dimanche 12 avril 2026

Performance,Visite Dansée par Aurélie Gandit, chorégraphe:Terpsichore,guide avisée d' une exposition incarnée

 


En écho à l'exposition Dimanche sans fin. Maurizio Cattelan et la collection du Centre Pompidou, Aurélie Gandit invite les visiteurs à redécouvrir les chefs-d’oeuvre présentés.


La chorégraphe et danseuse sollicite son corps pour inventer de nouveaux chemins d'accès aux oeuvres. Art de l'instant par excellence, dont l'écriture se métamorphose et se redéploie devant chaque toile et chaque sculpture, la danse rappelle à chacun que la rencontre avec l'histoire de l'art se fait toujours au présent.

Follow me, comme whis me....

Elle  nous accueille sobrement vêtue de noir,cheveux tirés et expose brièvement le contexte de son intervention artistique.Et tout bascule par un geste,légère esquisse dansée qui nous conduit dans chaque salle-chapitre nommé par Cattelan pour ce voyage au long cours.Une expédition tranquille parmi des univers changeants,mutants,singuliers.Sa longue silhouette évoquant un détail,une image,un mouvement révélé d'une toile,d'une sculpture, d'une installation que la chorégraphe a décidé de choisir parmi toutes les propositions d'oeuvres structurant l'esprit de l'exposition. On plonge dans le vif du sujet autour du squelette gigantesque digne d'une galerie de l’Évolution,imaginaire.La danseuse à quatre pattes,féline,toutes griffes dehors,rivée au sol. Une vision fragile,animale remarquable dans un espace muséal rêvé. Le dos cambré, l'échine tendue, la démarche ondulante tout comme sa future reptation idéale qu'elle effectuera plus tard entre deux  espaces de performance.Fernand Léger et sa toile évoquant les loisirs du Dimanche lui inspire des poses,des attitudes oisives,lascives,au sol,contemplatives,indolentes.Sans paraphrase,ni redondances,sans mimétisme,son corps se pare et s'empare du sujet,creuse en profondeur l'atmosphère,l'ambiance de la toile.On la suit pour d'autres aventures très esthétiques et picturales toujours avec un soupçon de malice,une once d'évocation savante,un grain de décalage et d'imagination.Au "Bal Bullier"de Sonya Delaunay,Aurélie Gandit évoque le couple de danseurs, simule quelques gestes tranchants et vifs,des virevoltes,des poses furtives et fugitives évoquant le tango profilé.Auparavant une sorte d'autoportrait dévoilait son parcours de vie, ses modèles,les sources de son inspiration prolifique face aux masques en latex de Cattelan. Devant un triptyque signé Bacon,la voici affolée, souffrante,recroquevillée comme ces personnages défigurés,ondoyants,tourmentés, dessinés sur la toile.Danse échevelée,folie simulée,son corps évoque l' univers ravagé du peintre.Un jeu de baby foot surdimensionné de Maurizio lui donne prétexte à un jeu participatif au regard des spectateurs conviés selon leur humeur à s'impliquer dans une relation tendre ou belliqueuse face à son partenaire de partie.On continue cette visite dé-guidée, déjantée avec curiosité, suspens,surprise.La danseuse nous conduit à travers les tentures et rideaux d'une des plasticiennes convoquées pour l'occasion.Autour de l'immense table ronde de négociation de Chen Zen et face au mur impacté de traces de balles de Cattelan, Aurélie Gandit nous invite à une expérience physique de paix intérieure,une méditation personnelle politique et poétique. L'œuvre d'André Breton,armoire cachette, cabinet particulier de curiosités récollectées d'œuvres singulières, la danseuse performeuse fait un solo percutant,les mots à la bouche,les gestes ciselés, tranchés comme sa diction hachée en rupture dans un langage bégayé en sursaut et hésitation simulée à la manière de Kurt Schwitters.La danse rivée au corps,la concentration extrême d'une artiste en ébullition dans un débit de mots hachurés surprenant.Une lecture audacieuse autant que respectueuse de ce "Dimanche sans fin"que l'on souhaiterait éternel....Aurélie Gandit resplendissante et impliquée dans une expérience unique comme à son "habitude" en regard à l'Art toute forme confondue et sans égal quant à l'imagination et la prolongation et adaptation chorégraphique de tous ces médiums rassemblés ici si judicieusement par Maurizio Cattelan. Se mesurer à lui, aux collections de Beaubourg, voici un challenge, un pari réussi et fort respectueux face à la richesse de tous les propos engagés à cette occasion. 

