samedi 28 septembre 2019

"Einstein on the beach" : Philip Glass retrouvé et prolongé par le présent ! Enivrez vous !



Entrés dans le PMC, on est accueilli par l’énonciation des chiffres: ceux qui président à la logique de cet opéra non narratif et non linéaire. De l’œuvre d’origine, qui durait près de 5 heures, reste la longueur (environ 3h45 sans entracte) et le respect du souhait de Bob Wilson que l’entrée et la sortie des spectateurs soient libres, créant du mouvement.Tandis que la matière musicale irradiante de Glass se répète et évolue : entre solos de violon, orgue et chant légèrement amplifié merveilleusement interprété par le chœur  Einstein n’est plus violoniste, comme dans la version originelle de 1976 reprise en 2012,  les corps en mesure de Lucinda Childs ont fait place à une sobre mise en espace;le chef-d’œuvre du minimalisme servi par un casting de rêve : un chœur d’exception, un ensemble qu’on ne présente plus, une pop star dans un rôle qu’on ne lui connaissait pas…La musique est hypnotique, hallucinante, magnétique et la performance des artistes tous en couleurs, la diction narrative de la récitante invite à la méditation, à l'euphorie débordante d'une musique qui transporte en lévitation, les corps conducteurs que nous devenons Car l'auditoire semble avoir autant d'importance dans cette communion collective, cet acte de recueillement jouissif, commun à tous.
Le temps est suspendu alors que les sons déferlent sans cesse, vont et viennent, avancent, tournoient, obstinés, tenaces en longues phrases omnubilantes, enivrantes à souhait Les sensations de vertige, de déplacements se font incarnation des rythmes qui vont bon train, au souffle des vents, des flûtes et autres média, vecteur de musique Fascinante représentation au coeur du festival Musica: défendant autant le "patrimoine" que la création la plus pointue au sein des musiques d'aujourd'hui !

*Philip Glass*
Einstein on the Beach (1976) / 3h20
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*Ensemble Ictus*
*Collegium Vocale Gent*
*Suzanne Vega*


Le chef-d’œuvre du minimalisme servi par un casting de rêve : un chœur d’exception, un ensemble qu’on ne présente plus, une pop star dans un rôle qu’on ne lui connaissait pas…
C’est au Festival d’Avignon, le 25 juillet 1976, qu’est créé Einstein on the Beach, ovni scénique signé par Philip Glass et Bob Wilson. Fruit de trois ans de travail, œuvre de deux artistes émergents qui n’avaient d’autre but que de donner une forme à leur envie de collaborer, l’ouvrage va révolutionner l’histoire de l’art lyrique. Par son ampleur et son ambition d’abord, en agrégeant toutes les disciplines des arts de la scène. Par son livret dont les quatre actes ne proposent aucune trame narrative, ou du moins linéaire, mais préfèrent déployer un réseau d’évocations et d’associations autour de la figure d’Einstein. Par la radicale nouveauté de sa mise en scène. Par sa musique, enfin et surtout, résolument tonale, répétitive et pulsée, qui diverge des canons alors en vigueur de l’avant-garde européenne : économe par ses effectifs (six instrumentistes dont deux synthétiseurs, et un chœur de seize voix), elle est d’un souffle et d’une virtuosité inédits – gigantesque chaconne autour des accords de la mineur, sol majeur et do majeur dont les motifs obsessionnellement réitérés confinent à la transe… Structuraliste et hédoniste, architecturale et dionysiaque, minimaliste et colossale, Einstein on the Beach appelle les oxymores autant que les superlatifs : avant d’être simplement une œuvre, il s’agit d’une expérience.
C’est d’ailleurs là le sens de la production qu’ont imaginée les Belges de l’indispensable ensemble Ictus. Élaborée avec la plasticienne Germaine Kruip, le chœur du Collegium Vocale de Gand, rompu à cette musique ancienne si chère à Philip Glass, et la chanteuse américaine Suzanne Vega comme unique narratrice, cette version de concert se concentre sur la musique et le texte : elle entend avant tout mettre à nu « le geste musical », et le fascinant défi que représentent, pour le musicien comme pour le spectateur, ces 200 minutes du microchirurgie rythmique. Une expérience, donc, dont la puissance demeure intacte.
production Ictus & Collegium Vocale Gent
coproduction Concertgebouw Brugge

programme
Musique  Philip Glass Textes  Christopher Knowles Samuel M. Johnson Lucinda Childs Narratrice  Suzanne Vega Direction musicale  Georges-Elie Octors assisté de  Tom De Cock Chef de chœur  Maria van Nieukerken Scénographie et lumière  Germaine Kruip Costumes  Anne-Catherine Kunz Dramaturgie  Maarten Beirens Assistant à la scénographie  Maxime Fauconnier Lumière  Chris Vaneste Assistant lumière  Wannes De Rydt Son  Alex Fostier Assistant son  Suse Ribeiro   Philip Glass Einstein on the Beach (1976) / 3h20

