dimanche 8 février 2026

"Hamlet" de Bryan Arias : Ophélie figure de proue, dérive d'une relecture décapante de Shakespeare

 


Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Après la mort subite du souverain, son frère Claudius est monté sur le trône et a épousé la reine Gertrude. Cette union précipitée écœure le prince Hamlet. Une nuit, celui-ci reçoit la visite du spectre de son père qui lui apprend que Claudius l’a empoisonné pour s’emparer du pouvoir. Cette révélation fragilise Hamlet qui s’enferme dans de sombres pensées et s’éloigne de sa fiancée Ophélie. Bien décidé à démasquer son oncle, il fait présenter devant la cour une pièce rejouant l’empoisonnement du roi, afin d’observer les réactions de l’usurpateur. La quête de vengeance d’Hamlet emporte dans son sillage de nombreuses victimes, parfois innocentes. Alors que la folie le guette, celui-ci s’interroge sur le sens et la valeur même de l’existence – être ou ne pas être, telle est la question.

La scène est sombre teintée d'obscurité qui dévoile peu à peu l'intérieur telle une geôle, d'un palais maléfique dont l'ordre est net et désigné par des personnages inquiétants: l'ambiance est tracée, le fond de l'intrigue sera noir et le sol peint de traces noires , grises et blanches augure du drame et de la future issue fatale du destin et d'Hamlet et d'Ophélie. La danse s'esquisse peu à peu à travers des duos sensibles, fluides aux portés lovés dans des boucles et volutes aériennes.Les personnages portent en eux une mouvance singulière rehaussée par un langage parfois haché, tétanique, découpé, scindé en de multiples segments. Une caractéristique du chorégraphe qui signe ici un opus audacieux et original. Comment sans les mots ni le texte de Shakespeare exprimer, traduire, communiquer les états d'âmes des protagonistes: en état de corps, chacun singulier qui identifie les personnages et leurs qualités gestuelles. Les danseurs du ballet s'y engouffrent à l'envi, maitrisant ce langage entre danse dite classique et le mimodrame, ici, discrète écriture des émotions.On y croise le roi, la reine et bien entendu Hamlet -Marin Delavaud,- et la lente évolution de ses sentiments qui iront jusqu'à la perversion et la vengeance. Le personnage n'est cependant pas le centre de ce pari audacieux; c'est Ophélie qui sera le nœud de la narration gestuelle et son rôle est majeur dans cette version unique pensée, sentie, voulue par le chorégraphe. Ophélie, délicieuse et radieuse Lara Wolter, gracieuse dans ses évolutions fébriles et pleine de douceur.En transmettant aux danseurs cette volonté de passer loin des clichés qui poursuivent cette oeuvre, Bryan Arias parvient à en donner une lecture directe, vivante et convaincante. Chacun des artiste y apportant son talent, sa technique irréprochable, son incarnation. Plusieurs scènes échappent cependant à la dramaturgie oppressante du tout: les trois comédiens, passeurs de fantaisie y font un numéro prestigieux et très démonstratifs de leur talent de virtuose:déboulés, diagonales de folie et tours sidérants! Le fou qui hante cet univers danse comme un lutin facétieux. Alors que les ensembles à l'unisson opèrent avec leur langage visuellement ancré dans la fluidité, les courbes, les portés très originaux , le tout épousant une variété de costumes oscillant entre le gris, le blanc, le noir et les contours très design. Cette production hors norme dans la lignée des chalenges de Bruno Bouché de confronter les genres et les époques, les disciplines, est bien dans la lignée de la découverte, de la rencontre entre artistes avec des univers à métamorphoser, à divertir de leur signification originelle. Pari gagné pour cette tentative fructueuse de déplacer les frontières.


Né à Porto Rico et élevé à New York, Bryan Arias a développé un style de danse contemporaine à la fois théâtral et onirique. Avec
Hamlet, il signe pour le Ballet de l’OnR l’adaptation d’un grand classique de Shakespeare rarement investi par les chorégraphes.Tout en respectant l’intrigue de l’œuvre originale, il en renouvelle la portée en choisissant de la raconter du point de vue d’Ophélie, dans un univers élégant, mêlant des références de l’époque élisabéthaine au minimalisme contemporain. Pour mettre en musique ce sommet de la tragédie, Tanguy de Williencourt a construit un programme musical inédit, réunissant des œuvres évocatrices de Sibelius, Tchaïkovski et Chostakovitch, qu’il dirige à la tête de l’Orchestre national de Mulhouse.


