sprechgesang revisité. Une phrase légère et continue: faut-il chanter ou parler? C'est une musique pour le texte, préfiguration de l'opéra" Roméo et Juliette" de 1987...De bien beaux souvenirs...Jeux sur les mots, les langues, les intonations et le questionnement: chant ou lecture, parlé ou chanté...Françoise Kubler très à l'aise dans cette partition-récit invraisemblable et succulente. Tout le plaisir semble être partagé entre l'interprète qui se livre corps et voix et le public ravi par tant de prouesses de la performeuse en direct.Chevelure architecturée, toute de cuir noir vêtue.
 
"Now the fields are ": dernier morceau du récital-lecture, extrait de "Roméo et Juliette" pour voix de femme, clarinette et contrebasse. Un "final" qui mêle une extrême exigence de composition et d'interprétation pour ce trio qui se révèle interprète solaire et inspiré de la musique inqualifiable de Dusapin. 
 
Olivier Cadiot clôt la soirée avec en lecture un extrait de "Pour Mahler", une lecture primeur qui touche et impacte l’ouïe et tous les sens qu'il sait mettre en éveil. Les mots, leur combinaison, leur choc se font ludiques et percutants: "je pose, je compose et décompose" comme une partition: la langue et le verbe comme un enchantement de l'esprit par la musicalité et le rythme du phrasé de cet auteur si proche des musiciens et des compositeurs de son temps.
Belle et partageuse initiative de la part de l'Accroche Note, renforcé par Laetitia Nguyen, Dimitri Debroutelle et Jean Daniel Hégé.
 

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Oeuvres de Pascal Dusapin et texte
Olivier Cadiot.
 
Strasbourg Salle de l'Aubette (Arp ) Vendredi 24 Mai