dimanche 27 mars 2022

"La seconde surprise de l'amour": les variations subtiles des corps amoureux....

 


La Marquise, jeune veuve, est inconsolable d’avoir perdu son époux après seulement un mois de mariage. Le Chevalier, ami du défunt, est lui aussi inconsolable : il a perdu son aimée Angélique, entrée au couvent pour ne pas épouser l’autre homme que son père lui destinait. Tous deux ont pris la décision de se retirer des affaires du monde et s’isoler − au grand regret de Lisette et Lubin, qui les servent. Mais doivent-ils si vite se séparer, alors que parler de son désespoir à quelqu’un qui le comprend et le considère fait tant de bien ? Alain Françon, qui a l’art d’aller au cœur du langage et de ce qu’il révèle des êtres, met ici en scène les variations incessantes qui agitent les personnages jusqu‘au chaos, face à la surprise existentielle qu’est l’amour.

C'est un régal et une "surprise" que d'être toujours embarqué dans des "histoires pas vraiment simples" mais qui semblent couler de source: Marivaux, le démiurge du doute, du trouble et du rebondissement infime de l'action: action qui n'est que glissement progressif des sentiments, des interrogations ou des évidences!Les évidences, c'est Lisette,Suzanne de Baecque, qui les énonce, avec bonhommie, bon train et élocution quelque peu gouaillante. Physique et attitudes lumineuses de sincérité, de "rentre dedans", vive et franche, sans concession, allant droit au but. Sa maitresse, elle, suit ses penchants vers la malédiction de la rupture amoureuse, sans solution que le repentir ou la condamnation à l'échec, à la résignation. Dans ce rôle si évolutif et subtil, Georgia Scalliet, Marquise, veuve, belle, longue silhouette magnifiée par des robes seyantes et souples, au tissus lisse et chatoyant.Elle mène l'intrigue au rythme de ses oscillations sentimentales, sous la pression de ses partenaires de l'instant. Lubin,Thomas Blanchard le valet simplet et bonhomme qui va dans le sens du vent qui se lève, le comte, Alexandre Luby ,un homme séduisant et enjôleur, intriguant malgré lui et surtout le Chevalier, Pierre François Garel.Personnage qui va se révéler, lui aussi, séduit par le cour des événements qui semblent lui échapper: virtuose d'une simulation de naïveté, de gentilles et d'égards empathiques avec la souffrance amoureuse de la Marquise. Tout avance ici, mu par le phrasé du texte, la sobriété des mots et des propos, la colère aussi, les retournements de situation. Du comique bien sur avec le personnage du lecteur, Rodolphe Congé, pédant et "savant" Hortensius, le compagnon des moments de délectation de lecture que s'accorde la Marquise éplorée, endeuillée.La pile de livres qui le fait chanceler en concurrence avec celle du valet qui le fait s'asseoir sans vergogne sur "la culture" lourde et encombrante, face à la légèreté des sentiments que chacun vit et expérimente au gré des fluctuations des humeurs, des changements d'ambiance, de ton, d'atmosphère. On glisse, on navigue à l'envi dans cette ambiance de voisinage, dans des décors bien tracés, escaliers, marche et bassin central, niveaux et hauteurs dont chacun s'empare selon sa situation de domination, de faiblesse ou d'effondrement! Jusqu'à ramper en ce qui concerne nos deux femmes  qui s’empêtrent dans des déboires sentimentaux inextricables...C'est malin, mutin, comique et très relevé, digne et respectueux d'un "marivaudage" stylé, rare et précieux, tendre ou cassant, toujours sur la brèche, sur le fil du déséquilibre, de inattendu.Les décors signés Jacques Gabel illuminent par un paysage champêtre et bucolique, de traits de couleurs quasi impressionniste, les va et vient, allez et retour évolutifs de nos héros en proie à la singularité des situations amoureuses.Caroline Marcadé, discrète chorégraphe associée à la mise en scène très intelligente de Alain Françon, fait de chacun des as du vécu corporel: attitudes, postures et façon de se mouvoir, juste et calculée, maitrisée ou explosive. Les pas de chacun, les postures en changement constant, à fleur de corps pour singulariser chaque émotion. En sensations qui se dévoilent et se posent sur chaque geste comme des signatures singulières, uniques. Les corps des comédiens au bon endroit, rejoignant toujours ce "milieu" cher à la danse: sa juste place ou son trajet pour la rejoindre. Ceci pour incarner la subtilité du phrasé du texte qui sourd de chacun des comédiens, habité par cette langue magnétique de Marivaux.

