dimanche 7 mai 2023

"Nous nous sommes rencontrés sur une étoile" : grand écart ! Lovemusic, funambules de la création musicale....Sous une bonne étoile...

 



Dans le cadre du festival Arsmondo Slave. le 6 MAI à la salle Bastide de l'Opéra du Rhin.
Distribution Voix Léa Trommenschlager Flûte Emiliano Gavito Clarinette Adam Starkie Violoncelle Céline Papion Piano Nina Maghsoodloo Collectif lovemusic

Présentation

« Nous nous sommes rencontrés sur une étoile » : c’est ainsi que commence l’œuvre multilingue et intimiste d’Ana Sokolović. Le programme imaginé par le collectif strasbourgeois lovemusic est conçu comme un dialogue entre l’ancien et le contemporain, entre la voix et les instruments, entre la France et les pays slaves, entre différentes langues… et, par-dessus tout, un dialogue entre les œuvres de compositrices et compositeurs dont les esthétiques sont résolument singulières et contrastées. Celles-ci se font cependant écho et se rejoignent dans l’intensité de leurs sonorités, dans un certain minimalisme et une tendance à l’introspection. Comme un fil rouge venant ponctuer ci-et-là le programme, le concert propose également d’entendre des chansons traditionnelles slaves, dans des arrangements commandés pour l’occasion au compositeur Arthur Lavandier.

"J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse." Rimbaud "Les illuminations"

C'est tout l'art et la manière de ce concert: faire le grand écart en déséquilibre et nous faire vibrer, de surprise en surprise pour aller plus loin dans l'écoute et la visibilité de la musique. Quand tout démarre avec un solo de violoncelle, doux et contrasté avec la pièce d'Anna Sowa – Variations sur le thème de la mazurka from Tymbark” le ton est donné. Ésotérisme et virulence des accents quasi tziganes, langoureuse lenteur rêveuse de l'exécution de Céline Papion. Ce sont des dissonances "préparées", des sons inédits, des coups d'archet francs. Glissando et autres "vraies" fausses notes comme des "fausses routes" où il fait bon se perdre à l'écoute. Comme une mélodie de village polonais triturée et malaxée nous confie Adam Starkie lors d'un court intermède introductif. 
 
Tirer la langue, les langues.
Alors pour continuer Ah ljubav, ljubav / Ah l’amour, l’amour (chanson traditionnelle de Bosnie) nous conduit dans un tout autre univers: mélodie tournoyante, alerte, relevée, dansante, interprétée par tout le groupe, soudé, harmonieux, complice de cette pièce plus "traditionnelle" où déjà la voix chaude et voluptueuse de Léa Trommenschlager se fait entendre...Et la flute de Emiliano Gavito de rappeler des accents slaves...
Pour suite, de Jug Marković – Wash me blue fait contraste. Grand écart très bien agencé où clarinette et violoncelle dialoguent en radicale opposition. Charme des éclats du vent où les sons se frottent, s'allient, vibrent et se disputent la place à l'envi.Sur la corde raide tendue de l'audition et de l'écoute attentive requise à cette occasion. Funambules du son avec des crescendo grinçants en désaccord parfait ! Une lente descente en dégringolade au final pour clore et ne jamais conclure le morceau.
 
Trŭgnala Rumjana / Rumyana sortit chercher de l’eau (chanson traditionnelle de Bulgarie) 
C'est à nouveau une mélodie charmeuse, "rassurante" et fort harmonieuse qui baigne l'atmosphère ludique et chatoyante du concert. Une bouffée de rythmes allègres et mouvants, très mélodiques, calmante, berçante.
A Francis Poulenc avec Huit chansons polonaises (extraits) de succéder en contraste, pour piano et voix, superbement habité, à l'atmosphère énigmatique et planante façon mélodie française. La chanteuse littéralement invitée à visiter ce répertoire avec brio et force. 
 
