dimanche 21 mai 2023

Elsa Biston & HANATSUmiroir : "Attentifs ensemble": à l'affut des sons à pister sous "poursuites", indices d'écoutes et codes de "bonne conduite" d'auditeurs participatifs !

 


Attentifs ensemble

Coproduction CCAM 

Elsa Biston développe des constructions musicales à partir d’objets sonores vibrants, quelque part entre poésie pragmatique et exploration acoustique. C’est donc tout naturellement qu’elle a fait la rencontre de l’Ensemble HANATSUmiroir qui aime franchir les frontières en toute liberté. Ils ont choisi d’interroger la notion d’attention, celle qui nous permet de nous lier les uns aux autres, mais aussi celle que l’on se dispute et qui fait aujourd’hui l’objet d’un véritable commerce. À contre-courant d’un usage de la musique qui permet de se couper du monde, de s’abstraire, Elsa Biston et HANATSUmiroir ont pour ambition de créer une matière sonore qui cherche à développer l’attention à l’autre et la conscience de l’espace partagé. Attentifs ensemble mêle instruments acoustiques, électroniques et textes projetés pour créer un espace d’écoute ludique et apaisé.


Dans une configuration au carré, assis de façon frontale et en miroir, le public est invité à l'écoute des quatre protagonistes du récital à gouter une heure durant l'expérimentation d'une "écoute dirigée", sorte de leçon de bonne conduite, suggérée par des textes et consignes d'écoute inscrites sur une bande lumineuse. Alors, les "rebelles" aux directives, sortez vite car on ne vous lachera pas lors de cette "lec-dem", lecture démonstration digne de celles du chorégraphe Alwin Nikolais ou du training du spectateur de Feldenkrais: suggestions "autoritaires" de bon aloi pour sonder, vivre et ne rien manquer de ce qui vous sera proposé. Écoute d'un instrumentarium étrange, décalé, original: des objets détournés de leur usage quotidien, papier transparent froissé suspendu, partition épinglée au pupitre, bassine et cadre réunis pour percuter de concert, etc...Cela fait sens et résonance, si vous suivrez à la lettre les suggestions d'écoute, d'attitude corporelle suggérée, ligne de postures, à l'affut, en alerte. Pas besoin de ce "commentaire" diriez-vous? Et bien pourquoi pas si "soumettre" docilement en suivant pas à pas le cheminement proposé. Les vibrations se devinent, se dévoilent peu à peu, les plages de liberté d'interprétation des sons se faisant plus dociles ou intuitives. Il faut observer Ayako Okubo faisant corps avec sa flute contrebasse, sorte de monstre sonore et plastique où elle se confond et se font dans le triangle de sa colonne dorsale courbe, avec grâce et volupté. Souffle des narines, de tout le corps, alors que la contrebasse de Louis Siracusa-Schnneider invente des ratures et caresses de son archet ou de ses doigts sur l'instrument. Aux percussions Olivier Maurel est attentif et accompagne cette aventure sonore originale avec intuition et dextérité. Aux commandes acoustiques, c'est la magicienne Elsa Biston qui se taille la part belle en  détectant les instants où enclencher vibrations, souffles, tumultes et amplifications à bon escient. C'est du vivant, du sur mesure haletant de chaque instant qui tient en haleine. Objets inanimés avez vous une âme? Bien sur et cette démonstration quelque peu directive ou scolaire est convaincante. Ensemble, autour de la grosse caisse, c'est un rituel qui se déroule, secret et étrange.Une dramaturgie se dessine à l'écoute de ses visions fantomatiques irréelles quand un son parvient de nulle part et semble rappeler esprits et fantômes à nos mémoires auditives immédiates. Fantômes de l'opus qui inquiète, déroute et nous plonge dans le suspens et mystère de la création musicale. Un bon moment de partage à savourer en toute innocence et sans céder aux danger de la "mallette pédagogique" qui voudrait nous faire croire que nous ne sommes pas capables de détecter seul les subtilités et secrets de fabrication de ces recherches sonores autant que visuelles.

 Elsa Biston : composition, électronique • Ayako Okubo : flûte contrebasse • Olivier Maurel : percussions • Louis Siracusa-Schneider : contrebasse • Raphaël Siefert, Léa Kreutzer : lumières • Maxime Kurvers : collaboration au dispositif 

Ferme du Charmois — Accès par l’allée Jean Legras, 54500 Vandœuvre-lès-Nancy le 20 MAI dans le cadre de Musique Action piloté par le CCAM de Vandoeuvre

"Carte blanche": Barbara Dang: improvisations, inspirations....Le piano libre....

