Seppuku El Funeral de Mishima o el placer de morir est un hommage au poète japonais en forme de quête personnelle, assumée par Angélica Liddell à travers une série de tableaux d’une puissance poétique brute et une sincérité crue.
L’artiste catalane nous convie à une expérience singulière qui relève autant de la spéléologie que de la métaphysique : à quel endroit la vie et la mort se rencontrent-elles ?
En explorant, avec les lueurs projetées du poète Yukio Mishima, cette zone mystérieuse en forme de plaie, Liddell fait jaillir, au point précis de la douleur, un élan vitaliste qui interroge son propre désir de mort - brouillant radicalement la frontière factice entre les vivant·es et les disparu·es.
L’espace poétique qu’elle déploie inclut ainsi les fantômes, les fous, les poètes samouraïs, les suicidé·es de la société et toutes les âmes errantes ; il repousse les mesquins et les esprits chagrins, les calculateurs et les gardiens du temple.
Cet engagement absolu en faveur d’une beauté violente et sans concessions est servi par une mise en scène dont la charge érotique puise évidemment dans les œuvres de Mishima mais aussi dans les chorégraphies millimétrées du théâtre nô, mêlant aux chants poétiques traditionnels, danses, histoires médiévales, pop japonaise, musique classique et bodybuilding.
Non sans humour, Liddell fait s’emballer la machine de la représentation pour la débarrasser de ses scories divertissantes et moralisantes. Renouant ainsi avec une expérience antique du théâtre comme rituel, son hommage à Yukio Mishima révèle la forme possible d’un engagement poétique absolu, mais aussi, son caractère inéluctable et furieusement vital, révélé aux premières lueurs de l’aube.
Sans doute le spectacle le plus "attendu" de la saison du TNS, voici venir Angelica Liddell.Trublion, décapante égérie de spectacles performants, alliant poésie et "attentat", virtuosité du jeu et organicité des "accessoires" de son théâtre étrange et beau.Deux personnages arrivent à petits pas sur le plateau: un tatami, un intérieur japonais traditionnel qui sera l'unité de lieu, de temps et d'action de l'opus dédié à Mishima.Ils se dénudent, ôtent leurs vêtements traditionnels pour entamer un duo de corps masculins extrêmement saisissant, beau et trivial dans le comportement érotique à fleur de peau de ces deux êtres vivants.L'amour "viril".Angelica veille, observatrice en fond de scène, son corps nué dissimulé sous un large kimono-peignoir japonais. La lecture d'un texte de Mishima va nous éclairer sur son positionnement face au suicide, à la mort à la façon des samouraïs dont l'art du hara-kiri méduse ceux qui renient l'acte de se donner la mort volontairement dans un esprit sacré. Ce "suicide" que l'artiste vénère, adule tant l'idée de vieillir et subir les assauts du temps, la dérange, la tarabuste au plus profond de son art. Mourir pour échapper à la trivialité, se donner la mort pour sauver les anges qui occupent également son propos.C'est dans une diatribe saisissante que l'actrice vocifère et arrache ses mots sur ce sujet brûlant, dérangeant. Dans un flux, un débit incroyable, très musical et ponctué quasi de parlé-chanté qu'elle harangue le public à son habitude, délivrant des évidences cruelles et glaciales, énumérant des cas de suicides alors qu'un servant lui apporte d'autres vêtements, les peaux de son monde changeant. Elle démarre seule ce prologue, développement et épilogue, vociférant,
haranguant les spectateurs dans une logorrhée vertigineuse, épatante, essoufflante.
Virtuose du jeu de scène, démoniaque dans son théâtre de la cruauté à la Antonin Artaud!
Un culturiste sidérant fait son apparition, muscles bandés, beau comme un dieu de l'olympe, poses et bras tendus, image efficace et provocante de corps canonique, vivant, performant. Étrange apparition fugace alors que le couple de comédiens-danseurs japonais fait la part belle à l'érotisme. Les longs cheveux de l'un enrobant le corps de l(autre.Un solo de danse merveilleux, lisse, ondulant le corps du danseur dans des volutes et virevoltes fluides enchante ce monde trivial. La scène emblématique demeurant la prestation orgiaque d'Angelica Liddell: à l'aide d'un morceau de foie, abats ou tripes viscérales, enchainés à son corps, elle bat le sol, simule ou vit vraiment un orgasme démonique fait d'organicité, de chair à vif. On songe à Nijinsky dans "L"après midi d'un faune" glissant l'écharpe de la nymphe disparue, entre ses jambes proche de l'extase dans un décor fantasmé de parfums et de rêves....La haine, cette "blessure de naitre" parcourt le spectacle, la vengeance comme leitmotiv de la colère non contenue, irrigue, nourrit le propos de l'autrice, metteuse en scène. L'écouter, la suivre, la comprendre où l'écarter de son chemin , chacun choisira son point de vue, sa lecture de cette férocité affichée, jetée à la face du monde dans un champ de bataille constant.Orpailleuse des latrines, nettoyeuse et travailleuse, la voici avouant sa passion, sa ferveur quant à l'horreur d'un monde pourri, déféquant ses excréments avec ravissement. On prolonge volontiers ces images et évocations tirées de l'oeuvre de Mischima, au gré de ses propres fantasmes. Les vêtements, seconde peaux de chacun des acteurs, fascinent autant par les couleurs que part cette part d'interdit qu'ils dissimulent. La bauté est "toujours la saleté qu'on ne voit pas"... Dans l'excellent livret accompagnant le spectacle, un abécédaire fameux livre les propos, idées et dires d'Angelica Liddell: c'est édifiant et si proche de l'univers de Mishima que la fusion des deux mondes opère et devient intelligible. Encore deux solos de l'actrice pour étayer ce rapprochement évident entre l'écriture littéraire et l'univers de l'artiste bien en chair, nue et crue.La fin de la vie et non la fin de vie, la "représentation" du suicide la hante, désir profond, abyssal. Cathartique, cruel, érotique entre éros et thanatos comme il se doit chez elle, dans un "intérieur" authentique et magistral."Quand vais-je mourir"? Destruction, péché, cataclysme s'inventent pour une résurrection et non une rémission. L'ulcère qui l'a malmenée durant son enfance est comme une blessure à réparer par le truchement des éléments du vivant: ce morceau de foie qui l'a fait jouir en est un bel exemple...En bon Samourai, Angelica affronte et combat, ne dissimule rien. Sublimer la perversion, prôner la Sincérité autant de credo sur l'autel des sacrifices, la Sauvagerie en écho .
Références picturales omniprésentes, textes fulgurants maintiennent le
suspens et l'adhésion du spectateur, scotché, tétanisé par tant de
force et de singularité
La haine, l'amour tout concourt ici à faire du théâtre le lieu du vivant et de l'artificiel, de la beauté et du singulier
Une expérience sensible pour le corps de celui qui écoute, regarde,
souffre aussi des mots et des maux de la condition humaine.
[Texte, scénographie, costumes et mise en scène] Angélica Liddell
Adaptation de la pièce de théâtre NOH Hagoromo – Le Manteau de plumes (XIVe siècle).
Avec des extraits de Patriotisme et Le Marin rejeté par la mer, de Yukio Mishima.
[Avec] Nonoka Kato en alternance avec Ichiro Sugae, Masanori Kikuzawa, Angélica Liddell, Alberto Alonso Martínez, Gumersindo Puche, Kazan Tachimoto
Au TNS jusqu'au 7 Février





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