 Sara Glojnarić avec– sugarcoating #2  vient ensuite colorer le récital et confirmer que la musique se regarde en train de se créer sous nos yeux ébahis par tant de virtuosité d'interprétation: ce "tout va bien" ironique pour piano, clarinette, et violoncelle est un morceau d’anthologie!A savoir que le jeu de la pianiste excelle dans les péripéties et acrobaties techniques à foison: il faut observer Nina Maghsoodloo à l'oeuvre pour le croire.Fabrique de sons à décrypter, de martellements, de "grands écarts" vertigineux, prouesse très esthétique. Avec les bras en amplitude et raccourcis, les doigts à l'affut de fugues impromptues, de frappes éruptives, spectaculaires Un phénomène musical inouï, du jamais vu passionnant, des troubles tectoniques qui bouleversent les codes: oser, étonner et séduire à coup sûr avec cette pièce bordée de samplings en boucle discrètes, en échantillons sonores à vitesses différentes. Une pièce en "miettes", en "morceaux" qui décoiffe, décale, morceau de choix du récital.
 
Puis, c'est "маруся / Marusya" (chanson traditionnelle d’Ukraine) pour pimenter le tout et revenir à la tradition: très dansante virevolte légère et relevée, cadencée, en cavalcade où une fois de plus la voix est reine, déployée, vivante, chaleureuse et enchanteresse. Tout le groupe galvanisé par tant de gaité et de vivacité apparemment "facile".
On termine en beauté avec Ana Sokolović – Tanzer Lieder (extraits) toujours en alternant contemporain et traditionnel avec grâce et subtilité.Les registres agencés avec talent et ingéniosité comme sait le faire le collectif "Lovemusic" et qui serait comme sa griffe, son image de marque et de fabrique. La voix flotte dans une atmosphère feutrée, discrète, secrète."Voix instrumentale" tant elle semble se fondre avec les trois autres instruments, en osmose totale. La composition aidant à cette fusion, cette puissance sonore, ce volume axé sur l'expression de la passion, de la virulence. Les ascensions vocales portées par les instruments : imitations labiales de sons animaliers, de percussions en écho....Poursuites endiablées, élans, rebonds tectoniques, ambiance d'une musique savante à déguster à l'affut de toutes variations imprévues à l'oreille.
Un rappel pour terminer dans la danse et la légèreté et le collectif a fait son oeuvre: nous faire voyager dans la cosmogonie bigarrée de la musique, des musiques de notre temps...Etoiles au firmament de la jubilation sonore.Sous une bonne étoile...
 
 
 Programme

Anna Sowa – Variations sur le thème de la mazurka from Tymbark
Ah ljubav, ljubav / Ah l’amour, l’amour
(chanson traditionnelle de Bosnie)
Sara Glojnarić – sugarcoating #2 маруся / Marusya
(chanson traditionnelle d’Ukraine)
Francis Poulenc – Huit chansons polonaises (extraits)
Jug Marković – Wash me blue
Trŭgnala Rumjana / Rumyana sortit chercher de l’eau
(chanson traditionnelle de Bulgarie)
Ana Sokolović – Tanzer Lieder (extraits)

samedi 6 mai 2023

"Le conte du tsar Saltane": un compte à rebours....Une toile tissée de correspondances étranges pour un opéra fabuleux.

 


Victime d'un complot organisé par ses sœurs et la sournoise Babarikha, la Tsarine Militrissa est répudiée par le Tsar Saltane, persuadé à tort que son épouse a donné naissance à un monstre alors qu'il était parti à la guerre. La malheureuse est condamnée à être jetée dans un tonneau livré à la mer mais elle parvient miraculeusement saine et sauve sur l'île magique de Buyan où elle élève seule le Tsarévitch Gvidone. Devenu un valeureux jeune homme, celui-ci sauve une Princesse-Cygne des griffes d'un magicien. Avec son aide, il devient le souverain d'une puissante cité avant de partir à la découverte de ses origines, avec l'espoir de rencontrer enfin ce père qui l'a rejeté.
De tous les grands compositeurs russes du XIXᵉ siècle, Rimski-Korsakov se distingue par son attachement aux légendes de son pays natal dont il a su magnifier la poésie par sa maîtrise absolue de l'art de l'orchestration. Le metteur en scène Dmitri Tcherniakov, génial ambassadeur du théâtre russe, s'empare avec une rare sensibilité et un sens aigu de la psychologie de ce conte musical inspiré par une œuvre de Pouchkine. Il signe un spectacle poignant, centré sur la relation inconditionnelle qui unit une mère à son enfant, et porté par des animations vidéo oniriques, en interaction permanente avec les chanteurs. Une ode à l'enfance et à la différence présentée dans le cadre du festival Arsmondo Slave.


