vendredi 8 décembre 2023

"Caligula": Capdevieille empereur démiurge et inspiré.

 


Avec son Caligula, le metteur en scène et comédien Jonathan Capdevielle propose une lecture originale qui puise dans les deux versions de l’œuvre de Camus : l’une, plus poétique, de 1941, l’autre, de 1958, plus politique. Du célèbre empereur romain, la postérité a gardé l’image d’un tyran cruel et paranoïaque, aussi laid moralement que physiquement, « sain ni de corps ni d’esprit » selon le poète latin Suétone.


Mais il est aussi un être souffrant de l’état du monde, ivre d’un pouvoir politique absolu et pourtant impuissant à changer la condition humaine. À travers son refus violent des conventions et de toute compromission, il fait apparaître son impuissance. Et c’est l’art, dès lors, qui prend la relève pour sublimer une réalité fondamentalement décevante.


Partant de ce personnage insaisissable, Jonathan Capdevielle propose un spectacle inclassable qui convoque le texte de la pièce, mais aussi la musique jouée sur scène, la danse, la marionnette. Après le voyage initiatique de Rémi en 2022 au Maillon, les outils du théâtre sont mis au service d’une nouvelle quête : chercher à tracer les contours d’une figure profondément tragique, à la fois radicale et ambiguë.

Un décor évoquant une plage rocheuse, falaise où les corps alanguis se dorent au soleil...Dans les tons verdâtres et jaunissant comme envahi d'algues. Lassitude, somnolence avant la tempête pour des personnages singuliers aux costumes "d'époque" : plis contre plis, péplums, perles et colliers, genoux à nus. Les corps sont ennoblissent juste ce qu'il faut de distingué, d'impérial. Le pouvoir et ses vices, le sentiment amoureux, la mort, le tragique: tout concourt ici à dresser un portrait féroce de Caius, de Scipion sur le plateau dévolu aux évolutions vertigineuses des interprètes escaladant le proscénium glissant. Travestissement à la clef pour brouiller les pistes de lecture, esprit orgiaque et autres traits de perversion: un univers où le pouvoir s’exerce malin et destructeur. Camus inspire Capdevielle et l'impossible y est roi, les hommes meurent, les femmes chantent et vocalisent leur destin. La tragédie bat son plein en musique, en tableaux très picturaux: fumigènes hallucinants de vagues opaques pour clore cette navigation à marée basse. Un spectacle haletant et transdisciplinaire au climat singulier et particulier.
 
Au Maillon jusqu'au 8 décembre

jeudi 7 décembre 2023

"Chers": Kaori Ito bien en "chair" spectrale, ectoplasmique et vivante à tout prix.

 


création 2020 pour 6 interprètes

Travaillant à partir de lettres qu’elle a demandé aux interprètes d’écrire à leurs absents, Kaori Ito invite nos fantômes au plateau. Danser pour parler avec les morts, leur dire au revoir et pardonner aux vivants.
Delphine Lanson convoque les lettres de chacun comme un rituel pour l’au-delà. Les 6 interprètes traversent ainsi leurs relations fortes avec les absents par leurs danses intenses et uniques. Entre deux mondes, ils sont comme des esprits flottants.
Inévitablement attirés les uns par les autres, les danseurs s’aimantent et se repoussent jusqu’à constituer un ensemble d’humanité qui parle d’invisible, et continuer à vivre irrésistiblement.



