dimanche 13 septembre 2020

"Les rossignols des terres allemandes": l'Ensemble Céladon au festival Voix et Route Romane. Chansons de gestes et d'amour

 


"Les Rossignols des terres allemandes"
Chansons de Meistersinger au Moyen Âge

"Les Minnesänger et Meistersinger, poètes- compositeurs-interprètes allemands des 13e et 14e siècles, se surnommaient entre eux Nahtigal (Nachtigall : Rossignol). Dans la continuité des troubadours en Occitanie et des trouvères dans le nord de la France, les Minnesänger célèbrent à leur tour l’amour courtois et donnent ses lettres de noblesse à l’allemand médiéval. S’émancipant progressivement de leurs modèles, les Minnesänger, la plupart issus de la noblesse, développent au 13e siècle un art qui leur est propre. Quelques décennies plus tard, les Meistersinger, issus des classes bourgeoises, diversifient leurs thématiques avec des sujets de société plus variés."


Voici en préambule éclairé ce qui nous attend dans l'abbatiale de Surbourg, gainée en son intérieur de beaux éclairages "rose des sables", granit au ton pastel, doux et tendre: un concert "amoureux", désopilant parfois, toujours savant malgré les racines "laborieuses " de ces chants amateurs de confréries, mais si intenses de vérité et de sonorités fortes et cadencées! Ce sont les voix des deux chanteurs de l'Ensemble Céladon qui vont entamer ce festin de saveurs sonores, de gouts fins et variés aux fragrances médiévales délicieusement saupoudrées d'un instrumentarium  à l'identique de l'époque et de ce fait, remarquable. Très inspirée, la plainte, prière de la superbe soprano Clara Coutouly éclaire l'espace, fond, se répand souriante, pleine, gracieuse. Rouge vermillon comme la robe qu'elle porte et qui approfondit l'aspect "matrice" de son rôle de femme, tantôt enjôleuse, tantôt naïve et vive comme l'anguille. Le contre-ténor bien connu, à ses côtés, Paulin Bundgen, pour mieux évoquer cette période dans un registre ouvert, accueillant, chaleureux: invitant l'auditoire concentré à une écoute recueillie, respectueuse de tradition et de "modernité" de la musique instrumentale bordant leurs propos vocaux. Dans une chaleureuse adresse au public, toujours.


Comme dans un désert, terres arides, l'atmosphère des morceaux se fabrique peu à peu, délivrant espaces sonores et paysages singuliers, dans une diction parfaite, une noble allure: instruments et chanteurs au diapason pour des litanies récitées palpitantes à retenir son souffle tant la tension de la narration est vive, présente, habitée. Vents d'Est ou du Sud apportent au répertoire varié de ces troubadours de l'âme, des notes de courtoisie, de bienséance et de savoir vivre. Profane ou religieuse, la musique médiévale s'y révèle altière et respectable, gaie, dansante, entrainante, virevoltante, alerte.Un solo de la soprano, pur et plein, sur le thème de la femme et nous voici cheminant en sa compagnie dans les temps jadis, dignement, gracieusement. La courtoisie est de mise, la ruse et l'humour distancé aussi: le jeu d'acteur de Clara Coutouly, expressive et malicieuse, sourire en suspension, ton ferme et affirmé, convaincante et forte. Sa voix pourpre, sanguine et vermeille épouse le propos avec justesse et subtilité.Préciosité de la voix en sus pour ces interprétations méticuleuses et savantes. L'homme, lui, se fait voix hypnotisante, lancinante, enjouée au gré des morceaux de choix ; un duo merveilleux les rassemble, envoutant dans une solide interprétation aguerrie.Les dialogues avec chaque instrument rare et précieux confirment la complicité des interprètes qui se consacrent à leur art avec passion et exquise modération!

photos robert becker


Les dons innés des chanteurs les rendent séduisants, sobres, enjôleurs et tissent une empathie réelle avec leur présence rigoureuse mais jamais distancée! Louange à la femme, doublée par la voix masculine en retrait, harmonie d'un tuilage savant entre tous les interprètes galvanisés par un répertoire inédit, si rarement livré à l'écoute tant la rareté et la virtuosité en sont matière première. Répliques et réparties féroces, effet d'écho entre les deux chanteurs, tout concourt à la félicité des cieux! En bouquet final, une exultation musicale dansante, vive, rutilante clôt le concert sur des notes teintées de joie. Un bis généreux et inattendu nous livre les secrets d’alcôve d'un couple, une rêverie bucolique, aux draps froissés, nostalgiques d'une nuit galante: complainte amoureuse, délicate qui borde nos rêves et l'on quitte l'Ensemble, conquis, charmés, ravis par une poésie sonore exaltante, ravissante, porteuse de joie et de respect de l'autre: le chant, la musique comme vecteur d'humanité sur la voie, les sentiers de l’accomplissement personnel et collégial !