 Deux personnages se partagent de façon frontale le plateau, très étroit devant un rideau de scène cuivré. Elle, en pullover et jupe banalisés, lui de même, une allure singulière: un jeune homme recroquevillé qui semble très loin de la réalité dans un mutisme et une fixité physique impressionnante. Ce seront les "héros" de ce conte de fée qui nous embarque dans un récit à l'image d'une musique tantôt douce, tantôt tempétueuse. Une histoire qui va se conter avec force de costumes extraordinaires dus au talent de Elena Zaytseva: tous les personnages évoqués qui vont peupler l'intrigue vêtus à la façon de poupées russes, matriochka bigarrées: gonflés à bloc comme des ballons de baudruche où à la façon de Rei Kawakubo qui revisiterait la griffe de Léon Bakst ou Alexandre Benoist, costumiers peintres et plasticiens des célèbres ballets russes....Un défilé de mode griffé comme des ratures sur les emballages rigides qui habillent ces personnages grotesques de fable lointaine. C'est très réussi et ce "Groosland" façon Maguy Marin et Montserrat Casanova dans "Cendrillon"est magnifique. Plongée donc dans un univers extravagant pour une histoire très humaine, peuplée d'êtres au destin fantastique.Le tsarévitch Gvidone est atteint d'autisme et passe pour un monstre, ce "Casanova" que l'on désigne et montre comme une bête curieuse. Affublé de son objet transitionnel, un écureuil qui pond des noisettes en or, le jeune homme est incarné de façon sidérante par Bogdan Volkov, brillant ténor donc le jeu corporel, engagé et très mimétique quant aux symptômes extérieurs de l'autisme est tout simplement sidérant. Danse, culbutes, tremblements, déséquilibres et errance, hésitation, divagations en tout genre, sobres et très mesurées. Un exploit de justesse maitrisé trois heurs durant !Il se livre à une interprétation magistrale d'un rôle épineux: cet être fragile qui ne dira mot durant la première partie...L'atmosphère est brillante, le choeur animé de mouvements ondoyants simulant l'écart, la distance face à ce dsuo éperdu d'amour: la mère et son fils reclus dans la malédiction. Elle, la tsarine, Tatiana Pavlovskaya dans une langue russe irréprochable est touchante, désemparée mais volontaire, égarée dans ce monde pas toujours bienveillant. La musique sous la direction de Aziz Shokhakimov bat de son plein et envahit cet univers qu'elle mène tambour battant.La mise en scène de Dmitri Tcherniakov dévoile peut à peu les univers mentaux et le rêve.De très beaux moments plastiques où la Princesse Cygne est allongée à même le décor en quasi suspension, costume de plumes blanches. On se croirait dans "L'après midi d'un faune" où Nijinsky inclus dans la roche comme un singulier alpiniste, fait office de créature fantastique hantée par Léon Bakst, suspendu au décor de fond

.Julia Muzychenko, frèle et fragile créature incarne cet esprit issu des fantasmes du conte avec une voix aguerrie et sublime. Pour magnifier cette histoire pleine d'images loufoque, traditionnelles revisitées comme une cuisine déstructurée, les croquis, esquisses et dessins d'animation projetés sont eux aussi une totale réussite esthétique: tendre univers de personnages crayonnés en noir et blanc, distillés par des mouvements fondus ou tectoniques. Ode à la beauté des corps, des visages, des chevelures dans une plasticité remarquable.

Encore des traits de crayon et de caractères signés du metteur en scène, démiurge du genre. Et bien sur, on souligne le jeu du tsar, Ante Jerkunica, voix profonde et dignité de circonstance. Le bouffon, grotesque à souhait, Alexander Vassiliev pour couronner le tout se prête à de vives altercations . L' Orchestre philharmonique de Strasbourg et le choeur de l'Opéra du Rhin pour une interprétation vigoureuse et sensible d'une musique où le "Vol du Bourdon" fait office de "tube"et fait l'objet d'une séquence désopilante alors que le décor se révèle enfin dans sa profondeur de champ, comme une enclave, une grotte magique suspendue où se déroule un festin de pacotille en carton pâte de toute beauté et originalité.