Un être bien "en chair" sur le plateau, corps anti canonique à souhait, c'est le verbe incarnée, la comédienne qui possède la parole,
potelée, rebondie, dodue. Une femme, mère possessive de six créatures dansantes à qui elle adresse saluts et respectables ablutions. Le plateau est nu pour recevoir ce flux, cette soi-disante mort qui maintient à terre la plupart des danseurs au sol. Dialogue comme prologue où les corps aimantés s'attirent ou se repoussent avidement. Tenues vestimentaires légères, corps déliés, gestuelle fluide, tours et virevoltes au diapason des sons émis par chacun, intimement. De la douleur, des cris pour repousser l’irrévocable camarde qui demeure ici désincarnée, absente. Pas de monstration ni de mise en scène de personnages mortifères, mais un esprit qui flotte et plane sur cette meute, cette tribu qui bientôt va glisser dans le déchainement. Se délivrer du mal ou de l'emprise du destin, danser à perdre haleine sans être à bout de souffle. Danser pour ne pas mourir, danser pour tester encore et encore souffle, respiration, voltes, bonds et autres figures virtuoses de hip-hop. La musique tonitruante et envahissante booste les corps en irruption totale, en divagations multiples. On n'achève bien les chevaux mais pas ces esprits avides de mouvements frénétiques. C'est une perte d'énergie fabuleuse, un vide vertigineux qui conduit au sublime acte de sacrifice. L'argile sera leur baume réparateur ou leur onguent d’extrême onction fatale. Leur huile dont chacun se pétrit les membres, le corps. C'est à moitié nue que cette danse tribale se livre devant nous, épuisant les corps galvanisés par une musique aux transports magnétiques. Tous performeurs au service d'une narration où le verbe cède sa place au langage du corps. Kaori Ito toujours sans concession jusqu’au-boutiste flamboyante de l'énergie, du secret, du rituel. Presque "buto" parfois pour ne pas se l'avouer. Un spectacle qui secoue, remue, décale et dérive vers des continents inconnus à découvrir rageusement.
 
Chorégraphe qui donne corps à l’invisible et à l’intime, Kaori Ito, souhaitant parler de la « perte », a cherché à faire vivre au théâtre la tradition japonaise de parler avec ses mort·es. Après une trilogie de pièces autobiographiques, elle cède le plateau à Delphine Lanson, comédienne et 6 jeunes interprètes pour ce rituel entre danse et transe qui s’impose comme un langage avec l’ailleurs et communique une irrésistible envie de vivre. Leur partition se compose à partir de fragments de lettres écrites à leurs disparu·es autant que de paroles recueillies dans l’installation La parole Nochère au Théâtre National de la Colline en 2020.

DIRECTION ARTISTIQUE ET CHORÉGRAPHIE KAORI ITO – TEXTE KAORI ITO, DELPHINE LANSON, LES INTERPRÈTES ET LES PARTICIPANT·ES DE LA PAROLE NOCHÈRE AU THÉATRE DE LA COLLINE – COLLABORATION ARTISTIQUE GABRIEL WONG – POUR 7 INTERPRÈTES EN ALTERNANCE MORGANE BONIS, MARVIN CLECH, JON DEBANDE, NOÉMIE ETTLIN, NICOLAS GARSAULT, LOUIS GILLARD, DELPHINE LANSON, ISSUE PARK, LÉONORE ZURFLÜH  

Au TJP jusqu'au 9 Décembre

 

mercredi 6 décembre 2023

"Temps de baleine": pas en voie de disparition... Jonas Chéreau baleinier de fortune pour rafiot enchanteur.

 


Jonas Chéreau France solo création initiale 2019 / recréation 2021

Temps de baleine

À dos de baleine, Jonas Chéreau emmène les enfants là où les mots ne peuvent pas aller. Tel un équilibriste entre l’abstraction et la fiction, la magie et la contemplation, entre le grotesque et la musicalité, par-delà les vagues et les tempêtes, il navigue sur ces lignes de crêtes et pose cette question moins simple qu’il n’y paraît : c’est quoi le problème avec le climat ? Volontairement ludique et ambigu, ce corps-écosystème s’ouvre comme les pages d’un livre et donne à voir d’insaisissables phénomènes météorologiques. Inviter les variations atmosphériques à entrer dans le théâtre est le point de départ de ce spectacle que l’on peut lire dans un sens ou dans un autre. Au regard de la crise environnementale actuelle, Jonas Chéreau décide de s’adresser aux enfants sans didactisme ni injonction mais avec la poésie des mots et des situations. Jouant avec des images simples, des paroles et la danse, il nous invite dans un monde intime et subtil où le climat est le prétexte à découvrir nos propres émotions.

