mercredi 5 avril 2023

Carmen : une version "concertante" déconcertante ! Une mise à nu éloquente , un orchestre sublimant les "tubes" d'un inconscient collectif musical de bon aloi!

 

GEORGES BIZET

Carmen, version concertante

Une femme fatale, un déserteur jaloux, les brûlants remparts de Séville : voici venir Carmen, l’opéra des opéras, celui qui transforme une habanera en coup de poignard. À l’affiche, une distribution comme on ne peut qu’en rêver, avec notamment Elena Maximova et Michael Spyres. Et au pupitre, Aziz Shokhakimov en personne, qui, particulièrement féru du répertoire français, a dirigé Carmen pour la première fois alors qu’il n’avait que 14 ans ! Avec la fine fleur du chant français, c’est une Carmen de luxe qui nous est offerte ici.

 Un prologue, introduction ou prélude qui augure avec ses thèmes récurrents du plus bel opéra du genre dont les airs hantent les générations: ouverture rutilante, enlevée et menée de main de maitre par le chef. Une atmosphère volcanique, éruptive et entrainante où l'on retrouve les quatre thèmes principaux: le caractère brillant et militaire de l'oeuvre, l'espièglerie et la légèreté du deuxième: on y évoque les soldats, les toréros, les jeux des enfants et la liesse de la foule les jours de corrida. Le troisième thème joue sur la personnalité d'Escamillo, fier et altier, le quatrième thème, lugubre et tragique est celui du destin dont la fatalité menace les différents personnages. L'allégresse est de mise et l'orchestre est habité par ces "mélodies" entêtantes soutenues par une orchestration savante où les solis d'ouverture des morceaux font aussi office de "tube" tant leur fréquentation et écoute sonore les a rendus accessibles, familiers On s'est emparé de Carmen à l'envi et ici tout résonne dans les mémoires collectives musicales...Alors "L'amour est un oiseau rebelle" sonne précisément comme une référence "populaire" et la cantatrice Elena Maximova en fait une sérénade pas encore très convaincante dans sa reprise de rôle. Délicate, sensuelle et énigmatique, la chanteuse, de rouge vêtue, épaule dénudée et longue chevelure blonde ne réussit à séduire que peu à peu face à une Micaela interprétée par Elsa Dreisig, sublime voix émouvante et jeu subtil, retenu pour une prestation splendide et naturelle . Don José bien sur, personnage clef de l'intrigue, incarné par Michael Spyres est convaincant, la voix profonde et chaude, partenaire attentif et attentionné de Carmen. Soldat téméraire et fidèle, compagnon de l'armée irréprochable. Le choeur de l'Opéra National du Rhin  dirigé par Hendrik Haas enveloppant l'intrigue, les rebonds de narration du livret, avec densité, pondération et soutenu par l'introduction du choeur d'enfants Maitrise de l'Opéra National du Rhin dirigé par Luciano Bibiloni, insolite et généreux. Escamillo, brillant baryton interprété par Alexandre Duhamel en pleine possession vocale, riche de tonalités et tessiture forte et engagée. Florie Valiquette pour son personnage féminin de charme, soprano irréprochable et puissante joue les Frasquita, alors qu'à ses côtés Adèle Charvet en Mercedes lui donne la réplique et forme un duo réjouissant et très maitrisé vocalement. Citons encore Thomas Dolié, baryton en Morales et Nicolas Courjal , basse en Zuniga pour encore fleurir cette distribution intelligente et bien dosée de timbres et caractères rutilants. Philippe Estèphe, baryton en Dancaire et Cyrille Dubois, ténor en Remendado bordent cet opéra de leurs voix présentes, de leur jeu sobre et discret. Aziz Shokhakimov, lui, pétri de sensibilité et musicalité semble baigner dans son univers et dirige de façon tonique autant que douce ses interprètes aguerris à tant de style de musique! Les contrastes sont sublimes, l'intensité magistrale des reprises et mouvements de tous, est émouvante et suggère tant de subtils caractères, de tons et d'intrigues que l'on est  tenu en haleine trois heures durant. Alors cette version concertante de l'opéra se révèle riche et contrastée, habitée, jouée de façon infime autant que solide et les rôles s'introduisent peu à peu, pour incarner un récit tragique, joyeux et allègre, "déconcertant" par la richesse de la musique ainsi mise à nu. Sans costume ni mise en scène, sans ornement ni falbala, sans accessoire ou autre parasite venant édulcorer les "tubes" tant attendus que l'on redécouvre dans leur plus simple appareil: le talent des chanteurs et la qualité musicale de l'oeuvre phare de Bizet.