 

Barbara Dang imagine une randonnée musicale à travers les œuvres de compositeurs qui ont repoussé les limites connues de la création. Cette mise en résonance de pièces courtes pour piano dessine un chemin à travers les époques et les espaces.Héritière d’une transmission musicale éclectique, ses rencontres lui font faire diversion et pratiquer très tôt l’improvisation libre. Son univers sonore se nourrit du répertoire expérimental (Andriessen, Cage, Cardew, Cowell, Feldman, Lucier, Satie...) l’amenant à utiliser des techniques inhabituelles : piano préparé, amplifié, jeu à l’intérieur, intégration du silence et des sons de l’environnement… Elle privilégie l’action musicale pure, le geste s’accompagnant souvent d’objets minutieusement choisis.

Dans la salle du premier étage de la MJC Lillebonne, la voici, frêle silhouette discrète se présentant au public fidèle du festival, modeste interprète qui va se révéler lors de ce "récital solo" plein de grâce et de surprises musicales. Sept pièces vont se succéder, pièces courtes, sortes de "nouvelles musicales" qui s'enchainent à l'envi dans une logique sonore ascendante qui émeut et séduit. Interprète aguerrie à des styles et écritures poly et pluri résonantes, elle se joue des registres et signatures, écritures musicales variées et choisies à l'occasion d'une "matinale" apéritive fort réjouissante. Par la curiosité des oeuvres, leurs colorations diverses et compositions éclectiques et grâce à une technicité, dextérité remarquable. Artiste sensible nous révélant des sonorités proches d'un Debussy ou Ravel au sein de pièces contemporaines, des "préparations" hors pair du piano entre autre. Il faut l'observer créant debout, au dessus du piano, une singulière cuisine instrumentale faite de rajouts de pinces à linge et autres accessoires à la résonance et frappe sensible. Une boite à bijoux, boite de Pandore bienveillante ou cabinet de curiosités musicales. Objets qu'elle manipule, triture ou pince à l'envi par pur plaisir de l'interprétation en direct, devant nous. Son attitude corporelle faisant corps avec le piano ouvert, béant, prêt à tout pour nous inviter à la découverte visuelle d'une musique inédite, savante et plurielle.  Un excellent moment brodé de surprises, d'écoute attentive, tendue, en empathie avec ce risque constant de celui, celle qui ose se livrer devant et avec nous au jeu de l'improvisation personnelle autant qu'à la stricte configuration de l'interprétation d’œuvres écrites par des compositeurs audacieux, iconoclastes et brillants d'inventivité.

Barbara Dang : piano • Production : Muzzix 

Lieu 
MJC Lillebonne — 14 rue du Cheval Blanc, 54000 Nancy le samedi 20 MAI dans le cadre de Musique Action piloté par le CCAM Vandoeuvre


mercredi 17 mai 2023

TRACES : THR(O)UGH + VÏA Damien Jalet + Fouad Boussouf / Ballet du Grand Théâtre de Genève : faire "face" au danger de la soumission....Faire signe, trace et empreinte.

 


THR(O)UGH
est présenté dans le cadre du portrait consacré à Damien Jalet

Dernier rendez-vous avec Damien Jalet, THR(O)UGH s’inspire à la fois des attaques de novembre 2015 et d’un rituel japonais où les hommes chevauchent d’immenses troncs d’arbre. Ceux-ci sont évoqués ici par un imposant cylindre que les danseurs esquivent, franchissent, traversent avec une virtuosité impressionnante. En seconde partie, VÏA évoque la terre et ses tonalités chaudes, la rue et son asphalte, dialoguant avec l’énergie brute de Fouad Boussouf.