vendredi 27 septembre 2019

"Hannah" : la musique cinétique de Verdensteatret


Le collectif norvégien Verdensteatret, fondé au milieu des années 1980, s’est rarement produit en France. Il réunit une douzaine d’artistes qui conçoivent des scénographies totales, mêlant musique, performance, installation plastique, lumière et vidéo. HANNAH, leur dernier spectacle, est une grande fresque audiovisuelle composée en temps réel, où tout l’espace scénique est joué comme un seul et même instrument polyphonique. Spectateurs et performers sont immergés dans ce « théâtre du monde » qui remet en question les limites entre action et observation, illusion et réalité, nature et culture.
La scène est encombrée de sculptures, d'objets épars, de porte-tiges étrangers, au sol, alors que l'espace est délimité par un écran en fond de scène et deux pans blancs pour cloture, enceinte.Un son vibre, venu d'une sculpture, bordé de sons lointains...Un homme assis, respire, joue d'un tube, pousse une chaise bruyamment
alors que sur l'écran, une trace-son s'inscrit et avance, dessine comme une paramécie, un électron au microscope. Le son se creuse un tunnel, grossit, s’amplifie comme à l'intérieur d'une galerie de fourmilière.Des excroissances sonores matérialisées ainsi en images, de la musique plastique et visuelle pour résultat! C'est inédit et très esthétique.La musique est vivante en mutation organique: le son se fraie un chemin, visible sur la toile, creuse son sillon, comme un son de fraiseur-tourneur.Tout s’emballe, se répand sur l'écran, en ondes..Une rupture scénographique s'opère pour observer en plein feux un aimant qui attire à lui une tige sonore! Ou la chasse, la repousse. Deux galets s'entrechoquent, image et son à l'appui. Comme sur un chantier à ciel ouvert, de curieux mégaphones, objet-sculpture cinétique sonore, renforcent cette impression d'industrie du son: on tire les ficelles à vue, un manipulateur pour booster ces robots émetteurs programmés. Intelligence artificielle musicale?
 Des vibrations fébriles, en cacophonie envahissante accompagnent un décor urbain de façades de HLM à la Couturier, bande défilante des étages en ascension sur fond de sons d'aspirateur.De grognements d'animaux... Bric à brac en couleurs, joyeux où cinq manipulateurs présentent de petites colonnes de sons, jaunes, comme le son de batons de pluie: ils orientent ces boxes, nous rendent attentifs à la source sonore, focalisent visuellement en technicien l'origine des bruits. Créateurs, installateurs à vue en plein feux des processus de création du son.
Un cor-tuba s'exprime et bientôt la scène se erecouvre de vitrages colorés transparents, formant un bel ensemble architectural, à la Mondrian ou Buren.
Des projections de lumière blanche stroboscopique sur les vitres teintes pour vibrations intenses.
C'est plastiquement très beau et sensible..Des salves de sons en projection de carrés de couleurs pour cible et "sons cinétiques"!s0 LA cOUTURIER

programme
spectacle de et avec  Niklas Adam Eirik Blekesaune Magnus Bugge Ali Djabbary HC Gilje Elisabeth Carmen Gmeiner Janne Kruse Asle Nilsen Piotr Pajchel Laurent Ravot Martin Taxt Torgrim Torve
En collaboration avec le festival de musique contemporaine Ultima Oslo, Henie Onstad Kunstsenter, Black Box Teater
Verdensteatret est soutenu par le Norwegian Art Council
Avec le soutien de PAHN (Performing Arts Hub Norway) et du ministère des affaires étrangères de Norvège

Théâtre National de Strasbourg (Salle Gignoux)

"Noise" Sonic temple volume 1 à Musica: de bruit et de fureur !


On la prononce en anglais : la noise. Le phénomène n’est pas récent, mais son omniprésence sur les scènes expérimentales laisse supposer que la pratique est tout particulièrement en adéquation avec son temps. Peut-être caractérise-t-elle ce sentiment général de la décennie écoulée que l’auteur de science-fiction Bruce Sterling nomme l’« euphorie noire » (dark euphoria). Car là où la noise peut sembler sombre et négative, elle déploie aussi un extraordinaire potentiel de vie – sans compter une profonde réflexion sur le son et l’écoute : construction de masses sonores complexes, jeu sur la perception de l’espace et du temps, recherche sur les champs fréquentiels produits par l’environnement naturel ou social, écoute incarnée et vibratoire où le corps de l’auditeur devient lui-même le lieu de l’expérience esthétique.
C'est dans l'église réformée Saint Paul que s'installe ce soir une étrange cérémonie païenne: au cœur de ce noyau, moelle accueillante, dans la carcasse évidée de ST Paul que déjà vibre des sons étranges...L'église offre ainsi sa matrice à des expérimentations hybrides, et accouche de monstres acoustiques, chimère et autre hydre à deux têtes: c'est médusant; le public, réuni à l'intérieur de la nef voûtée comme autant d'habitants d'une caverne ou d'une architecture éphémère d'urgence, bivouac le temps du concert...