Un presque sans faute magistral où la vedette est dérobée à Carmen pour rehausser tous les autres personnages, Micaela en figure de proue! Elsa Dreisig remportant le trophée de la beauté et de la sensibilité de sa voix nuancée, prenante, ravissant l'écoute et emportant sur d'autres sphères le spectateur-auditeur conquis.Une ovation à l’issue du morceau où elle évoque la mort proche de la mère de Don José en fut la preuve évidente!

Distribution

Direction Aziz Shokhakimov
Carmen Elena Maximova
Don José Michael Spyres
Micaëla Elsa Dreisig
Escamillo Alexandre Duhamel
Frasquita Florie Valiquette
Mercedes Adèle Charvet
Moralès Thomas Dolié
Zuniga Nicolas Courjal
Le Dancaïre Philippe Estèphe
Le Remendado Cyrille Dubois


Chœur de l’Opéra national du Rhin

Chef de chœur Hendrik Haas
Maîtrise de l’Opéra national du Rhin
Chef de chœur Luciano Bibiloni

 

Conférence d'avant-concert

Mardi 4 et jeudi 6 avril 19h - Salle Marie Jaëll, entrée Érasme 
Accès libre et gratuit, dans la limite des places disponibles

CARMEN, UN OPÉRA À REDÉCOUVRIR
PIERRE-EMMANUEL LEPHAY

Opéra très populaire, gorgé de « tubes » repris à l’envi, du jazz à la chanson, Carmen doit cependant être réenvisagé pour ce qu’il est à l’origine : l’un des plus hauts chefs-d’œuvre de l’opéra-comique français de la fin du XIXe siècle, genre qu’il bouscule cependant par son finale tragique, son écriture très savante ou son orchestration rutilante.

Distribution Aziz SHOKHAKIMOV direction, Elena MAXIMOVA Carmen, Michael SPYRES Don José, Chœur de l’Opéra national du Rhin, Maîtrise de l’Opéra national du Rhin...
Lieu
Palais de la Musique et des Congrès

lundi 3 avril 2023

"Mon absente": si les morts avaient des dents, du mordant. Pascal Rambert croque- mort du verbe à la présence fragile.

 


L’auteur et metteur en scène Pascal Rambert écrit spécialement pour les six actrices et cinq acteurs qu’il réunit ici sur scène. Mon absente est une pièce chorale, où des personnages sont rassemblés par la perte d’un être cher. Dans un espace plongé dans le noir, aux limites indistinctes, surgissent des corps, des mots. Onze personnes sont là pour s’adresser à l’absente. Quels liens existent, à la fois entre elles et avec cette absente ? Au travers de leurs souvenirs, des paroles échangées, de l’évocation de moments poignants ou infimes, une vie se recompose. Dans ce travail de mémoire, où jaillissent des contradictions, des interprétations et réécritures, se dessinent aussi les portraits des êtres en présence. Le souvenir est vivant et agissant, force de projection.

250 m2 boulevard Haussmann 

Un appartement partagé par une "famille" hétéroclite, hétérogène autour de la figure de la mère: l'absente qui sommeille à l'intérieur du cercueil, sur la scène, monté sur une estrade, reflété dans une lumière noire. Reflets qui scintillent, glacés, glissants : des fleurs en hommage à la défunte et une image paréidolique: comme une bouche ouverte qui avalerait les paroles de ces onze personnages qui vont hanter cette chambre froide. Avant la crémation de cette femme, ivre d'alcool ou de vie qui fédère ce jour ou cette nuit là, les membres disloqués ou disparates d'une "collectivité" de circonstances. Vont se succéder à la "tribune" des coupables ou responsables, onze figures aux attitudes diversifiées autant par l'allure que le ton ou le verbe. Acerbe et vociférant pour certains dont l'existence doit tant à une mère, plus lointain et distancé pour d'autres qui font figure d'environnement choisi. Filles et fils se trouvent "unis" , réunis pour cette circonstance et vont fustiger les uns les autres dans des aveux, paroles et révélations qui s'adressent autant aux uns et aux autres qu'à la défunte. De cet appartement d'apparat, vide pour pauvres créatures, on se souvient comme un tombeau avec angoisse et émotion. Une surface de réparation audacieuse que Pascal Rambert, auteur de cette odyssée de l'espèce rend opérant pour les mémoires qui s'y frottent. Chacun y va de sa diatribe, seul ou s'adressant à un autre: monologues ou duo à l'appui.  Claude Duparfait en fils démembré, disloqué y fait un numéro singulier, vif, bougeant de toute part pour incarner son désarroi, sa colère tonale vivifiante dans cette ambiance plombée par les souvenirs et impressions de chacun.