Chorégraphie Bryan Arias Direction musicale Tanguy de Williencourt Assistante à la chorégraphie Alba Castillo Dramaturgie musicale Tanguy de Williencourt Dramaturgie Gregor Acuña-Pohl Costumes Bregje Van Balen Décors, lumières Lukas Marian Ballet de l'Opéra national du Rhin, Orchestre national de Mulhouse


Musiques de Jean Sibelius Piotr Ilitch Tchaïkovski Dmitri Chostakovitch Edvard Grieg

Ophélie:Lara Wolter 
Prince Hamlet:Marin Delavaud
Reine Gertrude:Emmy Stoeri
Roi Claudius:Miguel Lopes
Roi Hamlet:Cauê Frias
Polonius:Pierre-Émile Lemieux-Venne
Horatio:Alice Pernão
Laërte:Afonso Nunes

A l'Opéra du Rhin jusqu'au 13 Février 

samedi 7 février 2026

"It’s the end of the amusement phase" , Chara Kotsali : politique et poïétique de la danse

 


Quelle nouvelle phase après celle de l’amusement ? Pas une nouvelle ère, justement, mais un voyage déréglé dans le temps, une suite de sauts temporels, qui sont aussi ceux des danseuses, épuisants, et de langue, épurée. Chez Chara Kotsali, qui dit venir d’un lieu du Sud qui n’a jamais envoyé de fusée dans l’espace, le carburant est un savant mélange. Des corps tout d’abord, dans une chorégraphie coupée au cordeau qui cite macarena et parades militaires, manifestations de masse et aérobic (lorsque Kim Jong-il rencontre Jane Fonda), danses rituelles et pom-pom girl (mais n’est-ce pas finalement la même chose ?). Du son ensuite, soundtrack fait de tous les bruits du monde. Des mots enfin, ceux d’une poésie musicale qui scande les dates : celles des révoltes de la grande Histoire (1789, 1949), celles qui ponctuent l’histoire intime. Récit de soi autant que récit du monde, cette chronologie alternative est un travail de mémoire en forme de sample, qui nous rappelle que l’Histoire n’est pas linéaire, mais que c’est nous qui en écrivons la logique.

La poétique  « œuvre, création, fabrication » a pour objet l'étude des possibilités inscrites dans une situation donnée débouchant sur une nouvelle création. Alors c'est bien ce dont il s'agit ici : de fabrication de mouvements , de déplacements, celui au départ d'un trio bien soudé à l'unisson exécutant des gestes d'ensemble codés, reconnaissables, identifiés après avoir tenté d'en simuler quelques bribes timides d'inventivité. Ce sont les ordres, les codes, les règles qui vont l'emporter pour ces trois femmes très "sportives", tenues décontractées, baskets aux pieds.Trio indéfectible sous la pression des éléments extérieurs: musique, textes et figures du pouvoir policier, policé. Les corps obéissent ici aux lois d'une écriture serrée, stricte sans faille ni glissement, sans dérapage possible. French cancan, majorettes, voici des indices d’obéissance, de modèles à exécuter sans faux pas. Les trois interprètes s'y adonnent avec l"énergie contagieuse du désespoir ou de l'autorité et l'on achève bien les chevaux dans des courses ou performances aérobiques puissantes. Du tonus, elles n'en manquent pas, de la conviction aussi. L'engagement est total, l'empathie opère rapidement à la vue de ces manifestations de soumission qui bientôt vont se transformer en forme de "soulèvements" à la Didi Huberman. Des bannières naissent en vol de révolte, la musique passe le relais à des rythmes binaires déflagrateurs alors que les femmes s'emparent de tambours à la résonance martiale et pompeuse. De l'ordre toujours contre le désordre qui se pointe et soulève le trio soudé pour le désarticuler, le démembrer. La chorégraphie est acte révolutionnaire, écriture obligée pour un répondant politique, un acte marqué de désaccord..Des accessoires prennent le relais pour illustrer cette mécanique, dynamo électrique galvanisante pour ces actrices inoxydables de la liberté recherchée. A perdre haleine, à bout de souffle, les voilà embarquées dans des actions qui dépassent le temps qui s'écoule à rebrousse poil dans un grand chaos détonnant. Alors le politique des corps en sauts et sursaut rejaillit sans cesse pour un manifeste intranquille et indiscipliné. Que la danse est belle et forte quand elle lève le poing sans le faire voir, quand elle est forum ou agora d'une science, géopolitique ferme et assumée. L'endroit est choisi pour une posture ferme et revendiquée, alors on songe aux sursauts du monde, à la déflagration physique des conflits, à la submersion des événements qui nous dépasseraient. Chara Kotsali comme ambassadrice de l'épuisement ou de la perte, sans l'usure ni la capitulation. En avant la danse, marches et démarches dehors et dedans à la Jean Luc Nancy féru de ce "dehors la danse" signifiant qu'on voudrait la chasser pour qu'elle revienne plus forte et plus présente que jamais, drapeau tendu, tapis rouge déroulé pour lui laisser le passage libre sans encombre.

