La voici enfin, la dernière ligne droite du marathon électoral, le combat des chef·fes. Né sous la bannière de l’ORTF, le débat de l’entre-deux-tours est un rituel politique aux règles immuables, même si le texte en diffère d’une échéance à une autre. De celui-ci, Émilie Rousset et Louise Hémon ont saisi l’essence dans un collage qui va de 1974 à 2022, d’où surgissent les grandes répliques du théâtre politico-télévisuel : « Vous n’avez pas le monopole du cœur », « Vous avez tout à fait raison, M. le Premier Ministre », « Vous êtes le candidat à plat ventre »... Mais derrière les punchlines restées dans la mémoire collective, il y a ces évolutions plus ou moins perceptibles, du débat des idées à celui des images, des mots d’une époque à ceux d’une autre.
Assis·es à la place d’un François Mitterrand et d’une Ségolène Royal, d’une Marine Le Pen et d’un Jacques Chirac se font face Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux, reprenant les phrases qui leurs sont soufflées à l’oreillette, dans un re-enactment brillant qui donne à voir la théâtralité du politique et à entendre l’esprit des époques.
Un plateau TV, un grand rideau bleu en fond de scène, deux chaises et une table design de trois mètres de long.. Deux caméras sur pieds pour ce direct, comme à la TV. Une voix offre introduit le débat, le contexte et rappelle les règles du jeu. Du "grand jeu" dont les enjeux seront pour ces deux candidats à la Présidentielle, fondamentaux.Un homme, bien mis, costume cravate, strict, cheveux lissés, une femme en tailleur et talons hauts. Quoi de plus banal sauf qu'ils vont endosser toutes sortes de rôles, de personnalités du monde politique. Autour d'eux, deux caméramans-cadreurs tournent, s'affairent ou plantent leur caméras qui diffusent, projettent en direct sur deux écrans les visages de chacun des protagonistes. A tour de rôle, tranquillement, sereinement, chacun expose son projet de "redressement", de "justice sociale", bref ses désirs, ses voeux pour "redresser" la France, fédérer les énergies et non les diviser. Tout un programme qui se distribue de l'un à l'autre: ils se font face à face, nous les appréhendons à l'écran comme ces "hommes-troncs" à la télévision. Alors que le théâtre nous les dévoile de plein pied et surprend toutes leurs attitudes. Assis, puis debout quand le ton monte entre eux, les pieds sur la table quand l'atmosphère se détend, par terre ou à quatre pattes quand ça se gâte entre eux. Les caméramans les traquant et les obligeant à se plier à leur démarche professionnelle. Mais qui sont-ils ces deux là Tantôt arborant le discours de Mitterand avec son premier Ministre, tantôt Marine Le Pen, Sarkosy, Aubry, Chirac, Giscard D'Estaing et d'autres. Emmanuelle Lafon excelle dans le jeu du masculin, pourtant toujours femme d'affaire, politicienne maline, stratège, solide, calme se défendant selon les lois de la politesse et du respect du dialogue et du temps de parole. Lui, Laurent Poitrenaux, subtil interlocuteur qui semble avoir plus de mal à retenir ses élans, interrompant son ou sa partenaire d'émission en un duel inégal, fractionné, fracturé ou fissuré comme le monde politique.C'est drôle, parfois burlesque et comique par les attitudes physiques engagées dans cette comédie humaine, parfois grave et plein de mimiques et d'expression trahissant les états d'âme de chacun. Les gros plans sur les visages pour accentuer le jeu et démasquer les intentions. Du direct croustillant, coulisses du jeu politique dans un décor dépouillé comme ces bureaux de vote de dépouillement ou ces abris-isoloires d'où l'on ne voit que dépasser les pieds des électeurs. Ce "grand débat" fait mouche et touche tant il est d'actualité brûlante en ces temps d'élections municipales ou les rencontres, meetings, rassemblements et autres face à face brûlent les planches de notre quotidien. Action, on la retourne sa veste dans une ambiance bon-enfant qui met en avant dans de fameux dialogues les facéties de la démocratie en danger. Paroles, paroles ou action selon le camp, les personnalités, les opportunité. Aux urnes, citoyens! Emilie Rousset et Louise Hémon, au"sommet" de l'acte théâtral politique et engagé, plein d'humour et d'imagination scénique pour nous restituer un grand débat loufoque autant que sérieux et radical.
Conception, mise en scène et scénographie : Émilie Rousset et Louise Hémon
Avec : Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux
A u Maillon jusqu'au 17 Mars dans le cadre de "démocraties en jeu"




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