Et si l’île était aussi une expérience intérieure ? lovemusic, collectif
audacieux de la scène contemporaine, propose un concert pour voix,
piano et électronique qui met en tension l’image d’une île harmonieuse
et la réalité d’êtres humains repliés dans leur propre îlot intérieur.
Les œuvres de compositeurs et compositrices – Jonathan Dove, Feliz Anne
Reyes Macahis, Amadeus Regucera, Alvin Lucier, George Crumb – dessinent
des mondes sonores contrastés. Point d’orgue du concert, Kingdom Animalia,
création mondiale d’Héloïse Werner d’après des poèmes d’Aracelis
Girmay, met en scène une nature fragile où se croisent responsabilité
envers l’environnement et quête d’identité. De petits interludes, autour
des textes du poète guyanais Léon-Gontran Damas, ponctuent le
programme, tissant un réseau de mots entre ces îles intérieures et
questionnant la place de l’eau comme vecteur de lien, de liberté, de
migration, mais aussi de sujétion politique.
Insulaire archipel musical, navigation vers des terres inconnues, des sons inédits, de nouveau territoires à découvrir en accostant sur les rives des îles utopiques de la création musicale contemporaine. Dans la frêle esquive, lovemusic dans la tempête ou dans l'accalmie offre un récital au long court.Le flux incessant de l'eau comme élément liquide et transparent d'atmosphères multiples.
C'est avec "Apparition"de Georges Crumb que s'amorce ce moment d'un duo voix-piano qui va ponctuer tout le récital. En profondes vocalises impressionnantes, Grace Durham de toute sa voix puissante et onctueuse se fait actrice, évoquant la nostalgie, la déception, le regret. Des tonalités quasi hispanisantes répondent au piano sous les doigts magiques de Nina Maghsoodloo qu'ils soient sur le clavier ou dans les entrailles de cet instrument devenu résonateur à cordes.Tandisque la chanteuse picore les sons comme un oiseau musicien, en alternance, la pianiste en touches légères égrène des sons inédits.Les expressions du visage, la douceur évoquée par la cantatrice, l'ampleur de sa tessiture et de ses bras épousant une carrure massive, solide, alternent avec la présence du clavier, discret ou ravageur. Des océans, des étoiles, la mort et le deuil comme leitmotiv, propos fugaces, cris dans le vide, tension et connexion à la nature comme crédo. Place à la poésie de la musique.
L'oeuvre de Jonathan Dove "Come unto thes yellow sands"fait la place belle à la voix, seule.Vibrations de la mer en fond, pour un souffle, des chuchotements discrets donnant libre cours aux fréquences de cette voix, parlée, chantée, jouée par cette actrice mélodieuse, qualité rare dans tous les contrastes de ses expressions de visage. Un glorieux cocorico fait face à une interprétation pleine amplitude, de force, de résonance. Alors que le bruit de l'eau dans un bocal translucide est animé par une magicienne docte, plongeant des cailloux dans le liquide qui murmure, susurre des sons aquatiques mystérieux.Bruits de marée montante à l'appui. Beaucoup de concentration, de méditation dans cette évocation d'un monde marin: comme une île d'eau bordée d'air et de terres inconnues.
Dans "Boca chiusa" de Amadeus Julian Regucera, la voix pleure, s’essouffle, s'étouffe dans la main de la chanteuse, empêchée, entravée: elle frappe sa poitrine pour se libérer, la bande son pour amplifier l’asphyxie: voix ensevelie, engloutie par les flots comme la ville d'Ys.. Impressionnante prestation de Grace Durham, toujours expressive, joueuse et parfaite actrice d'émotions, de sensations transmissibles au public, très proche et captit, captivé, capturé par tant de sincérité sensible.
