samedi 13 mai 2017

"Bienheureux sont ceux qui rêvent debout sans marcher sur leur vie": bienvenue à Nanarland !


"Construire « à vue » un spectacle burlesque et onirique, donner à voir la machinerie d’un spectacle sans rien perdre de sa magie, tel est le pari fou de Boris Gibé et Florent Hamon, danseurs et circassiens faiseurs d’illusions.
Bienheureux… est un projet singulier dans lequel arts chorégraphiques, cirque et arts visuels se croisent de manière ingénieuse et innovante. Les deux protagonistes de ce spectacle poursuivent une idée folle : transposer l’écriture filmique sur un plateau de théâtre, sans aucun recours à la vidéo ou à la caméra. Ici tout repose sur les mille et une astuces qu’ils trouvent pour retranscrire le concept du montage à travers le corps, la lumière et le son.
Entre glissements inconscients, vertiges, pertes de repères, changements d’identité, les deux interprètes inventent un récit poétique fait de danse, de cirque et de cinéma. Se jouant de nos perceptions, ils nous entraînent dans la mise en abîme d’un rêve dont ils donnent à voir les rouages de fabrication."

Et voici donc pour la note d'intention!
Papiers gâchés!
On nous promet le Studio 28, La Pagode, Le Lucernaire ou la Metro Goldwyn Meyer, et nous voici sur "Le Radeau de la Méduse" à naviguer à la dérive,à vue, à perte dans une débâcle sans fin, sans queue ni tête! Consternante métaphore du "cinématographe" Septième art à respecter et sans doute pas "malmener" surtout en cette veille de Festival de Cannes... Deux escogriffes, costumes gris clair, pieds nus vont simuler une heure durant, qui semble une éternité, leurs rapports à l'art du mouvement et de la lumière. On nous montre un dispositif complexe de machineries qui vont et viennent, un cyclo blanc ou un écran tendu en toile de fond pour écrin à ce qui ressemblera à de la simulation sans cesse remise sur le tapis comme un mauvais comique de répétition ou de faux gags ratés. Volontairement bien sûr, on est pas dupes, mais pas des imbéciles pour autant. Mer de papiers journaux en tempête dans un verre d'eau, outillage et manipulation à vue par de petits bonshommes verts (tiens, des intermittents du spectacle!) Le cinéma peut être aussi un "nanar" et que voici un bel exemple: la danse y est absente et se métamorphose en gymnastique contact aérienne de basse gamme, les corps dialoguent par hasard ou à coup de clin d’œils faussement complices...La couleur vert fluo pour "porter malheur" à cette production vaseuse, qui mélange tout en salmigondis indigeste et agaçant: abrège, a-t-on envie de dire devant cette intervention de pause, ratage ou rattrapage de "faux semblant".Du papier mâché, qui tente d'être un partenaire, qui se froisse et s'insurge contre vents et marées....Laissez passer les p'tits papiers, ces poètes là, n'en ont pas !!!Papiers gâchés, mâchés, mouillés à essorer en machine d'urgence!
La pire scène , celle d'un micro qui chante face à un projecteur, et pas n'importe quoi s'il vous plait: L'air de la Casta Diva de La Norma de Bellini! On en remet une couche avec Dalida qui ne parvient pas à prendre son "envol": la réalité dépasse la fiction quand ils veulent nous parler du "processus de création"! Distanciation, humour, ironie, grotesque ou caricature? Rien même de toutes ces valeurs nobles du spectacle vivant et du cinéma! Tout y est pesant, redondant, bavard, prétentieux dans une indigence qui questionne: que fait ce nanar déconnecté dans l'audacieuse et courageuse programmation du festival EXTRA DANSE ?¨Parachutage? Dommage car la soirée "cinéma" populaire s'annonçait fertile et joyeuse! L'enfer du décor pour l'entrée, l'hécatombe et le ridicule pour mieux rebondir sur le spectacle suivant! S'il existait un "nanarland", ce mauvais film là, aurait bien la palme d'or ...Loin de la Quinzaine des Réalisateurs.....
Dans le cadre du Festival EXTRA DANSE au théâtre de Hautepierr les 11 et 12 MAI

mercredi 10 mai 2017

"FOLK-S, will you still love me tomorrow?": Sciarroni au Tyrol ! Haut les mains!