 Au Maillon jusqu'au 7 Février dans le cadre du festival "Premières"


 

"Strasbourg Burlesque Festival": poupoupidou !! Revue et incorrigible! Limelight for ever! Je vous salue, Mesdames!


L’art de l’effeuillage Burlesque, qu’il soit engagé, drôle, sexy, fou ou acrobatique, pratiqué par des femmes, des hommes ou des créatures, habillé.e.s de plumes, de strass ou de latex, a pour but de vous en mettre plein les yeux.
La 8 e édition s’annonce haute en paillettes, réjouissances et diversités.
Champagne Mademoiselle, notre diva strasbourgeoise, vous invite à vous habiller chic & choc pour vous fondre dans le décor. Les spectacles, les numéros et les artistes seront différents chaque soir. Un entracte vous permettra de profiter d’une animation musicale et des stands, tout en rencontrant les artistes, de vous retrouver autour du bar à Crémant et pourquoi pas de vous inscrire à un atelier d’initiation… 

Il s’apprête une nouvelle fois à réveiller la scène du Point d’Eau, à Ostwald, pour un mois de février plus show que jamais ! Qui ? Le Strasbourg Burlesque Festival, pardi. Avec une 8e édition qui promet de l’humour, du glamour et des paillettes, pour un rendez-vous aussi extravagant que galant, du 5 au 7 février.

Il n’est de l’apanage ni des hommes, ni des femmes. Derrière le large éventail de l’effeuillage burlesque, se cache un art : celui de se déshabiller « de manière chic, glamour ou acrobatique », nous glisse-t-on.New burlesque, classique burlesque, boylesque, cirque, drag queen, queer… Les artistes qu’on y croise jonglent avec les pratiques, et « revendique[nt] l’expression d’une sensualité, d’un humour décalé, ou d’un engagement militant ».Et à Strasbourg, celui à qui cette diversité va comme un gant, c’est le Strasbourg Burlesque Festival.Créé et porté depuis 2019 par la « diva strasbourgeoise » Champagne Mademoiselle, son acolyte Pearly Poppet, et l’association De Strass en Strass, le festival le plus show de l’année revient attiser notre curiosité.

Un casting international

Menée par la maîtresse de cérémonie Petula Goldfever, qui « manie la rythmique du comique, l’art du suspense et de la séduction avec un brin d’espièglerie », la 8e édition s’y dévoilera avec une affiche différente chaque soir.Sur scène ? « Des femmes, des hommes ou des créatures, habillé(e)s de plumes, de strass ou de latex » qui nous donnent rendez-vous du jeudi 5 au samedi 7 février, au Point d’Eau à OstwaldAvec pour tête d’affiche une pointure venue d’Australie : Miss Maple Rose, qui arrive dans « un tourbillon de plumes, de paillettes et de plaisir coupable ». Danseuse, clown burlesque, elle a plus d’un atout dans sa manche : elle enseigne également l’art de la danse avec éventails à l’international (jusqu’aux danseuses du Moulin Rouge elles-mêmes, nous dit-on).