Cette production vertigineuse fut le fruit d'une ovation du public, conquis par tant de fantaisie, qui loin d'être "divertissante" est un enseignement sur la "différence" qu'il ne faut pas toujours vouloir calquer sur la réalité. Le tsarévitch, perdu par ses rêves écroulés ne s'en remettra pas.

 

crédit photos clara beck

Coproduction de La Monnaie, Bruxelles et du Teatro Real Madrid.


Сказка о царе Салтане
Opéra en un prologue et quatre actes.
Livret de Vladimir Bielski d’après le conte d’Alexandre Pouchkine.
Créé le 3 novembre 1900 au Théâtre Solodovnikov de Moscou

A l'Opéra du RHIN jusqu'au 13 MAI

 


Direction musicale Aziz Shokhakimov Mise en scène et décors Dmitri Tcherniakov Costumes Elena Zaytseva Direction artistique de la vidéo et des éclairages Gleb Filshtinsky Chœur de l'Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg

 

vendredi 5 mai 2023

Swan lake solo : du côté de chez Swan....Signe des temps politiques....Etang d'art poétique.

 

"SWAN LACKE SOLO" d' Olga Dukhovnaya: l'échappée belle...



Le 9 mars 2022, la une du journal d’opposition russe Novaya Gazeta présente les silhouettes de quatre ballerines du Lac des cygnes sur fond d’explosion nucléaire. Car depuis la chute de Gorbatchev, la télévision nationale diffuse le ballet de Tchaïkovski à chaque fois qu’il y a un événement d’actualité trop brûlant. Après deux ans de confinement, la guerre donne le coup de grâce à un ambitieux projet d’Olga Dukhovnaya, danseuse, chorégraphe et pédagogue d’origine ukrainienne. Celle-ci renonce à réaliser un Lac des cygnes commandé par le nouveau musée de Moscou. Dans une entreprise de déconstruction radicale, Olga Dukhovnaya conçoit Swan Lake Solo, une création où se concentre tout le corps de ballet dans celui d’une seule interprète. Le sien. Ainsi, Swan Lake Solo n’est ni un extrait ni une version contemporaine du ballet de Tchaïkovski, mais une chorégraphie d’aujourd’hui. En collaboration avec le compositeur Anton Svetlichny, la chorégraphe et danseuse abolit avec une jouissive liberté les frontières entre corps de ballet et solo, et recompose le temps et l’espace en inscrivant la danse dans un paysage musical polyphonique

.Elle fait traces et cygne, se plonge dans les eaux agitées du Lac des Cygnes avec moult références et c'est très réussi; seule elle signe un solo fort et engagé où la réflexion sur un personnage, oiseau, femme, spectre légendaire de l'histoire de la chorégraphie de ce fameux "lac" qu'il faudrait assécher aux dires de Jean Cocteau! Ici, ambassadrice d'une danse révoltée autant que sage, notre héroïne se fait oiseau qui se pointe, démontre et démonte les mécanismes d'une légende corporelle gravée dans les mémoires collectives. 

Seule dans la salle des fêtes de l'Aubette à Strasbourg, vêtue de noir pailleté, baskets et justaucorps, elle est corps mécanique bien dressé sur une musique techno binaire entêtante: sorte de gymnastique fitness aérobique, rapide. Quelques séquences pour se déchainer par la suite dans des mouvements inachevés, désordonnés.Sans retenue, queue de cheval au vent. Après ces épisodes brefs, en reprise, essoufflée, épuisée, la lenteur s'empare de sa dynamique, le regard périphérique, elle scrute l'espace, se reprend. Des appuis en arabesques, en force, la plombent au sol. Elle résiste. Semble aller à l'encontre.Des petits piétinements , des ailes de bras aériennes, un cygne apparait: elle tombe à terre, chute comme un empire qui s'effondre, se protège, s'enveloppe à la Egon Schiele façonnant un corps monstrueux qui tournoie sur un seul pivot, la jambe, colonne dorsale.Dans le silence, le "cygne" se taie, respire à terre, se calme ou se dissimule, se fait oublier, dans l'attente.Une musique classique revisitée par un synthétiseur déraille, échoppe. La tétanie s'empare de ses mouvements, en secousses, saccades heurtées. Près du corps, elle semble cacher quelque chose, empêchée, dans des mouvements violents, virulents comme la musique qui l'accompagne. La danseuse brusquement cesse de nous émouvoir de cette façon énigmatique pour nous conter les affres du "Lac des Cygnes" diffusé sur les écrans lors des politiques de ruptures de l'URSS entre 1982 et 1986.....