Interprétées par le Ballet du Grand Théâtre de Genève, ces deux pièces chorégraphiques révèlent des univers aux esthétiques marquées. Fasciné par les rituels, les états de danger, et la gravité, Damien Jalet, chorégraphe, et Jim Hodges, plasticien new-yorkais, ont créé une pièce où un énorme objet cylindrique, à l’image d’un tunnel ou d’un passage entre naturel et surnaturel, invite les danseurs à interagir. Ce projet a été catalysé par l’expérience personnelle de Damien Jalet comme témoin et survivant des attentats du 13 novembre 2015 à Paris.
Pour traiter les images non effaçables de ces atrocités et apaiser un esprit brisé, le tunnel de THR(O)UGH amène le souvenir le plus sombre de la vie du chorégraphe dans une autre lumière. La musique de Christian Fennesz influence la corporalité des danseurs de ce chaos, entre mannequins de crash-test et fantômes. Virtuoses, aléatoires, incandescents, contrôlés, les mouvements témoignent des expériences intenses du vécu collectif. Cette pièce chorégraphique porte les traces du danger, de l’imprévu, de ce moment précis où le temps et le lieu déterminent l’avenir.
 

Tunnel, cocon ou ver à tube marin gigantesque tel les phryganes d'Hubert Duprat (bijoux insectoïdes) doté d'une carapace de camouflage, gris-marron, la "pièce maitresse" sculptée est omniprésente durant toute la durée de cette "nouvelle" chorégraphique sidérante. Un danseur en jaillit comme expulsé dans l'urgence, fusée rapidement suivie des entrées fulgurantes d'autres personnages, communs, vêtus sobrement au quotidien. Ils s'aspirent, s'absorbent les uns les autres, air et terre convoqués dans des déflagrations physiques incessantes et surprenantes. Danse-fusionnelle, enrobée, cathartique, contagieuse de l'un à l'autre, rémanence des images en sempiternel mouvement. Les corps sont à l'unisson, au diapason d'un drame qui se pressent, se devine, s'imagine, muni des indices de lecture chorégraphique signés Damien Jalet. Cette machine broyeuse qui avance jusqu'au bord du plateau fascine, obsède: rouleau compresseur de destinées frappées par un sort détestable et irrévocable. On songe au tank de Roméo Castellucci dans "Tragedia endogonidia #8" qui menaçait le public, frontal et belliqueux instrument de guerre en marche....Image qui colle à la rétine et travaille toujours son impact sur les imaginaires des spectateurs....De ce géant plastique, sculptural, conçu par Jim Hodges la dramaturgie se fait incarnation d'un monstre, ogre menaçant, opérant son triste labeur pour broyer les corps, suspendus encore en apnée dans un espoir de survie, de dernier souffle en suspension: suspens,  pour ce déséquilibre, ce risque. Les hommes et femmes, dix danseurs tentent de manipuler la broyeuse en s'accrochant aux prises de la paroi convexe, tel un mur d'escalade tombé à la renverse, infranchissable obstacle. Le va et vient de duos à terre face à cette bête, font office de flux et reflux, vague phagocytant les êtres...Les corps se dénudent dans ce combat perdu d'avance: un personnage spectral en habit d'urgence argenté, sans visage hante ce tube malfaisant à l'oracle toxique.Attire les autres en son sein dans ses entrailles de baleine à la Moby Dyck...Pas de salut si ce n'est ce tableau d'images fascinantes à la Marey ou Muybridge où les corps se décomposent en mouvements diffractés, décomposés comme dans un kaléidoscope lumineux... Léonard de Vinci, évoqué pour sauver ce monde, bras écartés mouvants au coeur de sa roue du destin. Perspectives dans un miroir réfléchissant une lumière, espoir ou effet d'optique vain. Jan Maertens comme artisan de cette mise en lumière fabuleuse. Christian Fennesz pour une musique en osmose avec cet univers chaotique.La roue tourne cependant inexorable...Les corps gisant pour témoin obsédant d'un drame ici devenu icône universelle d'un terrorisme qui n'est ni illusion, ni magie ou source de rêves et fantasmes de lanterne magique. Troublante danse de l'urgence faite de courses folles, de respirations, de tensions extrêmes: les corps ciblés ne se relèveront pas...
hubert duprat
hubert duprat cylindre

VIA


Pour VÏA, Fouad Boussouf et Ugo Rondinone ont imaginé un plateau lumineux aux tonalités chaudes. L’ambiance est celle des suds ou des étés, comme l’asphalte sous le soleil ou les dunes sous la lumière zénithale. La danse est ramenée à son point d’origine : le sol. Cette origine, pour Fouad Boussouf, c’est aussi la terre africaine, la street et les voies de la danse hip-hop, le chemin urbain que l’on frappe, contre lequel on rebondit, fort. Le mouvement est intense, violent, répétitif, jusqu’à la transe, où le corps fatigué de laisser sa trace, s’écrase, s’arrondit et s’évapore. VÏA est une présence de tous les instants, où il n’y a pas de vraie ou de fausse piste mais de la justesse, voire de la justice. Les danseurs évoluent sur des registres inattendus et leur présence de chaque instant nous émeuvent profondément.

