mercredi 21 janvier 2026

Louise Vanneste Rising Horses "3 jours, 3 nuits" : géopolitique du corps dansant

 


Belgique Solo2024 

3 jours, 3 nuits déploie une activité chorégraphique qui tient à la fois du géologique et de l’humain. Seule en scène, Louise Vanneste entre en résonance avec les métamorphoses des roches, l’érosion, le feu, les montagnes en formation. Sa gestuelle traduit frottements, chocs, intensités, comme une matière traversée de forces physiques et telluriques. Elle interroge un temps étiré, presque inhumain, celui des roches en lente transformation, qu’elle fait dialoguer avec la fragilité, la chaleur et la résistance du corps. En partant d’un long travail d’observation passant notamment par le dessin, elle sculpte le mouvement, la voix, investit des textes littéraires, écrit le son, pour composer une forme sensible qui relie l’infiniment lent au présent vibrant. Cette traversée solo, à la fois sensorielle et incarnée, devient expérience partagée, un rituel à vivre ensemble, où l’épaisseur du monde se déploie à travers les strates du corps.

C'est de la tectonique des plaques, des roches métamorphiques que s'inspire par tous les pores de la peau, la danseuse face à nous, de noir vêtue comme la roche volcanique dont elle s'inspire.Roche qui hante ce solo très perméable, très pore comme de la lave, qui crisse comme le schiste qui sous la pression, le temps et la chaleur se transforme, mute comme son corps qui se dissout dans le mouvement. Sa chevelure longue, noire masque les traits de son visage et le corps exprime tout dans le moindre détail, la moindre faille de l'ardoise, de ces lauzes qui évoquent tout un paysage minéral. Sans interruption les mouvements s'enchainent comme une hypnose, une transe magnétique et elle ne cesse de se mouvoir, les bras volubiles, les mains doigtées à l'extrême dans des frissons magiques. Sa danse a quelque chose de caché, de dissimulé, de secret. Elle contient des matières en éruption, en coulée en cristallisation lente comme ces roches évoquées dans un très beau texte qui borde la musique et la pièce quasi tout du long. Une pulsation cardiaque mène la danse, sempiternelle, envoutante. Ce solo, "tout nu tout cru" est d'une grande force: il sera bordé d'une scénographie lumière outre-noir scintillant comme les toile de Soulage et leurs matériaux si palpables. Cette chorégraphie si "géologique" est le fruit d'observation, d'immersion très personnelle dans la nature pour cette femme qui évoque aussi la maternité dans ce berceau chaotique en fusion. La vie agitée des eaux dormantes, le paysage comme un corps .en transformation constante. Et le son d'évoquer la phonolite, cette roche qui émet du son dans le vent entre ses strates empilées. Feuilletage et bruissement du corps dans l'éther et sur terre dans une grâce naturelle qui augure d'un oiseau volatile éphémère de toute beauté. A suivre en compagnie de cette chorégraphe riche de passion comme les chercheurs scientifiques qui se donnent à fond et trouvent à force de creuser leur sujet: une archéologue du minéral , une danse futile et féconde, versatile et très construite au gré des avancées savantes de l'esprit qui la conduit.

A Pole Sud les 20 et 21 Janvier dans le cadre de l'année commence avec elles

Sandrine Lescourant Cie Kilaï "RAW": brutes de coffrage et efficace party de plaisir dansé partagé!

 


 France4 interprètes2020

Elles sont quatre femmes sur scène, quatre danseuses hip-hop réunies par la chorégraphe Sandrine Lescourant. Elles prennent la parole frontalement, sans détour ni honte, pour dire ce qui les anime : leur choix d’intégrer un monde réputé masculin et brutal — celui du hip-hop — mais où elles ont trouvé une communauté, une liberté, une manière d’exister pleinement. Elles racontent leur parcours, leurs doutes, leurs colères, leurs joies, cherchent les mots pour dire ce que le corps exprime quand il danse. Tour à tour interprètes, poétesses, chanteuses ou comédiennes, elles livrent des solos intimes et puissants, puis se rejoignent dans des danses de groupe qui résonnent comme des battles — là où elles ont grandi, appris, lutté. Le sol tremble, les gestes bruts frappent avant d’être stylisés, portés par la musique. Mais il y a aussi l’écoute, la douceur, les transmissions. RAW est un acte d’émancipation : une célébration de la puissance des femmes, de leurs récits et de leurs corps en mouvement.


mardi 20 janvier 2026

"Portrait de Rita" Laurene Marx: une place pour une femme ailleurs que sur des cimaises...