Alors que nait une pensée magique collective à l'Est, celle de la chute du régime soviétique, "Le Lac" fait sens et son omniprésence sur les chaines est suspecte...Après cet éclairage, la lecture de son solo devient acte politique, poétique et fait sens. L'adage de Tchaïkovski arrive à bon point, caricature de portés, de sautillés où le partenaire jailli de nulle part l'expose de façon frontale, puis prend le relais, danseur-porteur de la danseuse classique! Elle le manipule, il la transporte dans des attitudes osées, acrobatiques, gymniques frôlant le ridicule, jusqu'à l'effondrement. Figés, en poses, ils sont les figures du régime totalitaire...La dégringolade est proche. Puis c'est la course sur le tapis roulant qui défile et tout se termine dans les temps.

Un partenaire porteur de danseuse la fait vriller et tournoyer à l'envi..Qui sont ces signes cachés que l'on ne saurait plus voir sur les scènes de la danse contemporaine? La danseuse se jette à l'eau et nous offre un bain de jouvence salvateur sur la question du patrimoine, de l'archive et du fantastique simplifié, mis à jour avec intelligence de corps survolté par le sujet....Du côté de chez "Swan" n'a pas fini d'être un manifeste du genre!

 

Partition chorégraphique Olga Dukhovnaya, Alexis Hedouin Partition sonore Anton Svetlichny Partition lumière et costume Guillaume Jouin, Marion Regnier Régie générale Moustache, Felix Löhmann Regard extérieur François Maurisse

 

A Strasbourg salle de l'Aubette les 5 et 6 mai

dans le cadre du festival Arsmondo slave (opéra du rhin) 

 

jeudi 4 mai 2023

Dominique A : sobre ébriété....de la poésie à tout prix.


 Mer. 03 Mai. 20h à la MAC de Bischwiller

"Les jambes à son cou": au pied de la lettre!


Jean-Baptiste André Association W France3 interprètes création 2022

Les jambes à son cou

Bon nombre d’expressions familières se rapportent au corps, mentionnent ses membres ou ses organes. Ces mots produisent aussi des images. Pour cette création, Jean-Baptiste André a choisi l’une d’entre elles, plutôt farfelue, « prendre les jambes à son cou ». Un trio d’interprètes, danseurs et circassiens, en explorent joyeusement les possibles.

 

Si l’on sait bien que l’expression « prendre les jambes à son cou » signifie partir précipitamment, s’enfuir – ce qui se fait donc souvent en courant – comment s’imaginer littéralement dans une telle position pour s’en aller au plus vite ?! Voilà qui ne tient pas debout ! Jean-Baptiste André en fait son affaire d’une toute autre façon. Sur scène, il utilise les expressions corporelles – celle qui donne son titre au spectacle mais d’autres aussi – comme « point de rencontre entre les gestes et les mots, entre ce que dit le langage et ce que raconte le corps ». Il fait spectacle de ce jeu d’allers-retours, multipliant les situations décalées, tantôt burlesques ou poétiques. Et les expressions ne manquent pas ! Avoir la tête dans le guidon, en avoir gros sur le cœur, tourner les talons, lever le pied. Il y a là de quoi réjouir les amateurs de dessins animés mais aussi enfants et adultes, danseurs et circassiens. Gestuelle acrobatique, actions, récit et théâtralité, tout concourt à l’enchainement virtuose des fantaisies physiques de cette pièce pleine d’esprit joyeux et de liberté de mouvement.