C'est devant une salle comble que Petula Goldfever fait son entrée, meneuse de revue, Madame Loyale, pétillante, pétulante figure du show burlesque et elle enflamme la salle, pomponnée de paillettes, cheveux blonds lissés. Sa verve, son énergie, son dynamisme en feront l'égérie de la revue tout au long de son déroulement, ponctuant chaque numéro par une introduction, une entrée en matière documentée comme celle d'une "prof", enseignante de la beauté! Présente chaque soir, elle est rejointe tout au long du festival par une trentaine d’artistes venu(e)s du monde entier : États-Unis, Irlande, Grande-Bretagne, Espagne, Allemagne, Corée, Italie, Belgique, Suisse, France. Et qui répondront aux doux et fous noms de Tuna Tartare, Daria Décolleté, Lola Itsy, Fou Fou Kaboom, Enveloppe Timbrée, Coco Charnelle… Un casting exceptionnel. Et ce deuxième soir là ce sont dix figures très diversifiées qui vont tenir le haut du pavé. Inspirées de figures légendaires du cinéma, par exemple la prestation singulière nourrie du film de Fritz Lang "Métropolis", la femme robot emblématique se meut devant nous, féerique reproduction de l'héroine, métallique, impassible créature rêvée. La danse y est magnétique, voluptueuse, inquiétante et hypnotique reproduction des images du film expressionniste. Autre évocation de danseuse-performeuse, celle de Loie Fuller dans sa danse serpentine, danse du lys avec ses voiles qui prolongent les mouvements de ses bras en autant de volutes très plasticiennes. Le spectacle bat son plein, mené de main de maitre de ballet par notre fidèle et indéfectible Pétula, insatiable animatrice, artiste géniale, présente, vivante et belle comme sa logorrhée insatiable. Les numéros s'enchainent, celui d'une louve bariolée pleine de couleurs et d'humour, le regard malin et complice dans un effeuillage drôlatique et plein de charisme. Une autre figure saisissante, celle d'un homme, meneur de cabaret, masculine, en frac et pantalon noir: une présence à la Liza Minneli dans le célèbre "Cabaret" de Bob Fosse. Regard inquisiteur, poses aguichantes et provocantes d'un personnage semant le trouble dans la perception du genre. Car toutes sont femmes ici et affichent leurs formes et audaces féminines dans des effeuillages dévoilant des corps joyeux, généreux, loin des canons du Crazy Horse ou du Paradis Latin ou autre revues parisiennes style Lido ou Moulin Rouge. Ici pas de srip tease ni de dévergondage banalisé, c'est là de se placer face au regard émerveillé et bienveillant d'un public qui lui même est pailleté, gai et volubile. Un air de famille avec ses vedettes, stars de la scène le temps du show qui se fait toujours surprenant. Des personnages prennent la scène comme autant de figures identitaires, singulières et très personnelles.  Je vous salue, Mesdames!


Lola Itzy en femme lumières avec chapeau de lampe lumineux et verve ébouriffante. Bain de jouvence avec une furie de la scène qui éclabousse tout sur son passage... Et une platine disque costumée féroce en mange-disques d'époque, magnifique costume désopilant! Pas de modèles ni de copies conformes mais des artistes libres, audacieuses et affranchies des codes de la bienséance C'est dans cette ambiance libertaire plus que libertine que ces spectacles de ce fabuleux et inédit "Burlesque Festival"l se succèdent orchestrés par Champagne Madame et sa fidèle acolyte, toutes de bleu et de plumes vêtues que ce clôt la revue. Un beau tableau de famille au final pour marquer la sororité, la solidarité de ces artistes engagées de tout corps. Les plumes et le strass aussi en hommage à Zizi Jeanmaire, Roland Petit et YSL avec des trucs en plume rutilants, plein de grâce et d'effervescence. Ca pétille au Point d'Eau où ce soir le champagne coule à flot en bulles de musique, de chorégraphie, d’effeuillage diabolique digne des plus grandes scènes du genre! Un festival international où même une tombola tombe à pic pour enchanter, décaler et distancer un art majeur reconnu désormais par le Ministère de la Culture.....Le "burlesque" n'est pas le grotesque ni le clownesque, c'est bien une icône scénique ébouriffante et salutaire! A consommer sans modération...Avec:


À noter aussi, le marché des exposant(e)s à retrouver sur place, pour faire le plein de fleurs, de plumes et de strass. On y attend des associations et quelques boutiques comme Tchungle (la jardinerie urbaine), Lady Mistigris & Mister Graouw (pour de la lingerie et des accessoires), les dildos Krapulle et autres curiosités qui réchaufferont vos soirées.

Quant à prolonger la nuit, direction le Hey Mama Gare pour les after-shows au plus près des artistes. L’occasion de sortir ses paillettes, et d’oser sur le festival, le dress code suggéré : « Chic et choc »

Au Point d'Eau à Ostwald jusqu'au 7 Février

 

 

vendredi 6 février 2026

« LE CABARET DISCREPANT » : en verve et avec tous ! Du balais, le ballet!

 


« LE CABARET DISCREPANT » : en verve et avec tous !
Avec son Cabaret Discrépant, qu’elle réactive quinze ans après sa création, Olivia Grandville, nous fait découvrir une page méconnue de l’histoire de la danse. Cinq interprètes l’accompagnent, dans une forme de conférence échevelée, où l’on discute du lettrisme, courant créé en 1945 par Isidore Isou, cherchant à dynamiter les formes traditionnelles de l’art. Elle réactive ainsi dix-neuf courts scénarios de danse, rédigés par Maurice Lemaître, ardemment critiques sur l’esthétique du ballet. Sans jamais se départir de son sérieux un peu emprunté, ce groupe engagé fait danser lèvres, bave, et perruque. La chorégraphe fait percevoir le caractère aussi potache que subversif de ce mouvement, les préoccupations datées, qui se révèlent finalement toutes d’actualité. Car, tout en riant de ces bouffonneries, nous nous interrogeons sur les formes qui fondent nos habitudes spectatrices et nos désirs esthétiques. C’est donc par un humour fin qu’on nous amène à aiguiser notre regard. 
 

Alors, allons du côté d’Olivia Grandville, ex interprète de la compagnie « Bagouet » qui depuis mène, indépendante,son chemin parsemé de fantaisie, de rigueur et de désir de faire découvrir, textes, personnages issus ou non du milieu de la danse. Après sa visite du côté de Kurt Schwitters pour « Le K de E », la voici se penchant sur les fameux textes de Maurice Lemaitre « La danse et le mime ciselants » : un must de manifeste sur le corps de la danse dans les années 1960, ainsi que les textes d’Isidore Isou, auteur et inventeur du « Lettrisme ». Ce mouvement fait alors son entrée dans les arts du geste et après son passage ni les chorégraphes ou danseurs ne peuvent ignorer que le bouleversement qu’il a apporté à leur art est aussi profond et contraignant qu’en leur temps, ceux de Noverre ou Petipa. Des problèmes toujours neufs s’y posent et l’on remercie Olivia Grandville de ressusciter cette prose délicieuse et pertinente, décapante, très proche du mouvement réflexif actuel qui ébranle la danse contemporaine de façon si salutaire !En compagnie de Sylvain Prunenec, Vincent Dupont, Catherine Legrand, Pascal Quéneau et Manuel Vallade, la voici qui décortique le texte, en fait un vivant manifeste animé par les corps vociférant les mots, les mettant en « geste » en verve ! Cabaret disjoncté, électrique, éclectique, le spectacle est jubilatoire et commence en déambulation pour se clore en salle. On y chemine à travers les textes comme lors d’un tapage nocturne, en liesse, en état de déraison moqueuse, pince sans rire, un peu choqué, un peu rassuré sur l’avenir de l’art et des artistes !Subversif, potache, dissonant, discordant, voici l’état des lieux de la danse d’aujourd’hui aussi. Et le parallèle de se constituer sans heurt avec joie et gaité, intelligence et sagacité, malice et complicité. Du bel ouvrage de « dame » et de « damoiseaux » pour mieux appréhender la mémoire de la danse et de la littérature.
 