Une fois de plus on remercie le festival de nous faire don de savoir éclairant sur la place de la musique dans notre humble vie !


Ensemble Céladon (France – Lyon)

Depuis sa formation en 1999, l’ensemble Céladon explore avec charme et fantaisie le répertoire de la musique ancienne, cherchant à chacune de ses manifestations à réinventer la forme de ses concerts. Mené depuis son origine par Paulin Bündgen, Céladon se plaît à arpenter le répertoire lié au timbre de contre-ténor, entre musique médiévale, renaissance et baroque. Céladon est régulièrement l’invité de festivals où il est reconnu pour la qualité de son interprétation et ses rapports profondément humains avec le public.

Céladon reçoit le soutien de la DRAC / Auvergne-Rhône- Alpes, de la Région Auvergne-Rhöne – Alpes et de la Ville de Lyon.

Paulin BÜNDGEN direction artistique et contre-ténor

Clara COUTOULY soprano

Nolwenn LE GUERN vièle à archet

Florent MARIE luth médiéval

Gwénaël BIHAN flûtes

Caroline HUYNH VAN XUAN organetto


Eglise Saint Arbogast Surbourg le dimanche 13 Septembre 17H

vendredi 4 septembre 2020

"Comet Musicke" Johannes de Ockeghem, "vray trésorier de musique" au Festival Voix et route romane: déboussolant !

 


"Johannes Ockeghem, vray trésorier de musique".

 Comet Musicke propose l’intégrale des vingt chansons à 3 et 4 voix de Johannes Ockeghem (1410-1497). Ce compositeur originaire du Hainaut jouissait d’une grande notoriété et ses contemporains l’appelaient « fils et perle de la Musique », « fleur des musiciens » ou « Vray trésorier de Musique ». 

Dimanche 6 septembre
17 h 00
STRASBOURG
Église protestante Saint-Pierre-le-Jeune
Comet Musicke (France) 
 
photo robert becker
 

"Quoi de neuf, Docteur" ?
Saint Pierre le Jeune, écrin subtil pour cette formation hors du commun, un après-midi d'automne, une ambiance se trace subtilement pour nous conduire sur les chemins, d'un compositeur étonnant, hors du commun: diplomate, chanteur, menant une vie riche de rencontres et de responsabilités politiques, traversant une époque où l'art se mêle aux grandes décisions de l'état.
Cap sur les grandes orientations de la boussole: nord, sud, est, ouest, en route pour un voyage dans le temps, judicieusement ponctué par des interventions, entremets récurrents, pédagogiques. On y apprend au fur et à mesure, les enjeux artistiques des péripéties de la vie mouvementée de Johannes Ockeghem, homme orchestre de bien des "orientations" diplomatiques!
L'ensemble "Comet Musicke" s'attache tout particulièrement à une recherche esthétique sur le genre "concert-biographie", ponctué par des prises de paroles érudites et édifiantes sur la vie du personnage qui devient le moteur du concert. Un portrait musical et vocal d'une pointure de l'art polyphonique du XV ème siécle !.
Place donc au concert piloté par huit artistes, chanteurs, violistes, violonistes, cornettistes, flûtistes: des histoires contées par Marie Favier, mezzo-soprano, avec malice, entrain, dans un jeu de conteuse comédienne qui se renforce tout au long du récital. Belle performance vocale et scénique, mimiques au poing, toujours dans le jeu.
 
photo robert becker 


Un souffle passe dans cet ensemble, rose des sables, vent d'anges qui planent sur les compositions instrumentales et vocales qui s'enchainent naturellement dans un rythme soutenu par les propos éclairants des narrateurs-bateleurs qui introduisent les pièces, à différent niveau d'espace: loin de la scène primitive, dans la chaire  Chacun y déployant un talent d'interprète mêlant art du jeu et art musical.Dans une maitrise d'un instrumentarium d'époque à l'identique pour mieux faire sonner la chaleur, la sensualité des compositions, mêlant vocal phrasé poétique: dans des accents, liant prononciation et récit, restituée au plus proche de la diction-déclamation.
De beaux canons en tuilages, des jeux de "bouche" des histoires de maitresses, des récits picaresques: on se régale des oeuvres de cet homme "bon, généreux, pieux, charitable", sa voix même à l'origine combinant le tout dans une grande harmonie.
Quelqu'un de "bien", intègre "docteur en musique", fin et subtil auteur de récits musicaux enchanteurs, ici menés de main de maitre par Francisco Manalich, ténor et viole de gambe, plein de charme, de malice , d'une grande et belle présence. Et l'Ensemble d'émettre de beaux "r" roulés aux accents affirmés, colorés et bigarrés comme tous ces récits rocambolesques, amoureux ou jaloux de la vie d'un compositeur ici très bien servi par des musiciens énergiques, talentueux.
Servis par l'acoustique des lieux magnétiques et envoutants de Saint Pierre le Jeune à Strasbourg.
Une étape supplémentaire dans le programme de "Rose des vents" initié par Voix et Route Romane et son ingénieux directeur artistique Denis Lecoq.