Trois escogriffes fort sympathique vont s'ingénier à dénicher, trouver toutes sortes de positions et attitudes illustrant physiquement l'expression commune et populaire "prendre ses jambes à son cou".Et cela donne des résultats fort probants: des élucubrations inédites, des postures drolatiques qui relient cou et jambes, pour chacun de façon kinésilogique, puis pour le trio avec des trouvailles appropriée au déséquilibre, à l'architecture fantastique de corps portés de façon acrobatique. Tout en couleurs, vêtements ajustés à la pratique de la souplesse et de l'écoute avec de bonnes intentions les uns envers les autres. On s'y interroge sur toutes sortes d'autres expressions liant le corps avec les mots et le glossaire est riche: à en perdre la tête! C'est donc les pieds en éventail  dans une ambiance bon enfant que se déroule cette petite odyssée du corps textuel agrémenté d'une gestuelle proche du hip hop, de la capoeira et de l'art du nouveau cirque.Beaucoup de tendresse et de considération, de reconnaissance les une envers les autres mais aussi vis à vis de son propre corps. Le conduire à la piscine pour soigner un dos fragilisé par l'exercice terrestre par exemple: belle interprétation de Quentin Folcher pour cette saynète touchante, pleine de douceur et de charme. Fanny Alvarez, très tonique virevolte à souhait, cabriole et fait la roue pour prouver qu'elle est bien vivante et dynamique au sein de ce trio réflexif, penché sur des considérations quasi philosophiques sur le corps humain: corps banalisé autant que dansant, corps qui se frotte sans chichi aux lois de la gravitation ou de la gravité avec audace et enthousiasme.


Les costumes suspendus à deux vestiaires, dressing chamarrés de chaque côté de la scène attestent de cette volonté joyeuse et ludique de restituer un univers simple, abordable et fort édifiant. Le public par son imagination fertile de trouver lui aussi des expressions reliant corps et verbe, corps et texture intellectuelle. Jean Baptite André faisant office de liant au sein de ce "triolet" diabolique et malicieux plein de détournements savants de sens. Et la danse de surgir comme entremets et interludes dans cet opus de saynètes et sketches désopilants. Danse tonique, virtuose frôlant hip hop et art corporel circassien à l'envi. On se régale des jeux de mots, des questionnements qui parcourent la pièce et font de ce spectacle un vrai divertissement plein d'intelligence et de savoir être ensemble. Des rebus ou charade corporels pour tenter de trouver l'expression adéquate et le tour est joué: on s'amuse et la composition chorégraphique se dévoile: additionner les mouvements inzentés et s'approprier le flux de gestes ainsi crées! Quand "les bras m'en tombent" c'est un petit bijou burlesque et enchanteur qui surgit d"une panoplie charmante pour qui veut bien ouvrir cet inventaire à la Prévert des expressions de tous les jours si familières. Donner corps et âme à la langue française grâce au medium de la danse, voici une attention fort à propos!

A Pole Sud jusqu'au 4 MAI

Avec Fanny Alvarez, Jean-Baptiste André, Quentin Folcher

lundi 17 avril 2023

"Comment les fleurs sèment" et s'aiment , atout para-vent!

 

"Comment les fleurs sèment"