Hybrider une danse traditionnelle bavaroise avec un marathon, ça donne quoi ? Un spectacle étonnant, chorégraphié par Alessandro Sciarroni et intitulé Folk-s. Présentée en 2013 dans le cadre des Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, cette pièce pour six danseurs remontés s'enracine dans le Schuhplattler, cette incroyable danse exécutée en short de cuir durant laquelle l'interprète se claque les cuisses, les mollets, les pieds en sautant d'une jambe sur l'autre. Ce qui était à l'origine, au milieu du XIXe siècle, une parade de séduction, devient ici un moteur de transe douce qui emporte les danseurs dans une ronde hypnotique. Tout à fait en adéquation avec la tendance actuelle « rituel et transe » qui agite la danse contemporaine, une expérience qui tatoue la mémoire.
Quand on entre dans la vaste salle du Maillon Wacken, ils sont déjà présents sur le plateau entièrement dénudé.Dans un rond de lumière blanche, un cercle d'hommes, une femme parmi eux, shorts, bermudas, bretelles, chaussettes très vintage,dans le silence, avec pour unique musique corporelle , la sanction des mains, des pieds frappant au sol en rythme agencé.Policé.Quelques cris pour rassembler, fédérer le petit groupe constitué pour l'occasion: le chef d'orchestre pour le "la", couvre chef pour chapeauter cette communauté rendus aveugle par un bandage des yeux.Contretemps, levées, mouvements carrés pourtant gracieux quand ils s'agenouillent, en chorus, à l'unisson ou en décalage, comme des pantins articulés, corps puissants, charpentés, athlétiques, quasi canoniques , musclés, colossaux. Un petit solo du chef qui tient la chandelle, gymnique mais aussi très sexy!En guise de consigne, un danseur annonce au micro que si l'on quitte la salle par épuisement, on y retourne plus! Danse savante, virtuose, codée, réglée et policée, on y frappe des gestes hachés, abruptes, saccadés en cadence.Les pieds freinent, crissent, martèlent inlassablement: irait on droit vers l'épuisement, la perte, la dépense sans compter?Sérieux, imperturbables, pince sans rire, comme une équipe de sportifs à l'entrainement en bataillon, brigade ou chefs de rang...Puis en ordre dispersé, par empilement successif, les voici qui déploient de petits sauts, de profil en file indienne. C'est savoureux et fascinant comme un paysage de petits moulins à vent qui s'agitent dans l'air sur une musique répétitive. Mécanique bien rodée, bien huilée, machinerie corporelle infernale en action.Comme un son de karcher sous pression ou de sablière, la musique prend le dessus sur les frappés. Stoboscopes pour réhausser l'aspect sysmique et tectonique de la gestuelle. Un petit questionnement entre les protagonistes avant de reprendre: pas de révolte ni de révolution, d'insurrection : pas de faille nid'erreur, on répète sans cesse, on remet le travail sur l'établi, la tache sur le plateau.Ni rupture ni rébellion après une courte pause agrémentée par le souffle d'un accordéon: respiration salutaire et salvatrice pour tous, mais pas de rémission, de fantaisie malgré quelques sourires complices échangés.Le chef assure la passation, beau perdant; après la consternation, on reprend de plus belle, la valse des pantins mécaniques. La sueur et la transpiration imprime les vêtements, trace de l'effort, de la dépense. Même schéma chorégraphique avec de longs sauts en diagonale: on imagine l'énergie du désespoir pour exécuter ces performances physiques. On achève bien les chevaux... Musique lancinante comme toile de fond, invasive pour porter les corps au zénith, à l'épiphanie de l'épuisement Mais on épuise plus vite un auditoire qu'un sujet: les danseurs capitulent un à un, les spectateurs ne fuient pas par hémorragie. On tient le suspens en empathie totale avec les derniers qui s'effacent peu à peu du plateau. Ils deviennent abordables, face à la désuétude de ce rétrécissement, cette désaffection. Vulnérabilité du petit nombre qui perd la force de l'union.Jamais pourtant  plus d'une heure durant ne gagne l'ennui ni la lassitude tant la dramaturgie, fine et impalpable se joue des écueils de la répétition: une empathie cathartique s'instaure entre danseurs et public rassemblé pour cette cérémonie initiatique trad, tyrolienne en diable!La scène se dépeuple, l'abandon gagne en un solo qui devient rap ou hip hop plein d'humour et de distanciation. On crie au génie face à ce comique de répétition, quasi grotesque ou kitsch si on le prend au "pied" de la lettre.Le danseur semble s'y débattre comme un petit papillon pris dans le piège de lumière. Seul le chapeau demeure sur le plateau: chapeau, les artistes pour cette performance de choix.On va relire "Encore et jamais" de Camille Laurens sur le pouvoir de la répétition dans nos vies, on songe à "Umwelt" de Maguy Marin et l'on revoit le clip hilarant de Klaus Blume "Kniespiel" sur youtube
Un régal ! Refaire, défaire, à remettre sur le métier du corps.