 


Après deux pièces présentées la saison dernière au TnS, Laurène Marx revient avec une parole toujours électrisante pour se saisir de l’histoire vraie d’un garçon de neuf ans ayant subi un plaquage ventral. Comme Georges Floyd. Elle nous invite ainsi à regarder en face la réalité suffocante d’une violence, aux multiples facettes, qu’elle traduit par ces mots : « Là, tu vois qu’un enfant noir de neuf ans, ce n’est pas un enfant, c’est un Noir. » L’autrice a rencontré Rita, la mère camerounaise de l’enfant, ainsi que Bwanga Pilipili, performeuse belge engagée contre le racisme. À partir du lien noué avec ces deux femmes, elle livre un texte en forme d’uppercut dans lequel trois regards tracent les contours d’une histoire de la brutalité policière. Ce « stand-up triste » est « entrecoupé de réflexions et de vannes », moins pour protéger les spectateur·rices que pour ouvrir une voie de lucidité et de guérison collective.

Elle semble frêle et vulnérable, longiligne silhouette vêtue d'une robe très seyante, ceinture marquant une taille fine et fragile. Mais derrière cette apparence trompeuse se cache un sacré caractère; celui de Rita ou de son double, un personnage bien vivant et porteur d'une condition jamais en demi teinte. Un franc parlé juste et jamais caricatural s'empare de ses lèvres, de son visage, de ses yeux écarquillés plein d'un regard vrai et authentique qui vise sa cible: le spectateur impacté par tant d'audace, de malice sans détour qui brise tabou et totem pour ne pas bercer dans un texte lénifiant, les néocolonialistes que nous serions encore, nous les blancs Cette femme, comédienne, à la parole et au débit véloce quasi ininterrompu est divine et emballe de tout son corps ceux qui l'écoutent et la regarde: une femme noire qui conte son sort et sa destinée à travers les situations de sororité, de solidarité digne d'un militantisme idéal: celui qui agit d'emblée sans conte ni histoire inventées pour séduire. Elle n'est pas seule et c'est à travers un compagnon absent, Christian qui serait Dieu ou Lacroix de sa bannière messagère. Un homme détestable qui use et abuse d'elle parce qu'elle est soit disant vulnérable, issue d'un monde différent, d'une culture fantasmée par les blancs. Bwanga Pilipili danse son texte d'un bout à l'autre, tout geste mesuré, calculé comme un maitre à danser, ponctué de tour, de déhanchements discret, de mouvements de sa robe à plis qui virevolte et prolonge l"énergie déployée par un jeu sobre, discret, tenu et retenu par une direction d'actrice, une chorégraphie naturelle remarquable. En taille douce, en impression bien trempée, la gravure du personnage se révèle de toute beauté, pleine de nuances et  de va et vient qui marquent les couleurs d'un tempérament de feu comme cette robe cachemire, bigarrée, colorée, vivante. Elle incarne ces chants et les musiques choisies pour éclairer cette puissante énergie et au final nous embarque dans un élan de joie inégalé La performance de la comédienne tient en haleine, jamais ne s"échappe d'un registre entre pudeur et dénonciation si bien que certain s'y voit dénoncé, agressé. Au grand jamais cette interprétation sur le fil ne bascule dans un manifeste militant . Cela touche et interroge autant que fait prendre conscience que beaucoup reste à faire pour effacer poncifs et autre icônes grotesques sur la condition noire. Le texte en dit long et conduit vers des ouvertures loin d'être des points de vue ou autre avis sur la question du racisme, du viol, du consentement. La vie de Rita est bien la sienne et personne ne se metra dans sa peau ou à sa place.Quelle place d'ailleurs ni sur socle ou piédestal mais une place publique, agore du savoir être ensemble tissé de tous les possibles. 

 

Texte] Laurène Marx
partir d’entretiens avec] Rita Nkat Bayang réalisés par Laurène Marx et Bwanga Pilipili 

[Avec] Bwanga Pilipili 
[Création lumière] Kelig Le Bars 
[Régie lumière] Emmy Barriere 
[Direction musicale] Laurène Marx 
[Création musicale] Maïa Blondeau avec la participation de Nils Rougé 
[Régie son] Nils Rougé 
[Collaboration artistique] Jessica Guilloud 
[Assistanat] Skandar Kazan 

Au TNS jusqu(au 30 Janvier