A "La pêche à la baleine"...Prévert et Kosma s'insurgent déjà: "À la pêche à la baleine, à la pêche à la baleine,
Disait le père d'une voix courroucée
À son fils Prosper, sous l'armoire allongé,
À la pêche à la baleine, à la pêche à la baleine,
Tu ne veux pas aller,
Et pourquoi donc ?
Et pourquoi donc que j'irais pêcher une bête
Qui ne m'a rien fait, papa,
Va la pêpé, va la pêcher toi-même".....


Le danseur et chorégraphe Jonas Chéreau adapte son premier solo à l’attention des plus jeunes. Une « météodanse » burlesque et poétique pour prendre la température de nos humeurs.
 

mardi 5 décembre 2023

Chopinot au "TOP" ! Et pas "KOK" ! Inusable, inoxydable prestidigitatrice...Traversées gymnopédiques et autres morceaux en forme de poire.

 


Régine Chopinot France 7 danseurs + 2 musiciens création 2021

“top”

Pionnière dans les années 80, la chorégraphe Régine Chopinot déclare en exergue de sa dernière création : « top est tout sauf mou, top dépote, fait du bruit et n’a pas froid aux yeux ». Au-delà de cette énergie déclarée, « top » est aussi une pièce de tribu, une mise au plateau d’une jeunesse turbulente, avide de sens et de conscientisation sur fond de percussions et de riffs de guitare. Sept jeunes danseurs et danseuses et deux musiciens nous entrainent dans une course folle, où la singularité de chacun, l’esprit de groupe, les regards et les envolées chorégraphiques se succèdent naturellement. Sculptures éphémères et paysages mouvants se rencontrent et se dénouent. Le regard porté sur l’horizon, le groupe se forme, s’agglutine et se renforce jusqu’à l’épuisement. Virtuoses et libres, chacun des protagonistes participe à la partition généreuse de la chorégraphe. Danses folkloriques, jeux d’enfants, pyramides et pas de deux survoltés s’engagent sous les yeux d’un public complice. Le rythme est permanent, que ce soit celui des baguettes, des voix ou des mains. La scène devient contagieuse quand le rythme atteint les gradins. Fidèle à elle-même et en véritable passeuse d’énergie et d’histoires, Régine Chopinot signe ici une pièce vitale aux mouvements décalés, surprenants et nécessaires.Chopoinot au "Top" !


L'architecture de corps en attente dans des postures, attitudes, immobiles sur le plateau nu, interpelle déjà. Ils nous attendent, les artistes, le temps de s'installer dans la salle de spectacle. Tout se dénoue lentement et chaque caractère de se dévoiler doucement dans sa propre gestuelle: signature de chacun des danseurs, altérité de chaque stature, de chaque facture corporelle: chacun trouve sa trace kinésiologique et la danse s'empare du groupe hétérogène. Pour en distribuer des traversées gymnopédiques en diables, toutes de rythme, de cadence propre et différente pour créer une dynamique horizontale frontale. Comme un jeu vidéo peuplé de petites créatures mobiles défilant sur l'écran à tour de rôle ou à l'unisson. C'est drôle et réjouissant. Des bonds et des rebonds multiples, des dévoreurs d'espace que ces électrons libres livrés dans la lumière. A chacun sa griffe, sa signature dans des solos vibrants, magnétiques, agités de spasmes, tétaniques ou sautillant. Une envolée de mouette à l'envergure fantastique pour le corps d'un danseur dont les épaules se meuvent en ondes sismiques. Des courses à grande vitesse, en accélération. Toute une gamme de mouvements soliste ou d'ensemble pour cette meute lâchée, bruissante. Animale aussi à petits aboiements successifs, à saute frontières de genre. Une once de folklore, une pincée de zapateados pour engendrer une murmuration d'applaudissements du public comme une pluie battante rythmée, vécue en transports en commun! Le batteur et le guitariste répondant en osmose et symbiose à cette énergie compulsive corps et musique à capella, se renvoyant la balle ou se laissant l'espace et le silence pour former des tableaux vivants. Les portés font décoller les danseurs jusqu'alors plutôt dans la verticalité sans oser le sol. Portés plein d'humour et d’icônes animales jouissives.