 


Vincent Dissez en robe verte de satin de soie se dévêtit somptueusement pour danser chaque instant de vie dédié à sa mère: belle prestation érotique, sensuelle aux mouvements dansés fluides et élastiques très maitrisés. Nu et cru dans un corps plastiquement irréprochable, souple, ondulant à l'envi dans des reptations évocatrices , très faune désirable. Il fait sa Kate Bush à la Pina Bausch....Une danse chère à Pascal Rambert qui sait faire bouger les corps émouvants dans des e-motions recherchées. Se mouvoir, dire et phonier de concert n'est pas chose aisée. Stanislas Nordey méconnaissable en fils rangé, tout de noir vêtu, claudicant et attendant sa mort prochaine avec grâce et tac mesuré. 


Audrey Bonnet, au jeu sobre et discrète fille de cette famille nombreuse à rejoindre la défunte autour du souvenir, de la parole, du verbe cadencé de l'auteur. La mise en scène au creux d'un dispositif enveloppant, sécurisant malgré la froideur de la lumière braquée sur le cercueil. Juste le temps d'imaginer l'allure de cette défunte si convoitée, haïe ou dénoncée par son destin chaotique sans foi ni loi. Tous les autres comédiens au diapason de cet opus singulier et sidérant. Ces enfants du BD Haussmann, errant, défaits dans un univers fracassé, cabossé par la douleur ou l'amour.L'absente bien présente dans les corps et les esprits tracassés, castrés ou hantés par cette légende familiale omniprésente. Mère et mordenseur au poing.Un clin d'oeil à Jan Fabre et sa " Preparatio Mortis: chronique d'un dernier orgasme floral" ?


Pascal Rambert crée ou recrée ses pièces partout dans le monde, tant en Europe qu’en Asie, aux États-Unis et en Afrique. Il est auteur associé au TNS depuis 2015 et y a présenté Clôture de l’amour et Répétition en 2015, Actrice en 2018, Architecture en 2019, Deux amis en 2021 ainsi que Mont Vérité en 2022 – spectacle d’entrée dans la vie professionnelle du Groupe 44 de l’École du TNS.

 

Au TNS jusqu'au 6 AVRIL

"Suzanne" d' Emanuel Gat: un bain de jouvence...Et d'allégresse juvénile pour ce "tub" plein chant!

 


Au son des chansons de Nina Simone, le chorégraphe israélien Emanuel Gat met en scène la vitalité d’une jeune génération de danseurs et danseuses, dans un langage d’une grande clarté, à la fois neuf et riche d’un parcours de près de trente ans.
Création 2021
avec le soutien du service culturel de l’Ambassade d’Israël
dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris
Suzanne, c’est la chanson de Leonard Cohen, interprétée avec ferveur par Nina Simone lors d’un concert au Philharmonic Hall de New York en 1969, dont des extraits forment la bande-son de la nouvelle création d’Emanuel Gat. Le chorégraphe y met en scène des jeunes danseurs israéliens du Inbal Dance Theater, dans une écriture précise où gestes et groupes se composent et recomposent en permanence en une myriade de propositions simultanées. Ce questionnement sur la perception du temps, intrinsèque à la danse, résonne comme un retour aux sources pour Emanuel Gat. 
 

