mardi 17 mars 2026

"Honda Romance" Vimala Pons et l'e-motion: chorégraphe des flux, plongée salvatrice dans un monde à reconquérir.


 Vimala Pons, performeuse, actrice et metteuse en scène, poursuit sa recherche sur l'équilibre et ce qui le menace. Entamant un nouveau dialogue avec la gravité, Honda Romance explore notre instabilité émotionnelle. Face à un afflux continu d'informations, à la fluctuation de nos affects et de nos pensées, la création de Vimala Pons élabore une réponse sous la forme singulière d’une traversée de deux cents émotions, accompagnée par une partition musicale pour dix interprètes, trois canons à vent et un satellite. Dans cet espace, transitent les textos jamais envoyés et les voix disparues qui refont surface dans nos messages vocaux. Entre technologie et sentiment, ce ballet mêle humour sensible, cruauté et nostalgie.

Elle fait dans l'e-motin, ce qui se meut, émeut et bouge...Alwin Nikolaïs exposait: « motion, not emotion ». Traduction: le mouvement est premier et l'émotion seconde. Le mouvement construit ce que l'émotion reçoit ...Vrombissements telluriques, vibrations sonores...Et là voilà écrasée par un satellite sur scène, énorme bestiole qui parle tout comme elle qui se débat et tente de se relever, cette énorme charge portée sur son dos. Le robot est comme une sculpture contemporaine, un Nam Jun Paik avec des écrans remplis d'images mouvantes. Trois canons à vent lui donnent la réplique, l'ébouriffent, dans une lutte contre la force physique de ses souffles puissants. Cabrée ou en phase avec cette fureur, Vimala se débat ou épouse cette épreuve.En fond de scène, un tsunami de lumières, d'icônes pour représenter un monde illuminé, allumé, dingue et sans frontières.L'effet est cinglant et impressionnant. Des quidams s'empressent de filmer avec leurs portables cet accident, cette catastrophe où un être humain risque sa vie ou va la perdre s'il n'est pas secouru.Ce petit être plombé qui s'en sort finalement et comme un papillon rebat des ailes et s'envole.Puis, seule Vimala Pons opère des transformations singulières: quelques secondes seulement pour évoquer des émotions-personnages multiples, sidérants, singuliers, hors norme comme cette performance sans faute, écrite de bout en bout. Elle est habile, mobile, futile comme un électron libre et s'en donne à corps joie dans cet exercice virtuose comme sur un ring ou dans l'arène d'un cirque. Ses acolytes la rejoignent dans un jeu de miroirs, d'entrées et de sorties du fond de scène: multiples apparitions ou disparitions expresses en un clin d'oeil avec changements de costumes ou d'accessoires. On n'est pas sans penser à "Umwelt" de Maguy Marin qui obéissait à la même magie de se qui se fait et défait en un temps record, course contre la montre en sus. Des métamorphoses transitoires, fugaces, électriques, menées à un rythme infernal: voguing ou défilé, parade en apparat tout simple.Au final, ce spectacle bien construit, dramatiquement ascensionnel est charmeur autant qu'ébouriffant, séduisant autant qu'impressionnant.  Un choeur vocal rassemble les protagonistes de cette échappée belle du monde technologique sans âme. Les chrysalides en fond de scène, comme des reliques ou vestiges de costumes, suspendus aux barres. Joli tableau final pour cette épopée picaresque des émotions perdues et retrouvées.On surnage joyeusement après cette plongée en apnée dans les abysses lumineuses d'un univers inattendu.

[Conception, écriture et mise en scène, texte et interprétation] Vimala Pons

[Avec les chanteurs et chanteuses] Sabianka Bencsik, Joseph Decange, Océane Deweirder, François Gardeil, Myriam Jarmache, Flor Paichard, Vimala Pons, Firoozeh Raeesdana, Neige Requier, Léa Trommenschlager

[Collaboration, conception, mise en scène et composition musicale] Tsirihaka Harrivel 
[Composition musicale du chœur] Rebeka Warrior

Au TNS jusqu'au 27 Mars 

lundi 16 mars 2026

"Rituel 4 : Le Grand Débat": Émilie Rousset et Louise Hémon : comme à la TV : on la re-tourne pas !

 


La voici enfin, la dernière ligne droite du marathon électoral, le combat des chef·fes. Né sous la bannière de l’ORTF, le débat de l’entre-deux-tours est un rituel politique aux règles immuables, même si le texte en diffère d’une échéance à une autre. De celui-ci, Émilie Rousset et Louise Hémon ont saisi l’essence dans un collage qui va de 1974 à 2022, d’où surgissent les grandes répliques du théâtre politico-télévisuel : « Vous n’avez pas le monopole du cœur », « Vous avez tout à fait raison, M. le Premier Ministre », « Vous êtes le candidat à plat ventre »... Mais derrière les punchlines restées dans la mémoire collective, il y a ces évolutions plus ou moins perceptibles, du débat des idées à celui des images, des mots d’une époque à ceux d’une autre.
Assis·es à la place d’un François Mitterrand et d’une Ségolène Royal, d’une Marine Le Pen et d’un Jacques Chirac se font face Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux, reprenant les phrases qui leurs sont soufflées à l’oreillette, dans un re-enactment brillant qui donne à voir la théâtralité du politique et à entendre l’esprit des époques.