Les images d'Epinal en poupe pour ces architectures en pyramides de corps assemblés comme un mikado géant. Et pour clore ce feu d'artifice joyeux, des courses folles sur le plateau et une dernière course-poursuite entre deux d'entre eux, sorte de comique de film muet qui s'accélère à l'envi. Régine Chopinot en pleine forme, décapante et inoxydable créatrice bondissante et joviales. Erik Satie en serait friand et épaté tant l'humour et la révolte cohabitent communément dans leur oeuvre respective..


Une partition chorégraphique où la clef de sol navigue sur une portée hors sol emplie de trouvailles et de gestes inouïs de chacun des protagoniste, unique en leur genre. Un peu de frise égyptienne, de folk, de gestes incongrus et volatiles. Du vent dans les voiles pour avancer porté par le souffle de la danse. Et la danse de se tricoter en points de chainette, en trame et chaine savantes dans des déplacements millimétrés, toniques aux directions variables comme la météo.Des costumes, de l’Écossaise en robe, au sultan en jupe vaste et virevoltante. Du training au short.Que Terpsichore en baskets nous offre encore de telles rencontres, de moments de partage, tel que cette assemblée de spectateurs montés danser sur le plateau en fin de parcours. Pole Sud, dance floor contemporain une fois de plus pour le bien être ensemble d'un public conquis et perméable à toute écriture dansante de notre temps. Une auréole de lumière pour border les visages en grappe et tout s'éteint.Régine sur le plateau au final pour remercier cette "compagnie" qui se retrouve au pied levé pour tester si ça "prend" encore, cette énergie partagée au profit du spectacle engagé. Révolution oblige pour ce trublion de la Danse, dans le vif du sujet. Et quand la "musique est bonne."......notre boxeuse de choc se joue des châteaux de cartes et des mikados pour déconstruire et bâtir des univers loufoques ou graves . En figure de proue d'une embarcation en cabotage. Pour un voyage en zig zag au pays de cocagne. Portrait de famille recomposée pour le meilleur de chacun de ses membres.

A  Pole Sud jusqu'au 6 Décembre

lundi 4 décembre 2023

Trisha Brown, Noé Soulier "In The Fall", "Working Title"et "For M. G:The Movie" par la Trisha Brown Dance Company : la révélation...United colors off Trisha...

 


La danse américaine a été marquée par la puissance et la créativité révolutionnaire de la danseuse et chorégraphe Trisha Brown. Six ans après le décès de celle-ci, ce programme concrétise une nouvelle étape dans la vie de la compagnie qui désormais invite d’autres chorégraphes à créer pour ses danseur·euses.


En bonne cum-panis...
 
Reflétant l’esprit d’innovation incessant de Trisha Brown, le programme fait dialoguer son style et son héritage à elle, avec une nouvelle génération d’artistes talentueux·ses et généreux·ses. La création est portée par des danseur·euses formé·es à l’école de cette grande dame de la danse : la fluidité extraordinaire et la gestuelle fine des artistes, empreinte de puissance et d’émotions retenues, révèlent une énergie intérieure insoupçonnée. Au dynamisme des circonvolutions répondent l’immobilité ou l’imprévisible asymétrie des compositions. Les forces fondamentales guident les corps et s’harmonisent, avec des transitions inorganiques, des décalages entre intention et geste... Les spectateur·rices sont transporté·es au cœur d’un propos à défendre : celui de l’héritage, des racines et des permanences du langage chorégraphique.