 

samedi 29 août 2020

"Musica Ambigua 4" : lovemusic, coté cour, coté jardin ! Sans équivoque!

 


Pas d’ambiguïté pour le collectif Lovemusic ce soir là aux Jardins de  la  Ferme Bleue à Uttenhoffen dans le cadre du dernier Impromptu de la saison estivale: que du grand art, sensible, inventif, serein et majestueux au sein de la cour, en plein air au soleil couchant.

Un cadre idéal pour s'ouvrir à l'écoute d'un programme pour "musique de chambre" , formation incongrue, à l'occasion d'un savant métissage entre musique ancienne et contemporaine: six morceaux, classiques et d'aujourd'hui pour aborder le répertoire.

Dans un décor bucolique, champêtre, c'est à Emiliano Gavito d'inaugurer la soirée.Dans le bleu des rosiers grimpants, sur fond de buis vrillé, dans la douceur du soir, un sobre dispositif scénique accueille les artistes: des fleurs sur la chemise, au son de la fontaine qui gargouille, c'est Télémann  avec "Fantaisie n° 6 en ré mineur TW 40: 2-13 daté de 1732 qui démarre.Flûte solo enchanteresse, allègre, au tempo relevé, aux envolées célestes qui se dissolvent dans l'éther: une atmosphère onirique, sur un tapis volant qui fait décoller les esprits libres à l'écoute, petit comité de fidèles spectateurs curieux de tout.

 Adam Starkie présente la soirée, au préalable introduite par le maitre en ses lieux Alain Soulier, secondé par Jean Louis Cura.

"Ambigua": mettre en miroir les sources musicales pour apprécier rupture et continuité dans un savant mélange de recherches musicologiques sur trois compositeurs, des hommes, et de créations inédites taillées sur mesure pour le collectif par des "femmes compositrices" bien vivantes! Pari, gageure habituels pour la formation, ce soir là quatuor à vent et à cordes 

Dans le morceau suivant, "Machinettes" de Claire Mélanie Sinnhuber de 2020 c'est un joli bricolage de sons comme ceux des machines de Tinguely, le maitre de la sculpture de bric et de broc, de récup'art. que nous invite le quatuor. Bancal, bricolé, coloré de variations et d'idée multiples, le morceau intrigue, décale, déplace l'écoute et la vision des artistes au travail. Il faut voir gestes et manipulations, sources du son pour apprécier pleinement l'inventivité de la compositrice: des sons très voisins pour la flûte et le violoncelle sèment le doute, l’ambiguïté, en hachure, brouillon et dialogue d'oiseaux, de "volatiles". Sons fêlés qui grincent, s'entrechoquent, avancent; la guitare de Christian Lozano suit et ponctue le tout diffracté: piqués, fragmentés, morcelés comme les gestes d'un pantin désarticulé, un Pétrouchka ressurgit des Ballets Russes: déstructuré, démantibulé comme un "jookin" musical à la Lil Buck.La panoplie d'instruments à vents, flûtes diverses, clarinette évoquent un petit train de sénateur, burlesque, enchanteur, à vapeur! Un humour surprenant et endiablé, une farce sonore, une blague faite de rouages, girouette, petite mécanique de machinerie bien huilée: les temps modernes du son, frisson, poly-sons ! La frappe digitale sur les corps résonnants des instruments à cordes, habitacle sonore magnifié: excentrique à la Erik Satie! On décentre, décale, déplace les codes pour mieux divaguer dans des espaces sonores ajourés, séquencés, arythmiques: poinçons et perforeuses comme imagerie populaire: comme un ruban de partition d'un orgue de barbarie ou d'un ordinateur d’antan: de la dentelle subtile au son des fuseaux cliquetants.  