Exposition "Dimanche sans fin"  Centre Pompidou Metz

Production Callicarpa grâce à un mécénat privé

lire "danser la peinture" de philippe verrièle 

Au Centre Pompidou Metz le 12 Avril 11H

mardi 7 avril 2026

SHECHTER II "In the Brain".J'ai fait une rave.... Les Olympiades de la Danse paienne.

 


L’euphorie contagieuse de la Shechter II dans un ballet digne d’un clubbing, où seul le beat est roi.


La Shechter II, compagnie junior qui se renouvelle tous les deux ans, s’installe désormais au Centre chorégraphique national de Montpellier au sein du projet de la nouvelle direction collective initiée par Dominique Hervieu, dont fait partie Hofesh Shechter. Après trois mois de formation, ils partent pour neuf mois de tournée, dont une longue étape au Théâtre de la Ville. Cette nouvelle création originale pour la Shechter II prend appui sur Cave, pièce créée par Hofesh Shechter à New York pour la Martha Graham Company en 2022. Que se passe-t-il dans la tête des jeunes fêtards ? Une suspension du temps, un rêve où l’on se connecte aux autres, une appartenance à un collectif. Les jeunes danseurs de la Shechter II mettent plus que jamais leur fougue et leur excellence au service d’une rave chorégraphiée et festive, à l’écriture finement ciselée. 

On ne rêve pas: on est survolté comme eux, en alerte, en apnée, médusé, sidéré.Dans la pénombre des silhouettes approximatives se distinguent,en vagues,ondulations marines telles des anémones de mer,des coraux vivaces.Une musique cavernicole nous plonge dans des abisses obscures quasi familières .Un univers opaque bordé de lumières  changeantes jusqu à devenir un arceau protecteur au sol fait de faisceaux palpitants.Sept danseurs évoluent en meute collective entre extrême douceur ondoyante et fougue rageuse,ravageuse.Les gestes empruntés à diverses écritures chorégraphiques.Tantôt les bras en couronne,en corbeille ou en cou de cygne,tantôt les jambes dégingandées,déstructurées comme des articulations impossibles,invraisemblables.La vitesse dynamique comme moteur et fulgurance de rémanence visuelle sidérante.La petite horde mouvante se sépare en trio,quatuor,quintette à l'envi,se restructure en ligne frontale folklorique,en point de chaînette telle une frise de vase grec.Chacun se taille la part belle dans des solo, battle singulier comme un rituel de sacrifice.La danse telle une olympiade sacrée, tonique,athlétique.Quelques incursions entre tango,rock et jerk,suggestions gestuelles discrètes et tenues.
Les jeunes interprètes sont brillants,performants, solides et galvanisés par un univers musical étrange inspiré de cultures proches du tribal,de la cellule des  chefs,des pratiquants de culte occulte.C'est d'une rare beauté et d 'une émotion  soutenue, incroyable émanation de corps aguerris à une pratique libre,autant que fortement inspirée par Hofesh Shechter qui les façonne comme des sculptures vivantes.La dramaturgie renforcée par les lumières prodigieuses de Tom Visser qui sillonnent le plateau,le traverse,en hallebardes cinglantes,est moteur d'une narration des corps sans cesse en mouvement.La tension monte,la fièvre de la folie s'empare des corps,les magnifie,dans une démence chorégraphique proche d'un délire collectif soutenu.Une ode à l'énergie,au groupe,à une expérience unique de partage fulgurant, vecteur de transe, transporté par la grâce, la félicité et la fougue. 

Première en France Au Théâtre de la Ville Abbesses jusqu'au 25 Avril


Chorégraphie & Musique Hofesh Shechter
Lumières Tom Visser

Avec Matilde Agostinone, Teige Bisnought, Nagga Baldina, Federica Fantuzi, Woojin Kwon, Armand Lassus, Skiye Nataliah, Ella Roberts. Production Hofesh Shechter Company.




jeudi 2 avril 2026

BACHAR MAR-KHALIFÉ: ballades lyriques aux pays des cèdres.Valse avec Bachar

 


POSTLUDES

Après un interlude de deux ans, le musicien et compositeur franco-libanais réunit dans un mini-album (Postludes, 2024) six Préludes de Chopin, une reprise de Nirvana, de Christophe, ainsi que le chant Sawfa Nabqa Houna, hommage à la population gazaoui et à son Liban natal meurtri.Entre les mains de Bachar ce répertoire étonnant et unique qui transcende les esthétiques et les époques ressemble à un manifeste.Piano hypnotique, lyrisme oriental et montées en puissance électroniques, son passage en 2022 avait fait vibrer les murs et le cœur du PréO !« Magnifique pianiste et chanteur, Bachar Mar-Khalifé produit une musique aussi audacieuse qu’intime et poétique, mêlée de folk, de jazz, de classique et d’électro, en plus d’inspirations orientales, écho de ses origines libanaises. » Télérama