Suzanne, c’est aussi le nom du centre de danse et de théâtre à Tel Aviv où le chorégraphe a fait ses débuts, travaillé pendant quinze ans et monté sa troupe. Et c’est sur la scène de ce centre Suzanne Dellal que s’est tenue en 2021 la première mondiale de cette pièce, se présentant à la fois comme un chant d’amour à une jeune génération et une appréhension d’un passé qui toujours nourrit le présent. Emanuel Gat poursuit ici un travail déjà engagé avec SACRE/GOLD, diptyque issu de la recréation de deux pièces antérieures, dans lequel danseurs et danseuses étaient emportés dans un tourbillon hypnotique. 
 

Plateau nu, silence des corps qui se meuvent à l'envi dans des déroulés magnétiques, sans fin: ode à la musicalité des corps, au souffle de vie de la danse d' Emanuel Gat. Il y a quelque chose de l'ordre de l'alchimie quand parait  le "son", après  ce prologue silencieux de toute beauté et recueillement. Bribes de paroles de Nina Simone qui va se confier à son public durant un enregistrement live de son concert. Alors qu'elle semble "broder" ses "black gold", improviser de sa voix chaude et éraillée, les danseurs bondissent, reculent, se frayent sans faillir des sentiers et chemins sur la scène, sans heurt, sans contact. Juste la précision des rencontres d'espaces, de regard, d'énergie. Leurs costumes les identifiant comme hommes, femmes ou androgynes à longues jupes flottante et torses nus. Dévoilant des musculatures actives, prospères en grands ou petits bougés.Les déplacements forgent des lignes et traces, les pieds flex ou au carré, arabesques fluides et éphémères, déroulés et envergure des bras comme des ailes du désir et du besoin de danser.Des courses à perdre haleine comme leitmotiv ! Car cette jeunesse hérissée de plaisir de se mouvoir est fertile en énergie, sauts et rebonds virtuoses, légers Des inflexions vers le sol, des réajustements infimes de gestes au cordeau.C'est tout simplement merveilleux et l'on se prend au ravissement et à l'empathie avec ces interprètes aguerris au style Gat dans leurs plus beaux atours dansants. La voix de Nina Simone galvanisant leur sens du détail, des pointés, des revers de direction, des clins d'oeil à Lucinda Childs dans leur parfois nonchalance et abandon corporel. Les applaudissements enregistrés en live couronnent cette empathie féroce avec les danseurs de la jeune compagnie israélienne!
La création lumière vient à juste point souligner les lignes et contours des corps, du groupe pour mieux souligner et faire surgir la densité du mouvement fugace et éphémère. Sculptures mouvantes à la Rodin, ou Carpeaux en ronde bosse singulière. 
 

Danses tracées et empreintes d'aplomb survolant le sol.
La création d' Emanuel Gat dans la continuité de l'écriture sobre et très sophistiquée à la fois. Vocabulaire et syntaxe qui respirent le phrasé léger, aérien d'une danse étoilée, cosmique qui ne cessent de tisser des constellations telluriques dans l'éther ou tracer une géographie tectonique dans l'espace. Sobriété et frugalité d'un festin allègre et très digeste d'où l'on revient avec entrain et contagion dans une démarche vive argent délectable...Un opus remarquable pour la précision des impromptus sur mesure face à Nina Simone et à sa générosité vocale et musicale.
 

Jusqu'au 3 AVRIL au CENTQUATRE

mercredi 29 mars 2023

"Echo" Simon Feltz: la muse s'amuse et ravit la danse comme un diamant de gramophone patine et achoppe sur le sillon rayé.

 


Simon Feltz  France 4 interprètes création 2022

Écho

Attaché aux phénomènes du langage, Simon Feltz développe sa démarche artistique entre corps et parole. Dans Écho, un quatuor d’interprètes se déploie en volutes colorées dans la blancheur de l’espace. Un tourbillon de gestes, de mises en relation et d’échanges, s’empare du plateau.

 

Que se passe-t-il entre les corps et les mots au cours d’une conversation, en présence ou à travers les écrans ? Convaincu que « le langage, cette aptitude qui nous permet de communiquer les uns avec les autres, est essentiel à notre ancrage social et physique dans le tissu du monde », Simon Feltz est entré en recherche. Ses précédentes pièces, Entre deux rives et Abymes, se consacraient déjà à ce vaste et délicat sujet sous d’autres aspects. Écho creuse à même ce sillon.
Matière première de cette nouvelle création, un corpus vidéo comprenant extraits de films, débats, discours politique, télé-réalité etc… De cet objet d’étude, chorégraphe, interprètes et autres collaborateurs artistiques ont fait spectacle. Entrelaçant interactions et synchronisation, la composition musicale et la chorégraphie se répondent en écho. Il émane de ce surprenant quatuor, des danses singulières aux accents parfois drôles, aux tonalités variées comme nimbées de bains de couleurs différentes. Propulsées par un mouvement continu, elles sont minutieusement serties par l’environnement sonore et lumineux. Parti de la gestualité de la relation, Simon Feltz engage son travail dans une poétique de l’échange qui retient l’attention.