Au Maillon dans le cadre du festival EXTRA DANSE piloté par Pôle Sud.

"Je danse parce que je me méfie des mots" de Kaori Ito: tel fille, tel père!


"Dans ce portrait intimiste Kaori Ito explore ses racines, au travers d’une rencontre artistique et humaine avec son père Hiroshi Ito. Pour mettre en scène ces retrouvailles, elle invente un langage étrange, qui leur ressemble, à l’intersection des mots et de la danse. Par des questions brutes, incisives, profondes ou futiles, elle brise la glace et joue avec les silences de ce père, chargé de secrets. Fille et chorégraphe à la fois, elle le regarde évoluer sur scène – léger, appliqué et heureux, comme un enfant. Puis elle coupe court aux mots, s’abandonne à l’espace, pour tenter à son tour d’exprimer par le corps ce qui ne peut se dire. Faire bouger l’espace par sa danse comme le lui enseignait son père. Et, peut-être, danser ensemble, pour reconstruire dans l’art, ces liens de sang – invisibles et fascinants."

Quand le public pénètre dans la salle de l'espace Cardin, elle est sur scène, elle arpente le plateau et semble déjà avoir commencer à parler, seule, en playback: elle est vêtue plutôt "folklorique" et près d'elle, sur le bord de la scène, se tient assis, un vieil homme, tout de noir v^tu, filiforme, immobile et muet.Puis le silence se fait, la lumière est encore sur le public, on va commencer.....Une heure durant ce sera la joie de partager des questionnements multiples, sur son sort, sur la vie, la mort, les événements de tous les jours, les instant de vie "vernaculaire"!

Elle arpente l'espace sonore, elle va peut à peu interroger ce "père" présent à ses côtés qui va bientôt entrer dans le jeu et se mêler ce de qui le regarde aussi.
Il se positionne face à une sculpture étrange, de chaises dissimulées sous un tissus noir, formes hybrides et étranges....La repousse, la déplace....
Entre ignorance et complicité, un duo va s'esquisser, frôlements d'espaces, puis véritable contact et échanges
Ils font "la paire" ces deux personnages singuliers qui se prêtent au jeu de chache cache des retrouvailles, des comptes à se rendre comme deux enfants qui s'amusent, se cachent, se cherchent..
Deux amoureux de la vie: elle redonne à son père le gout perdu du mouvement et les voilà, côtes à côtes pour un duo de danse de salon désopilant, tendre et touchant
La fascination pour les orteils de Kaori Ito, distendus, démesurément flex et mobiles est une aubaine pour admirer vélocité et promptitude de ses gestes, de sa danse qui se libère parfois en sauts et tours majestueux
La parole et les corps se libèrent: les mots ne semblent pas si dangereux et s'en méfier pas toujours indispensable, surtout s'ils génèrent autant de légèreté, de grâce et de bonheur!

Au Théâtre de la Ville Espace Cardin jusqu'au 11 MAI