Alain Françon a mis en scène une centaine de pièces − tant classiques que contemporaines. Il a dirigé le Théâtre national de La Colline de 1996 à 2010 avant de fonder la compagnie le Théâtre des nuages de neige. Ces dernières années, le public du TNS a pu voir Le Temps et la Chambre de Botho Strauss (2016), Le Misanthrope de Molière (2019). Il a créé en 2020 Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale de Peter Handke. Il présente ici une des plus célèbres pièces de Marivaux, La Seconde Surprise de l’amour, écrite en 1727.

 

Au TNS jusqu'au 1 Avril

vendredi 25 mars 2022

"Mauvaise": chienne de vie de famille.....

 


La pièce de debbie tucker green met en scène une famille : un père, une mère, trois sœurs, un frère. L’une des sœurs − Fille − pousse les siens à nommer ce qui s’est passé pendant l’enfance. Sébastien Derrey, en créant ce texte, vise à montrer, dans une poétique scénique de l’affleurement, l’histoire familiale d’une blessure toujours ouverte et la volonté acharnée mais vulnérable de faire reconnaître cette blessure.

C'est un chant de dévotion catholique qui introduit dans le noir la voix caricaturale de la même mélodie appuyée et ridiculisée."Chienne de vie"pour l'une des deux filles de ces parents hiératiques, pétrifiés dans un mutisme de déni : elle s’exhibe dans un texte et un rythme vocal digne d'une mélodie de Georges Aperghis: répétitions en boucle, reprise du mot en leitmotiv exacerbé qui va et revient à l'envi. Un débit fort et agacé, féroce aveu d'une femme-fille qui souffre et se venge, ment, combat, se livre corps et âme à une logorrhée hallucinante.Un trio de regard s'établit aussi entre ceux qui veulent bien communiquer autrement que par les mots, leurs scansion, la parole qui afflue, ricoche ou se heurte au néant.  Un duo féroce entre les deux soeurs les plus loquaces fait office de confession abrupte de coffrage.La violence des propos s'envenime, toujours rythmée à l'envi, à foison dans une musicalité obsédante, redondante qui blesse, offense, dévoile les sentiments de rivalité, d'injustice ressenties.On y marche sur des oeufs, alors que les parents, assis, assistent à un quatuor les dénonçant de leurs actes ou de leurs méthodes d'éducation.En demi-cercle toujours, les personnages s'échinent à s'entendre, s'écouter, sans se comprendre.Les mots claquent, déchirent, agressent dans un jeu sur la corde raide, toujours offensif, sur la touche et le qui-vive.La pièce est sous tension, rythmée par des fondus au noir qui se tournent comme des pages: celles d'une histoire de famille qui boxe pour un match sur le ring d'une partition musicale intense, atypique, versatile et frontale On s'y frotte et s'y pique sans cesse, sans répit dans un rythme haletant. Les six comédiens au service de cette véracité féroce et sans concession du texte.C'est beau et tragique à la fois tant le sort de La Fille est sans cesse l'objet d'une destinée sans retour, sans avenir....Chienne de famille ....

debbie tucker green, apparue sur la scène anglaise au début des années 2000, est lauréate du prix britannique Laurence Olivier de la révélation théâtrale en 2004. Son œuvre dramatique est jouée en Angleterre, en Allemagne et aux États-Unis. Les éditions Théâtrales ont publié corde. raide et mauvaise. Sébastien Derrey, longtemps dramaturge de Claude Régy, fonde la compagnie migratori k. merado en 2004 et crée des textes d’auteurs contemporains comme Eugène Savitzkaya, Pierre Guyotat, Frédéric Vossier, Nicolas Doutey.