Que la filiation est opérante!Noé Soulier invité à chorégraphier pour la légendaire compagnie: gravité, pressions, force, poids, volume, espace: la patte de Trisha s'y retrouve magnifiquement portée par l'esprit de "compagnie", cum-panis, ce qui se partage, se rompt ensemble pour se l'approprier. Pas de formes ici géométriques ni de courbes ou lignes solides chères au "ballet" moderne. Mais plane le geste qui vient s'ajouter à un autre à la manière d'une sédimentation, comme un palimpseste, une "accumulation" magnétique des corps dans l'espace commun. Des verbes d'action pour genèse de cet ""In the fall": contraction, explosivité, contrainte des mouvements inorganiques contraires à la grande fluidité remarquée des gestes de Trisha Brown: relax, détente, enroulements et feinte nonchalance débridée, relâchée...Surprise donc que cette soirée où domine la couleur et son traitement ainsi que la création musicale appropriée à ces opus singuliers. Déjà ,dans la pièce de Noe Soulier, c'est aux couleurs fondamentales de réfléchir le monde chorégraphique. Palette franche et bigarrée qui se décline en couples, solo et pour octuor qui ne cesse de se détricoter. Couleurs des costumes signés Kay Voyce, de la musique de Florian Hecker toute imprégnée de dialogues, de questionnement sans nuance de célébration univoque d'un langage trop solitaire. Release, mouvement sur mouvement se retrouvent dans la pièce de Noé Soulier comme une invitation à dépasser la technique brownienne sans la renier. Les corps des danseurs pétris de cette approche vivante et unique  laisser la gravité agir sur le poids du corps sans cesse. Avec ses surprises, ses pieds flex, ses jambes qui indiquent instinctivement les changements de direction alors que le buste les précède ou les infirme. C'est de toute beauté et les e-motions surgissent sans abstraction notoire; le corps est présent et raconte sa musicalité pleine de couleurs du temps: une composition très picturale à la manière d'un Kandinsky ravi par le traité des couleurs de Goethe...Et des décompositions de mouvements à la Muybridge dans un halo de fumées à la Marey....Hommage à ce qui pourrait être un héritage d'écriture mais qui au contraire fait fructifier le mouvement de Trisha Brown: des traces, des traits dans l'espace qui se gravent et s'impriment comme ses gestes dessinés."Pour In the Fall, je n’ai pas copié un style propre à Trisha Brown, pas essayé de l’imiter mais plutôt de m’appuyer sur la relation du mouvement que j’essaie de développer et celle qu’elle a construite. J’ai dialogué avec sa grammaire pour la questionner et me questionner." Noé Soulier « L’héritage du travail de Trisha Brown ne se situe pas uniquement dans les pièces qu’elle nous a léguées, mais aussi dans l’intimité des corps des interprètes qui ont contribué à créer cette œuvre au fil des décennies. L’histoire de la danse n’est pas seulement celle des œuvres, mais peut-être avant tout, celle des manières de répéter, de s’échauffer, de se mouvoir : celle de relations uniques à son propre corps qu’inventent ensemble danseur·euses et chorégraphes. »
Noé Soulier

"Worging Title" succède à cette création, chorégraphie de 1985 reconstruite par Carolyn Lucas qui dirige la compagnie.La musique de Peter Zummo éclatante de diversités percussives et sonores tient aux corps des danseurs, tous costumés de couleurs pastels, tuniques et pantalons flottants. Pour mieux épouser une gestuelle angulaire, tectonique peu commune à Trisha que l'on connait mieux avec son velouté dynamique,énergique fluide et fuyant.i Un "Laterll pass" en devenir, architecture dansée à merveille dans un consensus de groupe soudé, interliguéré à souhait. Loin d'une relecture, une restauration, une reconstitution intelligente d'une pièce emblématique, "ancienne" du répertoire de la compagnie. Et quand loin d'un mausolée dressé en mémoire de, l'opus est vivant et en osmose, symbiose avec l'esprit d'aujourd'hui de la compagnie.