 

 Quatre bien charpentés, bâtis, solides interprètes sur le plateau nu, blanc albâtre, shorts et legging, pieds nus. Frugalité et sobriété dans les mouvements légers de tête, de regard sur une musique sourde qui gronde... Des voix off métissées pour ornement. Comme pour un disque rayé où le diamant saute et revient en arrière, leurs gestes vont et viennent dans un flux et reflux dynamique. En ricochet qui déraille, en rebond qui achoppe, tranché, abrupte.Quelques belles unissons rythmiques dans ce tissus débridé plein d’accrocs et de rapiècements.Comme une danse rituelle chamanique, poésie sonore gestuelle, les corps s'animent, se répondent, s'épousent. Secouée, empêchée, entravée,la danse est mouvements disséqués faite de multiples propositions, formations qui s'activent. La musique entêtante fuse omniprésente comme osmose et symbiose parfaite.Multidirectionnels, amples, les gestes façonnent l'espace en creux, imperturbable côté lisse des fluctuations d'énergie. Les mains frôlent et dessinent l'espace, des bribes de conversations émergent, et dans une quasi unisson frontale, les quatre interprètes se retrouvent. Danse heurtée, saccadée aux gestes veloutés, onctueux, gracieuses évolutions en spirales dénouées. Un métronome, des chuchotements pour glissades rythmiques et déboussole constante. La lumière se fait verte et découpe au sol des ombres portées. Un adage, duo ou pas de deux illumine la scène de saveurs délicieuses au regard.Ils creusent l'espace, s'y lovent à l'envi et l'empathie gagne celui qui regarde en phase contagieuse de ravissement. Les corps arcboutés, compactés, figures et attitudes de frises architecturales. Le groupe comme une sculpture de Rodin en mouvement. Ou écriture calligraphique élaborée d'arabesques dans un espace de failles et interstices de moucharabieh. 

Dans des lumières rougeoyantes, la ballade continue sur des battements de coeur ou d'horloge. Aube mythologique où Chronos bat la mesure. Petite mythologie animée et vivante où Echo tient les feux de la rampe où le fil d'Ariane se fait et se défait sans cesse sur le métier à tisser la danse.Trame et chaine mécanique qui métisse le tout  L'ambiance, l'univers sonore cavernicole ou très organique pour un bruitage originel fait de cassures, ruptures tectoniques quasi géologiques. Un air de studio de photo pour portrait de groupe comme clin d'oeil au cadre et hors champs. Les visages simulent le fou rire contagieux et leur métamorphose ou transfiguration est sidérante. Dans de beaux ralentis ou fondus enchainés où l'on respire en chorale avec les danseurs très habités. Carrure et présence forte, corps solides, gabarits rassurants, sympathiques , ces créatures dansantes nous  entrainent au final dans un long ravissement, état d'enivrement collectif très imprégnant. Et Echo de disparaitre, de s'effacer, désincarnée, absente, perdue dans l'espace résonnant encore de son passage...Simon Feltz comme maitre d'oeuvre d'un moment rare de danse partagée de part et d'autre du plateau .

Chorégraphie : Simon Feltz
Interprètes : Pauline Colemard, Adrien Martins, Anthony Roques et Chloé Zamboni
Création musicale : Arthur Vonfelt
Lumière : Thibaut Fack

 

A Pole Sud jusqu'au 29 MARS

dimanche 26 mars 2023

"Le couronnement de Poppée": Monteverdi pygmalion-piège pour opéra- miracle ..."Tendance" mode destroy!