Au TNS jusqu'au 31 Mars

mardi 22 mars 2022

"Best regards" : Marco d'Agostin: Welcome épistolaire....en toute lettre!

 


Tellement drôle et tellement physique, c’est ainsi que Wendy Houston rendait hommage à son ami et collègue Nigel Charnock décédé en 2012. L’exubérant chorégraphe, interprète, performer et réalisateur anglais s’est fait une réputation sur les scènes internationales dans les années 80-90 avec des créations aussi iconoclastes que non conformistes.
« Avoir pu le connaître et travailler avec lui en 2010 est une rencontre qui a définitivement influencé ma façon de voir la performance », commente à son tour Marco d’Agostin à propos du solo, Best Regards, que le jeune chorégraphe italien lui a consacré en 2018.
A l’origine de cette pièce une intention sous forme de question : comment commencer cette lettre impossible écrite avec huit ans de retard à quelqu’un qui ne répondra jamais ? De quoi poursuivre le fil de sa démarche artistique en imaginant l’une des géographies complexes qui caractérisent son travail mêlant sons, mots et mouvements. Chez Marco d’Agostin, la danse évolue dans un paysage d’échos et de résonances ou temps et mémoire favorisent la rencontre émotionnelle qu’il recherche : les liens qui se tissent entre ce qui se joue au plateau et celui qui regarde.

Sur le plateau nu, il se présente, humble, sobre et parle de ce trac, de cet abime qui ne vous fait pas encore danser, mais causer...Des lettres, ces missives qu'on écrit, envoie ou ne lit jamais: ce mystère, ce destin des échanges de grands écrivains ou de proches parents. Ses mots sont touchants, ses aveux étonnants et sincères. L'art d'écrire des lettres pour patienter, combler ce "pas prêt à danser"...Puis sur un texte en anglais cette fois, notre "italien" polyglotte se prend au jeu de la danse: poses, attitudes, postures singulières d'un combattant des émotions. Sur fond d'écran où se distingue le texte traduit dans des polices de caractères très plastiques et esthétiques, il se meut à l'mage de son maitre, et l'on songe à "Strange fish" où Nigel se débattait dans sa solitude, en proie à une logorrhée démente, face à ses partenaires de party, indifférents ou affolés par son attitude de trublion, pion ou fou d'un jeu d'échec.Compulsif des mots jetés, propulsés, rythmés à toute allure, projetés dans l'espace. Gesticulant savamment en lignes cassées, angulaires ou gracieux tourbillons, spirales et évolutions comme des courses folles dans l'espace.Le ton de la voix est proche de celui de Nigel et le trouble est grand de retrouver son timbre, sa justesse d'élocution: invasive, contenue dans des mouvements serrés, précis, tectoniques.Une chanson "nouvelle" réinterprétée à sa façon d'une voix assurée et chaude comme hommage à un "mort" qui lui laisse la liberté et la place de danser, danser encore.Comme un disque rayé qui achoppe et se heurte à un obstacle, il répète et reprend mots et sons à l'envi.Un rideau de perles lumineuses comme rideau de fond, se fait passe-muraille, des accessoires en surgissent pour jouer, prétexte à l'urgence de bouger, de parler, de se souvenir à travers son corps de l'enseignement de Nigel.Il déroule le tapis rouge miniature, détourne les objets: tension et performance à l'appui, paillettes et confettis comme des éclats de joie, de fête.Danse, lumière et musique ne font plus qu'un, les mots s’effacent et se taisent. Silhouette découpée devant ces ampoules qui pleurent en ruisseau de lumière clignotante.Et vint au quasi final, en épilogue cette danse au sol dans la semi obscurité, spectre, ombre projetée de celui qu'il adule et vénère en toute sobriété.En toute lettre assurément, la dernière qu'il reçoit à l'instant présent du spectacle et qu'il nous lit et délivre dans l'émotion de la découverte et de la rareté de l'instant présent. La missive délivre ses secrets pour nous aussi spectateurs tenus en haleine dans l'intimité partagée de cette pièce très personnelle aux accents troublants d'un état d'être au monde unique et singulier.

 

A Pole Sud les 22 et 23 MARS