Au tour de F.X.Richter de prendre la relève avec un duo savant, resurgi du passé "Duetto" de 1769/1789 pour flûte et clarinette. Complices distingués, les deux artistes dansent voltes et volutes volubiles avec grâce et aisance.Révérences, comme dans la basse danse baroque si liée à la musique dans l'interprétation, battant le haut du pavé pour éviter les éclaboussures de la gargouille voisine qui se rit de cette fantaisie colorée, vif argent, de haute voltige. Le corps investi, parlant de lui-même des appuis musicaux, inflexions, rebonds du rythme, du tempo.Déhanchement des corps prolongés par les instruments: pliés harmoniques, accords perdus, fioritures et ornements savants, parure et ramage sonores très recherchés. Belle conduite irréprochable, très stylée, sage et pleine de retenue en demie teinte, en apnée ou élévation, suspension : domestiquée par une étiquette de circonstance, codée: une recherche sensible du dialogue amoureux et tracé sur la carte du tendre avec volupté. Une époque de loin pas révolue, virtuose du souffle, du doigté. Une pièce rapportée, rare et très appréciée du public enchanté

."Migrations" pour violoncelle solo de Michelle Agnes Magalhaes de 2018, enchaine: des gestes "aimés" de l'interprète sont taillés sur mesure par la compositrice qui laisse libre l'imagination peu conventionnelle du morceau.Lola Malique s'y attelle avec passion, dévotion, à coeur perdu: autant à regarder qu'à écouter, la pièce résonne de sons incongrus, percussions rappées sur la caisse de l'instrument, : douceur aussi, sensualité, vertige de l'inventivité qui la conduit à jouer sur une feullie de papier insérée sous les cordes de l'instrument, comme un livre qui se fait chatouiller les pages, alangui sur le ventre du violoncelle Le bleu persillé de l'environnement architectural de la cour de la Ferme Bleue délivre ses charmes sur ce papillon prisonnier des cordes, cordes vocales aussi de l'interprète, convoquées ici pour des murmures résonnants, ricochant sur les parois de l'enceinte sonore.Voix chuintée, miaulée, susurrée. Un régal d’ambiguïtés sonores !

"Sonate en trio en Do majeur de J.J. Quantz nous ramène au XVIII siècle, morceau léger, vivace pour un quatuor bien "chambré". Aérien, onirique alors que la nuit tombe et nous berce, les lampions font la fête galante: le tuilage des registres de chacun font harmonie, affectueuse mélodie avec adresse et dextérité musicale. Un répertoire repérable qui s'assure d'une adhésion totale et immédiate de l'auditeur, charmé en empathie instantanée: un bref papillonnage furtif et discret dans un univers ludique, un tour de passe-passe charmeur.L'amplitude voluptueuse, savoureuse des sonorités qui se chevauchent en harmonie. Musique de cour, délectable dans ce petit Versailles de Hanau: Alain Baraton, jardinier dialoguant en rêve avec Jean Louis Cura....Côté Cour, côté Jardin comme au Grand Siècle ! De la grâce, de l'allure altière, une grande distinction dans les gestes sonores, mesurés, codés, distancé par l'étique de l'époque: distanciation oblige !

Puis c'est la clôture du concert avec "Mouthpiece" de Erin Gee de 2019

Musique de "bouche" de bouchées à la reine pour Emiliano  Gavito à la flûte basse: "sprech-gesang pour vent: un nouveau genre est né! Bribes, parcelles de sons inouïs, inédits, brisures, éclats sourdent de l'instrument sous la pression du souffle: un langage loufoque pour ce quatuor accordé, bien embouché qui se rit des obstacles. On déguste, on se régale à l'écoute de cette pièce déglinguée, décoiffante et disjonctée. Les fumets du "chili con carné" concocté par les hôtes délivrant des fragrances subtiles, égales à la cuisine savante de la musique sur l'établi... Espace gourmand peuplé de saveurs alléchantes. Babils, ânonnements  divers et salutaires Chacun se relaye dans l'incongru, l'inconnu, la surprise: étonnement que ce discours fameux, enchanteur, bien accompagné, enrobé, rehaussé par ses trois compères, chacun intervenant en pichenettes et pincements, chiquenaudes hors norme, sortis de leur réserve !

Un événement musical qui se prolonge par un moment convivial de dégustation des mets tissés par le chef au piano, Jean Louis Cura secondé par deux petites mains de fée en cuisine.

Les impromptus à la hauteur de cette "ambiguïté" si riche de sens multiples, interprétation, équivoque où l'on se plait à se perdre sur les sentiers de la création musicale à travers le temps, les époques, les codes et désobéissances musicales buissonnières!

A la Ferme Bleue à Uttenhoffen le vendredi 28 AOUT

 

pour mémoire

https://genevieve-charras.blogspot.com/2020/03/une-chambre-soi-love-music-une-alcove.html