dimanche 4 février 2018

"Stillness": Aurélien Dumont pour l'Ensemble Linéa et Jean Philippe Wurtz: objets musicaux non identifiables.....


"Immobilité": ou "petit bougé" à la Alwin Nikolais
Aurélien Dumont, chorégraphe de l'écoute.

Fixité et suspension temporelle: la grammaire, le glossaire de A. Dumont: un abécédaire savant pour une musique, inspirée, virtuose, complexe: tokowaka, construction et déconstruction japonaise.
OGM de la musique d'aujourd'hui, ces cinq pièces, OEM, objets esthétiquement modifiés, font le sujet d'une alchimie , métamorphosant des fragments empruntés à la musique classique, en autant de particules mouvantes dont le résidu, la trace, deviennent matière filtrée au tamis de la manipulation: la source n'est plus perceptible, la résurgence surprend là où l'on ne l'attend pas.
Comme la matière karstique, passée au filtre de cet  orpailleur de sonorités.
Une jolie compilation des œuvres de Aurélien Dumont, fidèle compagnon de route de l'Ensemble Linéa: que voici une belle initiative!

"Start the dance"! (2009): cette miniature qui inaugure l'espace sonore de ce "concert en chambre" est un condensé du style du compositeur, ici inspiré par une musique à danser "Dance music" inspirée de sonorités balkaniques, aksak. Violoncelle, flûte s'ingénient à créer une atmosphère étrange: petits piqués des cordes pincées, bribes de souffle de flûte qui reviennent en boucle, comme une ritournelle, routine, cependant truffée de surprises, de lacher- prise dans les contrepoints en cascades, averses de sons.D'infinis ornements parcourent ce "clip", bref, incisif, tranchant, aux revirements multidirectionnels dans l'espace. On y verrait bien danser Carolyn Carlson avec ses petits bougés tétaniques, pourtant issus d'un long souffle, passerelle de la pensée en mouvement. Des notes s'égrenant savamment pour un chant haché, interrompu, scandé, surprenant, en reprises étourdissantes.

"Berceuse et des poussières"(2012)
Objets esthétiquement modifiés, OEM, voici Beethoven en état de déstructuration, de décomposition musicale, décortiquée et remaniée, malaxée, mixée à l'envi afin de ne plus apparaître même comme citation!Comme une cuisine déstructurée, infusée en émulsions crépitantes.Du souffle, des expirations de clarinette, des bruits, furtives allusions tonales, reprises et rythmes récurrents, façonnent la pièce. L’irruption du piano, l'apparition du violon en halètements délicats, en surimpressions de couleurs bordent des étirements de sons langoureux; des claquements de cordes sèment le trouble, en petites touches ramassées, prêtent à bondir.Puis dans un flux de sonorités déferlantes, un déversement de fluides: ce sont des tonalités de bois frappé en toquades, des éclats de souffle qui organisent l'espace. Chevauchée légère  vers une avancée, course qui dérape et chute, crisse, dérange, importune, excite et interpelle.Une lente montée vers un univers plus tranquille, scintillant, bruissant, termine le morceau brillamment.

 "7 Vallées" de 2015: du design sonore, paysage écologique impressionniste stylisé fait d'oscillations discrètes, ténues, portées par des instruments variés.L'ambiance y demeure feutrée, languissante, spatialisée, linéaire. Soudain la flûte fuse, quelques battements d'ailes se dessinent, frôlements de la harpe en suspension....Des bruitages aquatiques comme des gouttes qui scintillent, des stalactites karstiques qui s'égouttent depuis la nuit des temps et forment des concrétions de calcaire.Des sons de cloches comme issus des tréfonds d'une ville d'Ys, engloutie. Beaucoup de mystère dans cette pièce étrange, du suspens et une avancée dramaturgique de l'ensemble, très convaincante. Univers végétal, paysage de jungle délaissée à défricher, à découvrir lors de  moultes détails sonores évocateurs.Des gouttes perlent, suintent et s'égouttent en fontaine pétrifiantes ou demoiselles coiffées!Une ambiance nocturne succède, paysage lunaire de ruines minérales.

"Fiocchi du silencio" 2014: du silence inspiré par Gabrieli et le son grégorien, motet de référence.
Un "entremets" sonore à déguster entre deux œuvres plus colossales, c'est une respiration tonique et salutaire, bien dosée.Une sorte de langueur baroque, soutenue par les cordes, stridentes ou ténues.Comme des plaintes, gémissements des violons, témoins des citations reconnaissables, identifiables: un gout de déjà entendu qui rassure, assoie la pièce.Du recueillement, de la concentration pour cette attitude méditative, posture des fondements du grégorien suggéré.

"Sérieux gravats"de 2010: un instantané romanesque fait de narrats pour suivre l'histoire d'une variation sonore:celles de Ondine de Debussy.On frôle l'hybridation des modes d'émission: chant dans l'instrument, sons d'éoliens, doigtés sur la flûte, bruits de clefs et sons multiphoniques en sus....
Un carrousel de figures , un archipel d'îlots sonores,des fondus et des tuilages vers une progression dramatique et le tour est joué!
Un trombone tonitruant fait irruption comme un barrissement d'éléphant, une clarinette basse obsédante et nous voici dans un autre univers zoologique, animalier; des grincements pour une musique très tactile, d'objets-instruments manipulés pour leur singularité, détournés de leur fonction initiale pour créer du son-frisson inédit.
Poulie, treuil, machinerie de chantier, gémissements d'animaux, miaulements, étirements des sons, et des vibrations pour amener des atmosphères diverses et très visuelles.
Une montée en puissance orgasmique, un gonflement des sons, organiques, vivants, sensuels et charnels donnent texture, matière et corps à la musique.L'intrusion, incursion du trombone est cocasse et déstabilisante. Ces paysages naturels ou industriels sont comme autant de friches délaissées qui gémissent de solitude, d'abandon:désertées, désaffectées, sinistrées: menace et tension s'en dégagent lors d'une marche qui s’immisce dans ce rythme étrange.Fusion, bruissement, ascension des cordes  conjointement aux brisures des percussions lumineuses qui tintinnabulent dans le vent...
Comme dans une gravière, éteinte, en état d'abandon où veille la mémoire des lieux, des hommes qui l'ont habitée!

"Stillness" CD
Direction Jean Philippe Wurtz chez Odradek avec le soutient de la MFA

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