40 minutes, pour 40 personnes, autour de 40 plantes : une session intimiste et poétique. 
On est accueilli et cueilli au sein du Vaisseau par les jeunes pousses de l'organisation de ce "curieux-festival" qui ne cesse de surprendre et de nous ravir...Jusqu'au fond du jardin du Vaisseau, un jardin botanique de charme où nous conduise un couple de musiciens: elle, chanteuse à la longue chevelure et la belle carrure, lui, guitariste complice, accompagnateur. 
Ensemble ils proposent avec « Comment les fleurs sèment » une déambulation botanique en chansons, un bouquet d’émotions et de connaissances : une intime anthologie pour cultiver l’art de cueillir des mots, des notes et des fleurs bien plus que cela car attablé à une table de jardin, le public se laisse conter fleurette par les deux protagonistes. L'amour est aussi une histoire de plantes qui se relient entre elles et se racontent peut-être "des histoires d'amour" ou en vivent tout simplement. Car le "fruit" de l'amour entre les végétaux existe bel et bien: pomme ou autre fruit défendu par la légende ou la religion...Les fleurs qui seront l'essentiel du répertoire abordé par ce musicien-mathématicien et cette chanteuse-botaniste, au coeur de leurs échanges et discussions. Une fleur aime-t-elle, une fleur attend-elle le retour de celle que vous avez cueillie pour en faire une déclaration d'amour en un "je t'aime, un peu, beaucoup" en arrachant les pétales? De belles découvertes de chants en espagnol, en français composent ce "récital" insolite: une "jeune fille en fleur", un chant d'Aragon, une salade de fruits, "jolie, jolie" ponctuent ce moment partagé, intime et convivial . La voix de Emma Daumas, veloutée, lactée et savoureuse, murmure, susurre à l'oreille la poésie des mots et des mélodies. Une très belle diction et sensibilité musicale, infimes aveux en secrets pour flèche séductrice et enjôleuse.Tendresse, amour et passion pour évoquer le monde végétal, vivant, communicant. Une jolie ressemblance avec Barbara Hannigan... 
Si l'on veut bien rapprocher la science et les mathématiques de cette poésie sonore et musicale comme le suggère Laurent Derobert c'est pour mieux déguster et inventer des rhizomes qui parcourent ce monde et marcottent leur territoire. Et au final, comme une petite cérémonie rituelle chantée,les graines seront plantées par le public dans un bac de terre fraichement battue aux plessis hors sol: graine de chaque plante évoquée durant cette balade joviale et tendre à propos du végétal. Un jardin extraordinaire, fabuleux, inédit....Qui peut-être aura la mémoire de cet événement car les graines enregistrent le vécu et pourront en faire part à nos successeurs! Un duo de charme où l'on frissonne comme des tiges au vent, balancé par les mesures, cadences et autres souffles bienveillants sur la "considération" et le "respect" des plantes. Plantes des pieds bien ancrés et enracinés pour ne pas "se planter" dans cette verdure poétique étonnante.

Emma Daumas est une chanteuse, auteure, compositrice et romancière française. Si elle s’est faite connaître du grand public par les voies d’un télé-crochet populaire sur TF1, la Star Ac, elle se déploie aujourd’hui dans diverses formes créatives et narratives, de la Chanson française à la performance contemporaine.

Laurent Derobert est chercheur en mathématiques existentielles (CNRS-GREQAM).
Son travail mêlant algèbre et poétique est régulièrement présenté dans les centres d’art (Palais de Tokyo, MoMA, Villa Médicis). 


Au Vaisseaux à Strasbourg le 17 AVRIL dans le cadre du "Curieux festival"

samedi 15 avril 2023

Concert pour le 60 ème anniversaire du Traité de l'Elysée: que la joie demeure....A Strasbourg et partout ailleurs....

 


Concert pour le 60e anniversaire du Traité de l'Elysée

par le  Choeur philharmonique de Strasbourg

 Première collaboration entre le Choeur philharmonique de Strasbourg et l’Orchesterverein de Stuttgart à l’occasion du 60ème anniversaire du traité de l’Elysée le vendredi 14 avril à 20h à l'Église Saint-Paul à Strasbourg. 

 Programme : Ludwig van Beethoven, Symphonie n°9 

Peteris Vasks, Dona Nobis Pacem 

Alexander Adiarte et Catherine Bolzinger, Direction, Andreea Soare, soprano Belinda Kunz, alto Glen Cunningham, ténor Damien Gastl, basse 

"Le 22 janvier 1963, le président français Charles de Gaulle et le chancelier ouest-allemand Konrad Adenauer signaient à l’Élysée le traité du même nom qui devait sceller la réconciliation entre les deux voisins."
Dans l'esprit de ce traité, le Choeur philharmonique de Strasbourg construit un jumelage avec l'OrchesterVerein de Stuttgart - cette première collaboration propose la 9ème symphonie de Beethoven et le Dona Nobis Pacem de Peteris Vasks, en 2023, à Strasbourg et à Stuttgart, pour marquer les 60 ans du traité de l'Elysée.Les artistes interpréteront la Neuvième symphonie de Ludwig van Beethoven ainsi que Dona Nobis Pacem de Peteris Vasks, compositeur letton né en 1945 – une oeuvre à l’opposé stylistique des prouesses beethoveniennes, toute en nappes immobiles et mélodies imperceptibles – deux façons de porter un même message : un appel à la concorde fraternelle, en résonance particulière dans le contexte international troublé que nous connaissons.