Il en va de surprise en surprise avec "For M.G.: The movie", une pièce de 1991: chorégraphie, costumes, lumières et décor de Trisha Brown! Seule la musique lui échappe, celle de Alvin Curran pleine de bruitages, d'évocation de sonorités du quotidien et autres aventures sonres au poing. Un espace musical pluriel qui contraste avec les costumes orangés, justaucorps traditionnels très cunninghamiens qui façonnent et délivrent les corps tels quels. Etrange composition stricte et pleine d'humour à la fois. où les corps composent des variations de déplacements, de directions de segments corporels étonnants, vecteur d'intentions, de décisions surprenantes dans l'espace. Une composition, écriture d'orfèvre de la chorégraphe pour souligner la virtuosité inhérante des interprètes galvanisés par ce vocabulaire pertinent et si efficace de Trisha Brown: chorégraphe "multiple", déroutante dont a su si bien parlé et contenir les paroles Lise Brunel dans son "Trisha Brown"...A relire absolument...à "Bâtons rompus".....

https://mediatheque.cnd.fr/spip.php?page=archives-sonores-de-Lise-Brunel-article&id_article=1277


A la Filature ven 01 décembre 20h00 

commande de la Trisha Brown Dance Company sur une proposition de La Filature, Scène nationale et du CCN · Ballet de l'Opéra national du Rhin

dimanche 3 décembre 2023

Une Exposition – activation d’œuvre- performance : Julia et Juliette s'en vont en bateau...et nous mettent en boite.

 


Pensée en lien étroit avec l’exposition Julia Armutt, Juliette Steiner propose une performance in situ au coeur de La Kunsthalle. Elle prend la forme d’une sélection de scènes du spectacle Une Exposition, choisie et adaptée pour l’occasion.
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Une Exposition
Sept personnes sont réunies dans une galerie d’art contemporain. Elles ont une semaine pour mettre au point la rétrospective du travail de Julia Armutt, plasticienne méconnue, mais femme d’un célèbre sculpteur. Toute sa vie, Julia a souffert de sa place de « femme de » et mourra sans avoir vu son travail reconnu par ses pairs.
Avant sa mort, elle a débuté sa dernière œuvre, qui prendra la forme du montage de son exposition posthume. C’est dans ce cadre que nos personnages sont réunis. Ils vont suivre une série de protocoles laissées par Julia afin de mettre en scène son travail. Au cours du montage de cette exposition, elles et ils nous livreront les différents visages de Julia, échangeront leurs souvenirs et parviendront peut-être à trouver l’apaisement face à sa disparition brutale.


"La femme en boite" c'est le centre d'une narration-scénario digne d'un feuilleton à épisode qui tient en haleine du début à la fin de l'unique et insolite performance de la compagnie Quai n° 7 à la Kuntshalle à Mulhouse ce soir là. Au coeur de l'exposition "Julia Armutt" dans le cadre de Regionale 24, sept comédiens et comédiennes vont jouer le prologue du vernissage et de la mise en place de la rétrospective d'une artiste "fictive", sorte de Lydia Jacob sortie tout droit de l'imagination de Raymond Waydelich...Tour à tour ils seront tous les personnages, basculant dans le leurre total pour le spectateur. Double fiction, dispersion et trouble pour mieux remuer le déni et le mensonge de l'auteur célèbre, peintre sans nom qui s'est servi joyeusement du talent de sa femme pour se mettre en avant en l'écartant durement du monde de l'art. Menée de main de maitre par Ruby Minard, la tribu toute en bleu de travail comme pour mettre la dernière main à l'exposition et son installation nous tient en captivité et nous captive dans des dialogues, vérités et formulations justes, judicieuses et opportunes. 

