jeudi 21 mars 2024

"Robot l'amour éternel" de Kaori Ito : le geste juste en morceaux, en miette, en mutation : démembrement et désamorce.


 Après 2 spectacles la mettant en scène avec son père puis son compagnon, Kaori Ito boucle avec un solo la trilogie autobiographique qui a initié son répertoire de compagnie. À partir de ses carnets de bord, d’une voix artificielle et de moulages de son corps, elle raconte son mode de vie presque robotique. Tantôt prothèses qui démultiplient ce corps, tantôt dépouilles qui le dispersent, les moulages des parties de son corps qui accompagnent le jeu, figurent toutes les mues d’une vie.

 


Le plateau est comme une vaste étendue de montagnes. C'est une bâche, enveloppe plastifiée qui se meut au grès des secousses et glissements d'un manipulateur invisible. Surgit un membre d'un corps tout blanc, une tête telle celle de Man Ray, endormie, rêveuse. ou de Brancusi. 


Image forte et qui impacte une atmosphère de rêve portée par la musique égrenée du piano.. 


Elle, l'interprète, être hybride vêtue d'un justaucorps seyant se love dans cet univers, cette matière et se meut dans les interstices de béances, de trous dans le sol convoqué. Pour faire terrain, terroir où la danseuse s’immisce et amorce des gestes robotiques, segment par segment de corps. Une voix off nous conte ses journées de labeur, ses emplois du temps à horaires millimétrés d'un continent à l'autre. Calendrier draconien pour cette femme sans repos ni répit. Les gestes sont ceux d'une femme qui enfile des morceaux de membres de plâtre, les habite, les adopte comme handicap ou empêchement. Tel un costume à danser sur mesure avec restriction d'espace. Schlemmer ou Depero comme habits de ballet plastique où le corps est soumis à la matière mais trouve les chemins de son mouvement. Au delà des entraves.
depero
schlemmer
Remembrer son corps en le manipulant, le mesurant, l'évaluant. Comme une carapace, seconde peau ou armure. La musique reprend son cours pour animer cette larve qui deviendra papillon éphémère en mutation et la chrysalide sera celle d'une mère désireuse de porte un enfant. Kaori Ito prend de la distance, désamorce le rêve en haranguant le public avec humour et malice. Démembre et remembre son ossature en la confrontant à des espaces, des béances, avens d'une tectonique géologique d'un terrain instable. Le jeu est jovial, discret, sobre et impacte nos fantasmes, notre fantaisie. Un peu de buto en référence, les orteils évasés, tendus, le corps couché, les jambes agitées...Carlotta Ikeda n'est pas loin et ce clin d'oeil rend hommage à toutes ces "petites morts" qui la hantent. Si loin, si proches de la vie. Et que la "solitude" soit bordée de Purcell et d'une voix sensible qui emporte très loin notre sentiment d'être "seul". L'amour éternel, la mort irrévocable pour tracer le chemin, son chemin sur son terrain à conquérir, à gagner sempiternellement.
Au final un énorme cordon ombilical passe entre les jambes de la danseuse, corps offert et conquis par la maternité: de toute beauté dans une lenteur sublime. Et Rodin de hanter cet opus avec ses corps morcelés de plâtre.
rodin

DE ET AVEC KAORI ITO – TEXTE, MISE EN SCÈNE ET CHORÉGRAPHIE KAORI ITO – COLLABORATION À LA CHORÉGRAPHIE GABRIEL WONG – COLLABORATION UNIVERS PLASTIQUE ERHARD STIEFEL ET AURORE THIBOUT – COMPOSITION JOAN CAMBON  

Au TJP jusqu'au 23 MARS dans le cadre des micro giboulées

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