D'un tout autre registre, succède pour cette soirée partagée à la Filature, la pièce de Fouad Boussouf.

Des quatorze interprètes du Ballet de Genève, il fait une exposition très plastiques de tableaux vivants, installations mouvantes et lumineuses d'une plasticité incroyable. Couleurs fondamentales sur lesquelles se découpent au départ des silhouettes vêtues de longues tuniques rouges, quasi mystiques atours votifs. Ébranlées de sursauts, de secousses contagieuses répétitives qui avancent, frontales, décalées ou à l'unisson comme une batterie humaine en marche soudée. L'agencement du groupe en géométrie savante et rythmée comme une architecture tectonique, sévère, au cordeau. Parfois une figure isolée s'en échappe mais regagne vite son giron. Happée, domptée, obéissante, soumise...L'uniformité règne sous ces capuches et vêtements religieux dictée par une musique entêtante... Des pulsations incessantes nourrissent l'écriture chorégraphique sur fond bleu, sol blanc, chasubles rouges...Stricte communauté asservie, assujettie, conquise par une "dictature" policée. Chacun ôte son apparente peau pour dévoiler du bleu comme une chrysalide en métamorphose. Ugo Rondinone comme façonneur de lumières, de couleurs flashy intenses qui font sens et espace.Vont-ils se libérer de cette oppressante identité commune ou rejoindre à nouveau une uniformité contraignante? ..... Unisson et convulsions reprennent le pas martial, quelques solos fluides en suspension viennent ponctuer et aérer cette autorité omniprésente. Le fond de scène se transforme de jaune éclatant sur le bleu des costumes. De petits rebonds en résonance animent les mouvements et les prolongent.  Un art de la pose pour respirer et des échappées belles d'individus pour fuir cette unicité asservissante. La signature de Fouad Boussouf se régale de la disponibilité et de l'écoute des danseurs à intégrer sa gestuelle mais à la décaler par l'effet du nombre: un matériau rare et précieux que ces interprètes galvanisés par la nouveauté et la découverte. La perspective des alignements frontaux qui se déplacent à l'envi, comme signature de l'instant. Un cercle, une élue au centre, aspirée, absorbée par le rythme des autres, aimantée, galvanisée, comme une respiration commune d'un sacrifice annoncé... Des fresques lentes se tracent, reposantes lignes, éphémères frises  en découpe de silhouettes noires. Et puis, c'est le justaucorps jaune qui l'emporte et façonne les corps, "seconde peau sans trou" alors que leurs oripeaux jonchent le sol en fond et devant de scène.


Chrysalides vers une métamorphose? Chaine et maillon de corps mouvants en découpe pour cette communauté de chair, calligraphie plastique en mouvement de toute beauté. La lumière opérant sur cette matière première corporelle si bien modelée. Ces secondes peaux, enveloppes d'une figure de méduse palpitante, géante créature qui pulse, termitière plastique fascinante. Le fond de scène se fait "rose", la musique omniprésente ne disparait jamais de cet espace gouverné par la tyrannie du rythme et de la virtuosité d'une exécution physique et athlétique sans faille. La danse en ricochet d'un corps à l'autre, passation du geste reproduit en cascade uniforme. Et toujours cette palette de couleurs fondamentales "united colors of the dance", ce graphisme à angle droit, carré, rectiligne architecture tectonique, dynamique, organisée, tirée au cordeau. Pas de hasard ici, mais une construction drastique, savante et exécutée par des artistes d'une exigence inaccoutumée entre les mains d'un chorégraphe conquis par l'énergie du groupe qui se révèle moteur d'une machinerie huilée à l'envi.

« La danse jusqu’à la transe
où le corps fatigué de laisser sa trace
s’écrase, s’arrondit et s’évapore »
Fouad Boussouf

A la Filature à Mulhouse le 16 et 17 MAI en coréalisation avec Chaillot Théâtre National de la Danse (et présenté dans le cadre de la programmation Chaillot Nomade)


ugo rondinone