 

photo robert becker


Belle mise en bouche des textes qui touchent et font mouche, révèlent des caractères, des points de vue sur les critiques d'art, les amants, la fille et la mère de l'artiste absente. Seule témoin de cette agitation autour de cette "femme en boite", une oeuvre insolite qui tient du miracle plastique. Heureuse figure, empreinte d'un corps oublié, renié, écarté de la scène de l'art contemporain. Comptant pour rien, contente pour rien dans cette atmosphère de ligue, de relations suspectes et hypocrites. Du très beau travail d'embrouille, du suspens, du "polard" plein de rebondissements, de répliques fameuses pour dénoncer les rouages du mercantilismes, de la ségrégation masculine auprès des oeuvres de créatrices peintres-plasticiennes femmes. Qui pour beaucoup furent méconnues , repoussées, écartées du monde masculin de la création picturale. Une démarche insolite pour Juliette Steiner, commissaire au près de la directrice artistique de la Kunsthalle et complice avec ses coproducteurs, le TJP, la Filature. De quoi décaler, surprendre, dériver et concevoir en amont tout un processus de création inédit, original. Qui fera de cet opus OVNI un objet théâtral et plastique surprenant au cour de sa vie future: boite noire, white cube et autres lieux de monstration spectaculaire dont on se réjouit de découvrir les "endroits" où être en phase avec la création artistique d'aujourd'hui. Les interprètes au diapason de cette aventure à tiroir, mise en boite de Pandore de secrets de fabrication qui pose bien des questions et remue l'histoire de l'art et de sa divulgation. 

 

photo robert becker

Mise en scène Juliette Steiner
Textes à partir du plateau Olivier Sylvestre
Assistanat à la mise en scène Malu França
Création lumière Ondine Trager
Création son Ludmila Gander
Scénographie Violette Graveline
Costumes Pauline Kieffer 
Sculptures, masques et objets de manipulations
Juliette Steiner, Malu França et Violette Graveline
Stagiaires scénographie Prune Krotoff et Jeanne Berger

Avec Camille Falbriard, Ludmila Gander, Ruby Minard, Logan Person, Yanis Skouta, Naëma Tounsi, Ondine Trager

crédit photo: michel grasso

 A la Kunsthalle Mulhouse samedi 2 Décembre 18H dans le cadre de Regionale 24

vendredi 1 décembre 2023

EXTRA LIFE : Gisèle Vienne : éloge de la lenteur, de la pesanteur du vécu fraternel...Kinéma-tographe de la douleur. Alien aliénant....

 


Dans Crowd (2017), Gisèle Vienne ralentissait à l’extrême le mouvement des danseur·euse·s d’une rave pour mieux exacerber les sentiments et révéler les désirs. Avec L’Étang de Robert Walser (2021), elle dissociait les voix et les corps d’un récit obscur, celui d’un enfant en quête de l’amour de sa mère. Avec EXTRA LIFE, elle combine une nouvelle fois le jeu sur la perception à l’exploration d’une relation intime. Un frère et une sœur se retrouvent au terme d’une nuit de fête, après 20 ans de séparation suite à un drame familial. 

Interprétés par Adèle Haenel, Theo Livesey et Katia Petrowick, accompagnés d’une marionnette, les personnages révèlent au fil du spectacle toutes les strates du moment vécu : le passé y côtoie le futur, le souvenir l’imagination. Lumières, musique, corps : les médiums du théâtre sont ici conjugués pour diffracter notre regard et interrompre les hiérarchisations qui le déterminent. La metteuse en scène et chorégraphe ajoute un nouveau chapitre à son travail inlassable de déconstruction de nos systèmes de pensée. Elle invite à repenser les relations humaines, et affirme le pouvoir émancipateur et créatif de l’émotion.