Conception : Olivia Grandville, d’après Isidore Isou
Collaboration artistique et création lumière : Yves Godin
Interprétation : Olivia Grandville, Catherine Legrand, Olivier Normand, Laurent Pichaud, Pascal Quéneau
Régie générale et lumière : Bertrand Perez
Textes extraits de La marche des jongleurs d’Isidore Isou (Œuvres de spectacles – © Éditions Gallimard) / La créatique ou la novatique d’Isidore Isou (Éditions Al Dante) / La danse et le mime ciselants et Fugue mimique de Maurice Lemaître (Jean Grassin éditeur) / Roxana et Hymne à Xôchipilli de Maurice Lemaître (Œuvres poétiques et musicales – Éditions le point couleur) / Piètre Pitre de François Dufrêne (Archi-Made – École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, coll. Écrits d’artistes) / Visages de L’Avant-Garde : 1953 de l’Internationale lettriste (Éditions Jean-Paul Rocher) / Manifeste de la danse ciselante d’Isidore Isou / Partition de la danseuse de Maurice Lemaître (extrait du premier Sonnet Gesticulaire – la danse et le mime ciselants – Jean Grassin éditeur)
 
A  Pole Sud les 10 et 11 Février

jeudi 5 février 2026

TRAVAUX PUBLICS CHANDRA GRANGEAN & LISE MESSINA / LES IDOLES "STRIP": des mues et des chrysalides en voie de développement prometteur


Performance physique, plastique et sonore, STRIP invite le public dans un espace sans coulisses, un laboratoire vivant où les gestes s’exposent, les visages se transforment, les corps se modèlent à vue.
Les Idoles poursuivent leurs recherches autour des métamorphoses permanentes et invisibles amorcées au cours de leur première création REFACE. Cette nouvelle création ouvre un nouvel espace d’exploration : celle d’identités collectives en mouvement, de corps en interactions qui se construisent et se défont en continu. Les corps s’assemblent, s’articulent et se confondent entre eux grâce à des matières artificielles ou à des gestes de manipulation. Ces corps deviennent les membres d’une seule et même matière organique en mutation. 
Les relations entre les performeur·euses sont au cœur de la recherche. Elles se nouent, se transforment, s’altèrent, révélant des jeux de pouvoirs, d’entraide, de conflits, un rhizome d’interdépendances instables.
Cette nouvelle création propose une immersion au plus près des gestes et des matières, un laboratoire entre l’humain et le non-humain, entre l’illusion et le trucage, entre le détail infiniment petit ou le groupe dans son ensemble. 
 
Ils semblent comme des mannequins dans une vitrine, le regard vide et lointain, grimés, lisses quasi masqués, des perruques blondes et brunes couvrant leurs chefs.  Ils oscillent sur place, lentement sous la pression d'une musique vibratile diffusée par des petits hauts parleurs rivés au sol. Deux consoles électroacoustiques soutiennent cette parade curieuse, costumée de gris, amples vestes et pantalons designés Une lente mutation s'opère pour ces cyborgs étranges, impassibles monstres discrets à peine effrayants.La mue s'opère pour des matières plastiques, du film alimentaire pour transformer les visages, envelopper la chevelure, casquer les cranes.des six danseurs. La tension monte, les gestes se font plus larges, le groupe soudé dans une ambiance inquiétant se ramasse sur lui-même. Les perruques loin d'être des accessoires se font trophée ou parure, seconde peau de couvre-chef pour prolonger le mouvement. On y mâche du matériau comme une pâture animale et la mutation opère sidérante. Les deux autrices-chorégraphes orchestrent le tout et dispensent aux interprètes leur vision de l'humain, animale en diable. En mutants,en monstres évoluant vers une certaine humanité collective, les danseurs se prêtent au jeu et ce laboratoire devient opérationnel et convainquant: un opus va naitre de ce chantier ouvert très prometteur. Au final on songe à une sculpture de Rodin se fabricant puis se figeant en groupe: celle des "Bourgeois de Calais" en proie à des poses raisonnées et très esthétiques. Peut-être aussi des effigies de Gisèle Vienne, des mannequins poupées de Kantor...Des "idoles"à observer plus qu'à vénérer dans le champ de la création chorégraphique de ce collectif fort inventif. Strip-tease ou effeuillage très contemporain à la manière d'une plate forme sans piédestal ni vitrine aguicheuse.
 