 


Bien loin du forum et des agitations du sénat, la politique romaine se fait et se défait au fil des passions amoureuses, des intrigues de palais et des ambitions intimes. Follement épris de l'irrésistible Poppée, l'empereur Néron envisage de répudier sa femme Octavie pour faire monter sa maîtresse sur le trône, malgré les avertissements du philosophe Sénèque et les menaces de complots ou chantages fomentés par leurs rivaux et d'anciens amants éconduits. Ni le droit, ni la morale ne sont en mesure de réfréner cette union décriée que semblent favoriser les dieux eux-mêmes. Mais une telle furie amoureuse ne peut appeler à elle que la mort et le sang.
Aux héros sublimes et triomphants de la mythologie, Monteverdi préfère pour son dernier opéra des personnages complexes et cruellement humains, rompant ainsi avec une (jeune) tradition qu'il avait lui-même contribué à établir avec ses premiers ouvrages lyriques. Dans une atmosphère toute shakespearienne, le trivial s'allie au sublime tandis que la musique se fait désir et sensualité. Jamais l'expression des passions n'avait atteint un tel degré de réalisme psychologique avant cette partition où le chant est magnifié par un petit orchestre tout en nuance et subtilité. Un chef-d'œuvre des plus enivrants, confié pour la première fois au chef Raphaël Pichon et à l'ensemble Pygmalion, dans une mise en scène d'Evgeny Titov servie par la fine fleur du chant baroque.

 


Le décor s'impose sur la scène de l'Opéra: une sorte d'immense gazomètre, ample tour grisée flanquée d'une montée d'escaliers dans un troisième lieu sans âme, désert. Trois femmes costumées de façon très originale, baroque au sens de "perle rare disgracieuse, difforme", très marquée, accentuée se partagent cette introduction qui augure de la suite.Ce sont les déesses si charnelles, vêtues d'atours burlesques, emplumées, accessibles, bienveillantes personnes lumineuses.Chaque apparition d'un nouveau personnage se traduit par une présence forte, un chant déclamé bordé d'une musique subtile et discrète qui prend et subjugue par sa force et sa composition somptueuse..Poppée, Giulia Semenzato est une héroïne sensuelle, vivante, désirable et face à Néron c'est un ouragan de séduction manipulatrice. Néron en motard contemporain, sexy, attirant voir irrésistible dandy incarné par le fabuleux Kangmin Justin Kim, à la voix androgyne, quasi féminine, silhouette de rêve, attitude et port de tête altier, jeune et belle allure.

Entouré de son "staff" d'acolytes burlesques, de sbires désopilants et de tout un panel de personnages haut en couleurs qui vont soutenir l'action plus de trois heures durant. L'ambiance est cosy, feutrée au sein d'une alcôve rouge vermeil, capitonnée et sorte de salle de théâtre protectrice où les fauteuils de velours sont empilés.Les personnages y évoluent amoureusement, "coquinement" et les scènes érotiques se succèdent allègrement sans détour.Le décor tournant révèle à chaque détour, chaque phase de transformation, des "endroits" où se jouent jusqu'à des séquences de camps de SDF, no man's land de périphérique très réussi.Transposition du drame dans notre société cupide, marchande de sexe, de pouvoir mais aussi plateforme d'amours impériaux, de détournement, de pouvoir abusif...Une ambiance relevée par les voix de chacun qui honorent la partition de Monteverdi et l'interprétation de cet "orchestre de chambre" efficace dirigé par Raphael Pichon du splendide Ensemble Pygmalion.. 


La mise en scène d' Evgeny Titov est ingénieuse dans ce décor signé Gideon Darvey aux multiples usages spatiaux. Audace et astuces dans ce dispositif d'ensemble où les chanteurs évoluent à l'envi, se fondent dans des images vivantes, poignantes et versatiles.Cet opéra est magnifié par les costumes très marqués design-mode à la Jean-Paul Gaultier revisités par Emma Riott: aisance, drôlerie, érotisme des parures s'y mêlent allègrement pour définir chacun. La nourrice en star de music-hall, Néron en vedette pailletée, Sénèque en va-nu-pied ascète....Du très bel ouvrage servi par une distribution hors pair où chacun excelle de finesse ou de trivialité, les tonalités et tessitures de voix en osmose avec le soutien de la musique qui porte en elle la narration et tous ses déroulements-avancements.