Unité de temps, de lieu et d'action: retour au théâtre classique où la "comédie ballet " de Molière bat son plein? Pourquoi pas si l'on accepte que la narration des corps et la musique prennent le pas sur le verbe, les mots, les rimes et injonctions de ces deux personnages. Huis-clos à l'intérieur d'une voiture garée sur un parking imaginaire: un duo de choc pour le frère et la soeur qui dans une joyeuse conversation très musicale font resurgir le passé. Et les fantasmes sur ces "Aliens" qui peuplent ce monde comme des fantômes bien vivants pour attiser le monde. Le sommeil leur manque: quelque chose les tarabuste en profondeur et leur ironie devient suspecte.Enfermés, confinés dans ce bocal, cabinet de curiosités linguistiques où la parole va bon train. Lui garde son accent chantant, elle sa franchise verbale, sa brutalité de ton. L'atmosphère est singulière, vide et grand écart de lumières pour donner de l'altitude aux sentiments qui se délivrent doucement. La situation ne semble pas si grave que cela. Quand chacun quitte son habitacle, tiroir à secrets de famille c'est pour esquisser dans la lenteur des poses, attitudes et postures de soumission, d'enfermement.

La danse douce et tranquille prend le relais et les deux corps se déplacement lentement comme dans un ralenti cinématographique. Sur l'écran noir de mes nuits blanches, Gisèle Vienne fait son cinéma et la toile se tend, les fumigènes d'envahir le plateau comme une mer de nuages flottant sur la ligne bleue de la vie. Nuées bleutées traversées par des lasers virulents qui focalisent sur les corps, délimitent les espaces, ferment ou ouvrent l'univers plastique de la pièce. Sils Maria, phénomène climatique pour une ambiance feutrée, ouatée: de toutes les matières c'est la ouate qu'elle préfère. Omniprésence de ce brouillard flottant, indistinct qui brouille les pistes où l'on se perd. Adèle Haenel au sommet de son art; interprète l’indicible, le non dit, joue le déni par une gestuelle, un langage peu châtié, une vélocité affirmée du langage parlé. Son corps libère une énergie plurielle: tendre ou agacée, virulente ou soumisse. Son partenaire, Théo Livesey lui renvoie la balle, longue silhouette malhabile, chancelante, affectée par un mal inconnu. La haine du toucher, le souvenir de harcèlement, de violences faites au corps. Par cette inconnue qui circule à présent entre eux sur le plateau? Vêtue de paillettes et d'un training, cette créature évolue toujours au ralenti comme un moteur usé, une mécanique à bout de souffle dans une dynamique au diapason des deux autres protagonistes. Instants merveilleux quand la lumière traverse la scène, se fait le couloir, le mur qui se resserre sur les anti héros de la pièce. Alors que la musique se fait salves ou parterre sonore distingué sur fond de rumeurs étranges. Une vraie réussite signée Catarina Barbieri et Yves Godin. Effet bluffant de perspective, de trompe l'oeil , de "bruits de couloir" étranglés, rétrécis qui adsorbent le spectre de cette scène éblouissante... En 3D ou ronde bosse sidérant!
 

Ce passe-muraille, Katia Petrowick sème le malaise, fait couler des larmes et des sanglots sonores, disturbe le calme et la sérénité apparente. Comme un ange annonciateur de mauvaise augure....L'effet de ralenti oppresse, fait tension alors qu'il pourrait se délecter dans une douce énergie reposante, réparatrice. Réparer les vivants? Peut-être ou faire saigner les mémoires par ces lasers rouges tranchant à vif l'espace scénographique. Trio, duo ou solo: l'opus tangue, oscille et hésite sur fond de tragédie grecque où les demis dieux se cachent ou surgissent. Une marionnette comme témoin comme à l'accoutumé chez Gisèle Vienne...Le récit des corps et de la danse pour nourrir la pesanteur, le poids des mots, le choc des icônes flottantes dans cette nef des fous ressuscitée. La danse de se donner à coeur et à corps dans d'infimes petits bougés, e-motion de cet opus qui ne laissera pas indifférent. Quand l'inceste n'est jamais prononcé, les corps énoncent et stigmatisent le mal, éructent la souffrance et déversent cris et postures malines, diaboliques. Cela dérange et perturbe la comédi-ballet de Gisèle Vienne pour des entremets dansés dont la saveur est amère et les fragrances indigestes. Et le cinéma de se dérouler comme une fiction réelle d'après des faits vécus... D'après une histoire vraie...
 
 
 
kAu Maillon jusqu'au 1 Décembre