Figure de la musique expérimentale américaine, Phill Niblock offre sa dernière création au public de Musica : Unmounted/Muted Noun pour orgue et bande sonore. Interprétée par l’organiste Hampus Lindwall, la pièce présente des masses sonores mises en vibration par un volume intense, avec pour résultat une propagation de micro-intervalles dans l’espace. Les vibrations de l'orgue Walker, illuminé de rose,sourdent des percussions des  doigts du musicien sur les claviers, sur les pédales ,de dos, comme un long module, un long phrasé ininterrompu, par les tuyaux, jamais essoufflés!

Changement de scène dans l'espace: on se retourne sur un autre artiste performeur.De manière similaire, Erwan Keravec enveloppe l’auditeur dans les bourdons de sa cornemuse qui, progressivement, laissent apparaître les composantes acoustiques d’un spectre, comme d’étranges chants venant tordre l’espace. Lorsqu’il ne conçoit pas des acoustiques de laboratoire scientifique dans le monde entier;Un son régulier, venu d'un homme-corps-cornemuse, assis sur l'estrade près du chœur donne le signal de départ pour un voyage au long cour:lente sirène qui s'étire, geint, se lamente. Le souffle, stocké dans le soufflet de l'instrument "populaire" vernaculaire,, sourd comme une corne de brume, alarme , sirène de paquebot qui n'amarre jamais, ni ne délivre de voyageurs.Passagers d'une aventure sonore, sur le pont ou l'embarcadère. Exercice de "longue haleine" qui pulse une seule fois en apparence. Un flux continu, assourdissant, vibrant qui oscille en interne d'une oreille à l'autre.Les hémisphères du cerveau font la synthèse....Comme un moteur de voiture resté allumé...Les anges, le tableau des cantiques en restent béas, muet et bouche bée, d'admiration!Ces "prières" hypnotiques comme autant d'expression de communion collective, de partage d'écoute.En temps réel! L'officiant, c'est le musicien, prêcheur, face à ses ouailles, attentives et concentrées, recueillie.La musique, comme "office" religieux ou païen, sacré ou profane "retrouvée" après l'oubli, comme les légumes d'antan, remis au gout du jour! Retraite méditative, ponctuée de "breack" pour mieux savourer l'audace de la création contemporaine..
Fondé à Zürich en 1987 autour de Rudolf Eb.er, le collectif Schimpfluch confine à la légende. Sa présence à Strasbourg est exceptionnelle tant il s’est fait rare sur les scènes européennes.
 À cette occasion, Rudolf Eb.er s’entoure de l’artiste anglaise Alice Kemp et de Dave Phillips, membre originel du groupe. Une femme est assise, vêtue de noir, épaules et genoux dénudés: elle se couvre d'une capuche noire qui dissimule son visage.Des babilles, des sons de voix, murmures, chuchotements surviennent d'ailleurs en présence de détonations de cordes. Immobile, pétrifiée, elle nous interroge, nous, fascinés par se présence, sa stature statufiée, muette.
Comme une oeuvre plasticienne sonore, performance à gouter à l'instant même.

La silhouette noire d'un curieux personnage se détache du fond de scène: il est présent par cette lumière rouge, à son cou, dans un capharnaüm de musique; il se déplace , un ballon rouge fluorescent, gonflé à bloc sur lequel il fait crisser les sons... C'est diabolique et surprenant, le performeur. Crane rasé, son corps se balade parmi nous, incandescent comme un souffleur de verre dans l'antre de la cristallerie...Vision démoniaque, sorte de Méphistophélès musicien, lion rugissant,porteur de sons, colporteur de bruits singuliers.Images de bestioles tentaculaires en fond sur l'écran, tableau à la Jérôme Bosh, singulier paysage habité par des monstres fantasmés.


Michael Gendreau applique ses compétences à l’improvisation électronique. Sa spécialité : performer à partir des résonances naturelles et urbaines d’un lieu qu’il analyse préalablement.
Avalanches de pierres au poing, un homme seul dans des secousses et vrombissements s'adonne à un show, amplifié de décibels , comme une révolte des voix dans un tunel de métro, subway underground, bruyant à l'extrême. Sur fond de coeur qui bat. L'éclairage agressif, intrusif, braqué sur les spectateurs, éblouissant. Le cataclysme musical, insupportable, fait mouche, agace, trouble et dérange...Le performeur présente une œuvre nouvelle au cours d’un rituel sonique situé à mi-chemin entre l’actionnisme, les musiques indus et la poésie sonore. Performance physique, épreuve psycho-acoustique et expérience des extrêmes de la vibration interrogent les limites du corps et de la conscience.

Une soirée où le public, perlé dans la salle, va et vient ou se laisse aller, couché au sol, à ressentir les vibrations fortes et salvatrices du chaos musical: une séance de "bien être" au coeur de l'église, un "événement" rare à vivre jusqu'à minuit, l'heure d'aller voir au delà du parvis, ce qui se trame sur les rives de l'Aar...

A ST Paul le 26 Septembre dans le cadre du festival Musica.