"Nothing is real"d'Alvin Lucier donne l'occasion en piano solo, à Nina Maghsoodloo de suspendre le temps, mélodique, plein de suspens. Du grave à l'aigu, c'est la quiétude, la sérénité qui se révèlent sous ses doigts agiles et véloces.Une cafetière magique, éclairée de l'intérieur fait lampe d'Aladin, la musicienne la manipulant assise au sol.Des sons de pianos antérieurs venant animer cet objet étrange, comme une boite à musique venue d'ailleurs. L'image est belle et incongrue, surréaliste.
"La vierge de Cluny" de Feliz Anne Reyes Macahis succède à cette ambiance recueillie.Pour voix seule , la chanteuse éclairée de bleu sur son estrade, opère des vocalises audacieuses et imprévisibles à l'écoute.En récitations, en demande ou supplication parlées En invocations comme une sorte de prière décalée, démembrée en bribes de mots désarticulés, hachés, coupés court. En bégaiement et vocabulaire emprunté au religieux comme un cri, un prêche insolite et farfelu, en prêtresse, en pitié en piété.Empiétée par le rythme et le débit de la voix magistrale et implorante. Dans une langue étrange, inventée, façonnée pour ses résonances percussives. Encore quelques notes aquatique de l'aquarium avec des mini cymbales plongées dans l'eau, des cailloux brassés par des mains immergées dans l'eau par la pianiste , sirène échouée sur une île déserte. Ce petit îlot d'eau magique entouré d'impalpable ether flottant comme des bulles de savon. Les images chères à Lovemusic sont toujours esthétiques, belle, à propos, épousant le sujet, emplissant l'atmosphère de lumière, de reflets.Et Finbar Hosie de la partie électroacoustique toujours au niveau des ambiances recherchées et justes.
L'oeuvre de Héloise Werner "Kingdom Animalia" fait suite à ce tableau très poétique, entremets de la soirée.Un duo vocal à cappella pour la pianiste et chanteuse qui se répondent, se doublent, s'attendent dans un accord parfait entre elles. Ceci nécessitant une écoute et une attention toute particulière de la part de chacune.Un récitatif, un jeu d'actrice en poupe, des frappes sur le coffre du piano pour évoquer la complicité, en alternance, en décalque ou osmose. Des silences, des suspensions de rythme en discours, récit et narration pendant que le piano se laisse chatouiller, pincer, gratter de l'intérieur. Beaucoup d'inventivité, de décalages, de surprises dans cet opus de cette jeune compositrice, présente dans la salle pour honorer cette première interprétation.
Au final, c'est le retour de Geoeges Crumb et son "Apparition" à nouveau La délicatesse du piano donne le ton altier et discret à l'oeuvre. Une ambiance de solitude, de regret, de nostalgie s'y dessine dans l'espace et le temps. Le doigté de l'artiste comme une immersion dans les cordes et les marteaux du piano Dessinant de vastes plages sonores, de vastes horizons dans des intensités et volumes sonores contrastés. Attente, délectation sensuelle et charnelle d'instants musicaux hors sol. Des ondes, des courants, des vagues surgissent du clavier comme un univers fluctuant, houleux Des bercements pour une fin très ténue de la voix qui se perd et s'éloigne de son île On quitte cette embarcation mystérieuse qui nous a menés très loin dans des archipels , des méandres sonres inouïs, vaporeux, incertain Lovemusic en explorateurs de nouveaux territoires dans ce programme sur mesure pour évoquer les "îles"accessibles à l'émotion, la sensibilité d'un auditoire séduit par la richesse des choix musicaux et la virtuosité des musiciennes.Une île qu'on aborde sans crainte et d'où l'on ne voudrait jamais repartir.
"C’est presque au bout du monde Ma barque vagabonde Errante au gré de l’onde M’y conduisit un jour
Lîle est toute petite mais la fée qui l'habite gentiment nous invite à en faire le tour"
de Kurt Weil "Youkali"
A l'Opéra du Rhin le 20 Mars dans le cadre de Arsmondo Îles


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