Un plateau TV, un grand rideau bleu en fond de scène, deux chaises et une table design de trois mètres de long.. Deux caméras sur pieds pour ce direct, comme à la TV. Une voix off introduit le débat, le contexte et rappelle les règles du jeu. Du "grand jeu" dont les enjeux seront pour ces deux candidats à la Présidentielle, fondamentaux.Un homme, bien mis, costume cravate, strict, cheveux lissés, une femme en tailleur et talons hauts. Quoi de plus banal sauf qu'ils vont endosser toutes sortes de rôles, de personnalités du monde politique. Autour d'eux, deux caméramans-cadreurs tournent, s'affairent ou plantent leur caméras qui diffusent, projettent en direct sur deux écrans les visages de chacun des protagonistes. A tour de rôle, tranquillement, sereinement, chacun expose son projet de "redressement", de "justice sociale", bref ses désirs, ses voeux pour "redresser" la France, fédérer les énergies et non les diviser. Tout un programme qui se distribue de l'un à l'autre: ils se font face à face, nous les appréhendons à l'écran comme ces "hommes-troncs" à la télévision. Alors que le théâtre nous les dévoile de plein pied et surprend toutes leurs attitudes. Assis, puis debout quand le ton monte entre eux, les pieds sur la table quand l'atmosphère se détend, par terre ou à quatre pattes quand ça se gâte entre eux. Les caméramans les traquant et les obligeant à se plier à leur démarche professionnelle. Mais qui sont-ils ces deux là?  Tantôt arborant le discours de Mitterand avec son premier Ministre, tantôt Marine Le Pen, Sarkosy, Aubry, Chirac, Giscard D'Estaing et d'autres. Emmanuelle Lafon excelle dans le jeu du masculin, pourtant toujours femme d'affaire, politicienne maline, stratège, solide, calme se défendant selon les lois de la politesse et du respect du dialogue et du temps de parole. Lui, Laurent Poitrenaux, subtil interlocuteur qui semble avoir plus de mal à retenir ses élans, interrompant son ou sa partenaire d'émission en un duel inégal, fractionné, fracturé ou fissuré comme le monde politique.C'est drôle, parfois burlesque et comique par les attitudes physiques engagées dans cette comédie humaine, parfois grave et pleine de mimiques et d'expressions trahissant les états d'âme de chacun. Les gros plans sur les visages pour accentuer le jeu et démasquer les intentions. Du direct croustillant, coulisses du jeu politique dans un décor dépouillé comme ces bureaux de vote de dépouillement ou ces abris-isoloires d'où l'on ne voit que dépasser les pieds des électeurs. Ce "grand débat" fait mouche et touche tant il est d'actualité brûlante en ces temps d'élections municipales ou les rencontres, meetings, rassemblements et autres face à face brûlent les planches de notre quotidien. Action, on la retourne sa veste dans une ambiance bon-enfant qui met en avant dans de fameux dialogues les facéties de la démocratie en danger. Paroles, paroles ou action selon le camp, les personnalités, les opportunités. Aux urnes, citoyens! Emilie Rousset et Louise Hémon, au"sommet" de l'acte théâtral politique et engagé, plein d'humour et d'imagination scénique pour nous restituer un grand débat loufoque autant que sérieux et radical.On ne caviarde pas avec la gauche, on la soigne!Et on engloutit tout!Les grands entretiens font les bons spectacles éclairants.

Conception, mise en scène et scénographie : Émilie Rousset et Louise Hémon
Avec : Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux

 A u Maillon jusqu'au 17 Mars dans le cadre de "démocraties en jeu"


dimanche 15 mars 2026

"Le Roi d’Ys" Édouard Lalo : Fiat Armor Lux :Olivier Py visionnaire, démiurge au long cour.

 


La magnifique cité d’Ys, perle de la Bretagne, s’élève fière et sans pareille dans la baie de Douarnenez. Construite sous le niveau de la mer, elle est préservée des flots destructeurs par une puissante digue, percée d’écluses dont le mécanisme est protégé par la famille royale. Pour sceller la paix avec le belliqueux prince Karnac, le roi d’Ys lui accorde la main de sa fille aînée, Margared. Mais le retour de Mylio, longtemps porté disparu, sème le trouble dans l’esprit de la future mariée, qui brise ses vœux devant l’autel, causant le début d’une nouvelle guerre. Margared est mortifiée en apprenant que sa sœur Rozenn épousera Mylio si celui-ci triomphe des armées de Karnac. Blessée dans son amour, l’ombrageuse beauté s’apprête à livrer les secrets de la cité d’Ys à l’ennemi de son peuple.