Alexander Adiarte et Catherine Bolzinger se partageront la baguette pour ce concert exceptionnel. Un quatuor de solistes européens issus des meilleures formations lyriques compléte le plateau musical.

 

"Dona nobis pacem" de Peter Vasks
 
"Première plongée immersive dans les eaux baltiques de Peteris Vasks, avec Orchesterverein Stuttgart e.V. - première prise de contact, les sons s'irisent doucement, l'écrin se prépare, il ne reste qu'à y joindre les voix du Chœur Philharmonique de Strasbourg
Diriger un choeur ou un orchestre, c'est comme faire un puzzle - petit à petit, l'image apparait - c'est magique et j'adore ça !"
Paroles de Catherine Bolzinger qui ce soir là s'illustre par la maitrise musicale d'un choeur galvanisé par les circonstances et le lieu magnétique de l'église ST Paul. Un nombre impressionnant de choristes pour soutenir, porter cette oeuvre courte à l'ambiance recueillie et solennelle, préfigurant l'écoute de la symphonie de Beethoven qui va suivre: comme un échauffement, une mise en bouche, en "oreille" pour l'auditeur déjà plongé, immergé dans un univers pacifique Que des cordes pour l'occasion pour mieux glisser dans l'ambiance, laisser couler et faire fondre l’élixir d'une musique feutrée, méditative et parfois lente, passive. Du bel ouvrage pour le choeur dirigé ici par une cheffe au zénith de sa carrière ou à l'aube de toujours nouvelles expériences. Des chanteurs convaincus, alertes, vivants comme une masse sonore où se fondent les pupitres à loisir.
 
Morceau de bravoure pour la suite du concert tant attendue.. Voici donc le "best seller", l'oeuvre phare de la réconciliation, de l'union et de la fraternité entre les peuples. L'orchestre s'enrichit des vents et petite percussion.Quatre mouvements célèbres pour ajuster l'orchestre, le chef aux aguets et très volubile, Alexander G.Adiarte le choeur qui attend son tour au final et les solistes, présents, attentifs au déroulé de l'oeuvre, attendant leur heure avec attention et partage.
Du bel ouvrage pour le berceau acoustique de l'église qui résonne de ces aveux musicaux de liaison, de lien entre les hommes par des mouvements de vagues musicales, amples, toniques, très contrastés et fulgurants. La chair de poule se fait hérissante pour l'auditeur, séduit et malmené aussi par tant de tempête, de mouvements et oscillations de cette partition symphonique sans faute ni piège à priori. Et les solistes de s'introduire dans cette ambiance de fête votive ou païenne, cette cérémonie de couronnement de l'homme réconcilié avec le monde. Voix de baryton de Damien Gastl, chaleureuse, habitée, à la diction de rêve, la langue allemande maitrisée dans sa musicalité et dans le sens donné aux paroles. Glen Cunningham, ténor pour le soutenir, l'accompagner et les deux voix féminines de la superbe soprano Andreea Soare, bordée de la mezzo-soprano Belinda Kunz, chaleureuse et profonde. Le choeur entonnant le leitmotiv tant connu qui sourd peu à peu de l'orchestration, comme un retour éternel qui tend et surprend toujours la tension de ce chef d'oeuvre que l'on redécouvre à chaque écoute. Un moment musical de haute tenue où la puissance de cette symphonie s'impose et balaie toutes nos hésitations à s'engager dans la fraternité et la beauté d'une architecture tectonique sonore d'une ampleur inouïe. Un choeur à la grande envergure, un orchestre au diapason et deux chefs généreux et engagés dans un processus séduisant et convaincant de restitution d'une oeuvre magistrale.
Une soiré hommage mémorable.

Le 14 avril 2023 à ST Paul