La scène finale, duo de Poppée et Néron est une pure réussite, musicale, finement contrastée, portée par les états de corps très émouvants des deux chanteurs, pétris de sensibilité et d'intuition. Une "version" très contemporaine d'un lointain opéra baroque qui tourne "rond" comme ce décor fascinant, sobre sans faille qui absorbe l'intrigue et renferme la beauté autant que la cruauté de cette société détraquée, avide et sans "toit ni loi". Une cellule à barreaux pour prostituée comme cage aux lions d'où seul certain pourrons se glisser à travers les barreaux... Le valet, Kacper Szelazek n'y parviendra pas usant de son charme autant que de sa naïveté feinte.

photos klara beck

A L'Opéra du Rhin jusqu'au 30 MARS

 Avec le soutien de Fidelio.
En partenariat avec France 3 Grand Est.

Distribution

Direction musicale Raphaël Pichon Mise en scène Evgeny Titov Décors Gideon Davey Costumes Emma Ryott Lumières Sebastian Alphons Dramaturgie Ulrich Lenz Ensemble Pygmalion

Les Artistes

Poppée Giulia Semenzato Néron Kangmin Justin Kim Octavie Katarina Bradić Othon Carlo Vistoli Sénèque Nahuel Di Pierro Arnalta Emiliano Gonzalez Toro Drusilla Lauranne Oliva Fortune Rachel Redmond Amour Julie Roset Vertu Marielou Jacquard Lucain Rupert Charlesworth Le Valet Kacper Szelążek Premier Sbire Patrick Kilbride Deuxième Sbire Antonin Rondepierre 
 

 

samedi 25 mars 2023

"Des fleurs pour Algernon" : lecture musicale "conte-rendu" à Stimultania sur les "interstices" de Frédéric Stucin: sans faille ni anicroche.

 


Lecture musicale "Des fleurs pour Algernon" 🎷
📖
Après un prélude au texte poignant de Daniel Keyes, en écho à l’exposition" Les interstices" de Frédéric Stucin, le comédien Luc Schillinger accompagné d’Arsenio Quichotte au saxophone l'ont présenté samedi  dans toute son étendue dramaturgique. 
 
Dans le cadre de l'exposition photographique"Les interstices" de Fred Stucin à la Galerie Stimultania voici un duo percutant, une rencontre de choc entre une "nouvelle littéraire" et deux artistes complices d'une lecture judicieuse. Le choix du texte s'imposait:
Algernon est une souris de laboratoire. Après une opération du cerveau, elle devient très « intelligente »…  Alors la même opération est tentée sur Charlie Gordon, un humain simple d’esprit. Guidé par Miss Kinian, son professeur dont il est secrètement amoureux, il s’approche du génie…
Mais un jour, le processus commence à s’inverser chez Algernon. Et Charlie Gordon prend conscience de ce qui va lui arriver… 

 C'est ce ce roman ou nouvelle réadapté pour l'occasion par Monique Seemann que partent nos deux artistes. L'un, conteur, lecteur et comédien, l'autre, musicien avec ses deux saxophones en écho. Le personnage prend corps au fur et à mesure de la lecture: de naïf, simplet ou handicapé mental attirant empathie, bienveillance mais aussi moquerie, le voici à la recherche de l'intelligence qu'il convoite tant. Des tests lui sont proposés: celui de "la tache d'encre de
Rorschach", tarte à la crème de la psychiatrie. Il faudrait y voir des formes paréidolies, mais notre homme n'en voit pas! Ravi, béat, Charly rêve et se confronte à la médecine expérimentale avec ravissement et joie.Les autres l'entourent, le considèrent, le choient. Mais tout va s'inverser avec l'opération et sa petite souris qu'il poursuit en vain dans son labyrinthe le tarabuste. Va-t-il réussir à la doubler ? Chose faite avec succès et notre homme devient hyper intelligent, asperger et du coup les autres le renient...L'innocence, la franchise se dessinent si bien sur le visage de Luc Schillinger, sa naïveté, se fraicheur le poursuivent à travers la salle d'exposition dont il côtoyé les visages affichés, photographiés tendrement avec respect et dans une belle proximité intuitive. Le dialogue avec ces œuvres résonne de concert avec les sons et mélodies du saxophone de Arsène Ott, au diapason du jeu, de la lecture, des accents du comédien. Vibrant aussi en résonance avec le contenu, le sens de ce monologue aux multiples aspects, visages. En entremets ou en couverture bordeuse des mots du récitant. Improvisations et sons frappés sur l'instrument comme de petites touches de suspense, d'inquiétude, de question. Le binôme fonctionne à merveille, à l'unisson ou en alternance et l'on suit ce voyage dans le mental et l'univers psychiatrique avec émotion, intérêt, empathie.
Une belle rencontre unique, inédite, inouïe entre texte et photographies, menée de main de maitre par deux interprètes complices.
 