Le livret du
Roi d’Ys s’inspire librement des légendes armoricaines entourant le roi Gradlon, la princesse Dahut et la mythique cité d’Ys dont le destin funeste rappelle celui de l’Atlantide. L’intérêt d’Édouard Lalo pour ce folklore mystique et merveilleux provient des origines bretonnes de sa seconde épouse pour laquelle il écrit le rôle de Margared. Longtemps refusée par toutes les maisons parisiennes, l’œuvre finalement créée en 1888 à l’Opéra-Comique apporte à Lalo un triomphe aussi tardif que retentissant, en s’inscrivant dans la filiation wagnérienne de l’opéra français. Le chef Samy Rachid, installé à Boston depuis son passage par l’Opéra Studio, dirige cette partition des plus puissantes et chatoyantes dans une nouvelle mise en scène d’Olivier Py qui signe son grand retour à l’OnR.


Quand Olivier Py et Pierre André Weitz rencontrent la partition d' Edouard Lalo c'est à un paysage plastique et musical de toute beauté que le spectateur est invité. D'emblée la mer est présente sous sa forme calme et sereine, en lignes horizontales fabuleusement éclairées, scintillantes, bruissantes, frémissantes. Un phare en surgit aux lucarnes tournoyantes, des personnages déambulent sur le plateau comme un prologue bordé d'une musique douce, évoquant la plénitude d'un pays fantasmé, marin, éclaboussant de reflets,d'effets de miroirs sur une toile gonflée, noire, outre-noire. Le noir et le blanc déclinés durant tout l'opéra, des costumes, parures, accessoires, aux décors, architectures industrielles volontairement contrastant avec les éléments marins. Les personnages entament le chant et les voix se font puissantes autant que réservées dans cet opus où le choeur joue un rôle prépondérant et libère, délivre toute une qualité vocale hors norme, insoupçonnée tant la présence des chanteurs est animée. On suit les péripéties dès le départ sulfureuses de mort sur ce territoire étrange, industriel, sombre, menaçant. Aux mécaniques gigantesques impressionnantes: elles mèneront les héros jusque dans leur rouage sur la scène tournante judicieusement exploitée.


Le noir et le blanc toujours ourlant les arcades d'un décor monumental, rythmé de pans, de mises en abimes tectoniques visuelles sidérantes. Les lumières signées Bertrand Killy auréolant cette atmosphère, cet univers, cette ambiance autant mystique que réelle.Le jeu de Margared, Anaik Morel et de Rozenn, Lauranne Olivia se font dans des solos, duo et trio éprouvant la musique avec brio et sensibilité. Armées de sentiments forts et distincts, elles incarnent la densité de la partition auprès de leurs interlocuteurs masculins, le Roi d'Ys, Mylio et Karnac avec bonheur et une technique vocale en phase avec la splendeur de cette musique quasi impressionniste. La mer y est présente au second acte dans une dramaturgie emprunte de tension, vibration, ondes et vagues musicales évocatrices et pertinentes. Les décors toujours accompagnant le jeu, tissant le drame de leur mouvements de machinerie implacable, irrévocable. 


La scène du mariage donne lieu à un ballet d'hommes, mouvementé, tournoyant poussant l'intrigue à révéler les états d'âme et de corps des personnages. Le choeur enveloppant le tout, masse sonore et physique très présente rehausse cette atmosphère de puissance générale, habitée par une mise en scène étonnante, surprenante. La musique de Lalo servie par des artistes aguéris à une pratique de l'incarnation charnelle et sensuelle des airs chantés autant que des déplacements minutieusement calculés dans ces espaces rêvés par le tandem Olivier Py-Pierre André Weitz. Un conte d'effets scéniques puissant, magistral, monumental, architecturé comme une cité perdue dans nos mémoires, renfloué ou submergé par un flot, un flux judicieux de musicalité, de spectacle total.

 Direction musicale Samy Rachid Mise en scène Olivier Py Décors, costumes Pierre-André Weitz Lumières Bertrand Killy Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre National de Mulhouse  Le Roi d’Ys Patrick Bolleire Margared Anaïk Morel Rozenn Lauranne Oliva Mylio Julien Henric Karnac Jean-Kristof Bouton  


Nouvelle production.
Livret d’Édouard Blau.
Créé le 7 mai 1888 à l’Opéra-Comique (Théâtre des Nations) à Paris. 

A l'Opéra du Rhin jusqu'au 29 Mars 

Dans le cadre du festival Arsmondo Îles