A Pole Sud le 5 Février dans le cadre  des" travaux publics"


"TENDRE CARCASSE" de Arthur Perole CieF Des petits riens pour une danse à soi. De tout poil, petites et grandes manies, obsessions assumées


 "TENDRE CARCASSE" de Arthur Perole CieF

Avec Tendre Carcasse, Arthur Perole poursuit la recherche sur ce qui fait la profondeur et la multiplicité d’un individu, engagée avec Nos corps vivants (2021), que l’on a pu voir la saison dernière. Cette fois, il donne la parole à quatre jeunes interprètes d’une vingtaine d’années. Il met en scène avec une grande tendresse leur relation quotidienne avec leur propre corps. Un récit qui montre déjà une certaine expérience de la vie, où le regard des autres est toujours déjoué par un sens de l’attachement et le comique de situation. Malgré une simplicité apparente, le chorégraphe est habile : la parole est entrecoupée de ces petits gestes qu’on a quand on parle et qui nous rappellent qu’on a un corps. Ils la cisèlent, la rythment pour que, portée par une sourde nappe musicale, elle nous maintienne en apnée. Avant que le corps, la musique et sa pulse débordent la voix jusqu’au basculement dans une fête libératoire et exaltée, où les corps prennent enfin toute la lumière.Des petits riens pour une danse à soi.


Intimité et tendresse au menu de cette pièce fort séduisante et émouvante. Nos tics et tocs, nos habitudes et obsessions quotidiennes, nos rituels intimes y sont évoqués en paroles, en gestes adéquats.Et l'empathie se fait maitresse de ce jeu plein d'humour, de recul, de distanciation naïve Être soi et le revendiquer, le dévoiler pour se construire en compagnie des autres et non en "monstre" à dénoncer ou vouloir exterminer. C'est beau et touchant: le geste relaie la paroles et ces quatre personnalités ne nous dissimulent rien. Alors qu'une tension monte dans un fond musical sourd et oppressant, les mimiques s'imposent énigmatiques, les poses s'additionnent comme des arrêts sur image.On est proche et complice, en fraternité et vulnérabilité avouée.Un bel aveu de tendresse, de sensible et de beau. Après une danse d'allégresse commune dans des costumes rutilants, des chrysalides  pailletées, éclosent des papillons sortis des oripeaux du quotidien. Brise ta carapace et casse ta croute et avoue toujours, ça fait trop de bien de s'exprimer: le naïf, la petite, le gay à chevelure, la belle métisse: un portrait de famille composée, des plus véridique.. On se décarcasse en exosquelet ou bouclier à ôter de tout urgence et sans modération.

 rappel

novembre 2013 festival de danse de cannes

Côté "showcase", deux coups de cœur: "Stimmlos" une maquette en devenir de Arthur Perole sur des extraits d'opéras de Wagner: comme une tempête apaisée de mouvements lents, lyriques, romantiques loin d'un néoclassisisme potentiel.
Du bel ouvrage très senti et bien interprété par des artistes en herbe, inspirés par les écrits de Baudelaire, comme autant d'êtres impalpables, de revenants venus nous parler du temps, nous dire "souviens-toi, vieux lâche, il est trop tard"! 