 

Autour et avec les photos de l'exposition:pendant un an, le photographe Frédéric Stucin s’est installé dans la cafétéria accolée au service psychiatrique de l’hôpital de Niort pour y observer les « interstices », photographiant patients et soignants : en résulte un doux ensemble de quatre-vingt-deux photographies sur ces lieux de soin souvent stigmatisés.
 

 
 
A la Galerie Stimultania le samedi 25 MARS
 
 

vendredi 24 mars 2023

"Le bateau ivre": Christophe Feltz "illuminé".....Rimbaud restitué, ivresse d'un flacon navigateur et zutiste !

 


Pour cette nouvelle création, la compagnie Théâtre Lumière s'est immergée dans l'œuvre de l'immense poète Arthur Rimbaud. 
 
« Le Bateau Ivre » offre une soirée en toute intimité avec l'essence même de  l'écrivain : son talent brut, sa profondeur et ses fulgurances poétiques avec les Illuminations, la Saison en Enfer et le Bateau Ivre entre autres.Christophe Feltz au diapason de l'esprit rimbaldien: ivre de poésie, d'amour, de vin et d'autres fragrances intuitives, légères ou sombres. Au creux de cette légendaire salle mystique du Munsterhof que voici un bien bel hommage fougueux au poète révolté, apatride, amoureux, insoumis, volage ou éperdument égaré, passionné. Le ton, le timbre de la voix de notre comédien-conteur, lecteur semblent taillés sur mesure pour correspondre à l'intimité, la sensualité ou la voracité des textes.Habité par le dévouement qu'il voue et offre au poète disparu mais si présent ce soir là, Christophe Feltz jouit et jubile. On se replonge dans "Le dormeur du Val", dans "Ophélie"ou "Voyelles" avec un gout de nostalgie, de mélancolie ou de délicatesse. De délices savoureux de cette langue si corsée, si incisive, si loquasse et belle. Le tout bordé par la musique de Grégory Ott, fidèle compagnon de jeu de Christophe Feltz : en "bonne compagnie", rythmant , épousant la prosodie autant que la rythmique des vers ou de la prose de Rimbaud: exercice de style et d'accompagnement judicieux, juste. Chalenge que de suivre pas à pas les paroles que distille notre lecteur fougueux, lui aussi dans l'état d'ivresse et de don de l'auteur. Les "Gymnopédies" de Satie venant se glisser audacieusement dans cet univers de rêve autant que de trivialité crue et nue.Chopin s'infiltre et trouve sa place dans ce monde si riche, si chromatique, parfumé, aux senteurs si sensibles.Un bel hommage, ode de toutes les couleurs-rose, bleu- de la poésie de ce voyou, voyant, homme de sollicitude, de révérence autant que de rébellion. Un duo" Ott-Feltz" comme un adage, un pas de deux illuminé, alerte et volubile sur la corde tendue du flux poétique, charmeur de l'oeuvre de Rimbaud.Une respiration, un souffle salvateur musical pour une atmosphère nimbée de tendresse autant que de drame et de folie.

"Nous désirons indiquer que toutes les dénominations qui ont eu cours jusqu’à ce jour à son sujet, nous n’en retiendrons, ni n’en rejetterons aucune (Rimbaud le Voyant, Rimbaud le Voyou...)

Simplement elles ne nous intéressent pas, exactes ou non, conformes ou non, puisqu’un être tel que Rimbaud les contient nécessairement toutes.
Rimbaud le Poète, cela suffit, cela est infini !" René Char

"Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme." Arthur Rimbaud
 

arthur rimbaud ernest pignon ernest

J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse
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                                                             rue férou le bateau ivre 


 
Christophe Feltz (jeu) et Grégory Ott au piano (Chopin, Satie et compositions originales)

 le vendredi 24 mars 2023 à 20h à la salle Amadeus du Münsterhof au 9, rue des Juifs à Strasbourg.