Et dans l'ouvrage de Philippe Verrièle "Danser la peinture" la confrontation de Arthur Perole à l'oeuvre de Brancusi en photographies inédites singulières de Laurent Pailler. 

dimanche 1 février 2026

"Bourdon" : drôles de drones! lovemusic en écoute profonde pour tympans sorciers

 


Le concert de lovemusic au Lieu d’Europe à Strasbourg le 1er février s’inspire de la drone music : des sons tenus, des accords prolongés et des vibrations continues qui invitent à une écoute profonde  Flutes, clarinettes, alto, guitares électriques, veille à roue, électronique  Des belles œuvres de Toraman_Zeynep Darcy Copeland Alex Groves_ Bara Gisladottir Lucier Alvin, une pièce du collectif et des propositions de meditations sonores de l’incroyable visionnaire Pauline Oliveros
Ambiance intimiste et une expérience immersive pour se ressourcer.
"Bourdon" : 1988, Port Townsend (USA) : Pauline Oliveros s’enfonce dans une citerne désaffectée pour enregistrer. De cette expérience naît le Deep Listening, l’un des concepts majeurs de l’écoute attentive.
photo robert becker

C’est dans cet esprit que Lovemusic propose une méditation sonore, inspirée de la drone music. Des sons tenus, des accords prolongés et des vibrations continues invitent à une écoute à la fois intérieure et partagée, entrecoupée d’exercices de Deep Listening venant recentrer l’attention.
Pour clore le concert, lovemusic présente une nouvelle pièce qui prend pour point de départ le bourdon des musiques traditionnelles où la vielle à roue et la flûte irlandaise ouvrent des passerelles entre héritage acoustique et création sonore
 Dispositif d’écoute : Transats et tapis au sol entourant les musiciens et musiciennes. Prévoir un coussin et un plaid pour profiter pleinement de l’expérience ! 
 
Collectif lovemusic : Emiliano Gavito - flûtes ; Adam Starkie - clarinettes, vielle à roue, guitare électrique Sophie Wahlmuller - alto Christian Lozano Sedano - guitare électrique Finbar Hosie - électronique et son
 
photo robert becker

Le dispositif scénique est très cosy: le public entoure les cinq musiciens. Au centre, tapis et plantes vertes, comme à la maison! Tout démarre avec une impressionnante prestation du violon, longues prolongations de sons bordés d'une bande son et intervention de la console acoustique: la musique vibre, les ondes se répercutent, les fréquences se font délicieuses. Suivent les harmonies de deux guitares électriques qui diffusent un son plein qui plane et s'enroule dans l'espace-temps imparti par l'écriture musicale, précise, ciselée. Une ambiance planante s'installe dans des lumières rougeoyantes succédant aux précédentes bleutées, plus froides. Puis c'est "Bourdon", une pièce écrite par le collectif toute récente qui donne le titre à ce concert inédit. Des sons vibrants comme le vol de l'insecte ou comme le son de drones tournoyant au dessus de nos têtes. Ou comme le son des ondes de phéromones issues de ses insectes cohabitant avec des abeilles travailleuses, stimulées par leurs fragrances.
 
photo robert becker

L'atmosphère est unique, les ondes se dispersent à l'envi et comme un tympan sorcier, la musique se fait résonance vibratile et perspicace. La diffusion des sonorités dans l'espace opère comme un élixir magique, euphorisant et bienfaiteur pour nos oreilles "qui n'ont pas de paupière" comme l'écrit Pascal Quignard dans "La haine de la musique". Au tour de l'oeuvre méditative de Pauline Oliveros de faire résonner les quatre musiciens de notes tenues, vibratoires cathartiques pour accéder à un état d'écoute et de corps proche de la méditation: écoute profonde inclusive ou à fleur de peau, intériorisée selon chacun des spectateurs, auditeurs de leurs propres sensations immédiates.. Le concert se clôt sur une oeuvre très élégante, sensible, distinguée. Douceur et caresses des sons émanant autant des instruments acoustiques que de la console électronique. Des sons de voix, très proches du saxophone prolongent l'écoute et sèment le trouble dans l'audition. Les compères musiciens semblent prendre grand plaisir à mêler les pistes, embrouiller les repères et semer le doute. 
 
photo robert becker

Un effet fort réussi qui propulse dans des univers variés, cosmiques à souhait, planant et qui seraient quasi thérapeutiques et bienfaisants."lovemusic" , généreuse formation musicale à la pointe de la recherche et de l'innovation offre ici des instants précieux d'écoute, d'expériences sensorielles et auditives  de toute beauté et de grande qualité. 
 
photo robert becker
 
Au Lieu d'Europe le 1 Février