Le plateau du PréO semble immense: un piano trône, magistral, seule pièce à conviction acoustique.Apparait Bachar, silhouette solide, qui va d'emblée auprès du piano et s’attèle à jouer une composition nostalgique, douce aux mesures répétitives, construites solidement en répétition, les gammes se succédant dans un rythme à quatre temps. Hypnotique et sensuelle, onirique et pleine de sensations d'évasion, de rêves. L'atmosphère est plantée, l'ambiance de cette soirée "soliste" se dessine et trace dans l'espace sonore des volutes sensibles. Après trois autres morceaux qui s'enchainent, le pianiste, Bachar Mar-Khalifé nous salue et entame un petit dialogue, discret et sincère à l'adresse du public, très nombreux et à l'écoute de ces partitions très mélodies: Duparc, Fauré et Franck ne sont pas loin , voisins et inspirant notre artiste de ces bribes de mélodies lyriques, comme un chant nostalgique et très prenant. Un "Nirvana" pour les plus anciens et deux chansons de Christophe que Bachar a rencontré, et interprété avec minutie dévotion et respect. Sa voix s'anime, se fait onctueuse, douce, discrète un peu voilée. Il sait tout coordonner, ce pianiste modeste virtuose: voix, chant, petites percussions jouées sur le piano, et bruitages orageux dans les entrailles du piano même. La dextérité et la coordination des doigts sur le clavier impressionne...Le concert bat son plein, se déroule tranquille ou ombrageux quand il évoque son pays, le Liban en guerre que sa famille a fuit alors qu'il n'avait que 6 ans. Nostalgie, certes, mais espoir et puissance du jeu nous font voyager dans des contrées et paysages sonores inédits. Ludovico Ainaudi ne renierait pas une certaine complicité sonore et d'inspiration évanescente et planante. Son pays, sa langue arabe chuintante et colorée font chaud au coeur et à l'imagination qui s'évade largement vers un périple multi culturel et musical. Les sons orientaux se mélange au free jazz et autres inspirations classique: au final, c'est Chopin qui lui rappelle sa mère, pianiste en exil, et tout bascule dans un lyrisme et des digressions, divagations originales pianistiques. Un bis rayonnant pour clore ce concert inédit que le public salue par une belle et chaleureuse ovation. Une soirée de charme, poignante et virtuose, pleine de subtilités musicales, d'émotion et de beauté. Bachar Mar-Khalifé, modeste et splendide interprète et compositeur, improvisateur inspiré et très communicant. Un grand "khalife" passeur de bonheur, d'espoir et d'humanisme.

 Grand Prix des musiques du monde – SACEM – 2021

Nomination aux Victoires du Jazz – Catégorie « Album de Musiques du Monde » 2021

 Piano, voix : Bachar Mar-Khalifé
Crédits photos : Hellena Burchard

 Co-Production(s) : Astérios Spectacles.

Au PreO le 1 AVRIL



mardi 31 mars 2026

"Dora et Franz, Sauver le jour" Caroline Arrouas: tendres tourments passionnément musicaux .

 


Juillet 1923. Franz Kafka rencontre Dora Diamant sur les bords de la mer Baltique. Ils tombent amoureux. La rencontre avec cette Berlinoise d’adoption, qui avait fui les traditions orthodoxes de sa petite ville natale de Pologne, déclenche ce qu’il appellera son acte le plus fou : déjà très malade, Kafka suit son aimée à Berlin au lieu de passer sa vie de sanatorium en sanatorium. Le spectacle épouse donc cette pulsion de vie. Il croise l’événement de la demande en mariage de Franz Kafka à Dora Diamant, quelques semaines seulement avant sa mort, avec la musique klezmer — autrefois pratiquée dans les festivités des communautés juives en Europe de l’Est et dont une des vocations profondes consiste à faire vibrer son auditoire. Caroline Arrouas, actrice et metteuse en scène, nous enjoint à célébrer ce mariage qui n’a pas eu lieu. Nous sommes tous et toutes convié·es à cette noce, une fête où les invité·es côtoient joyeusement les fantômes.


 
Une première scène pleine de tendresse inaugure cette histoire au départ plutôt charmante et pleine de poésie: des fleurs, des bouquets de senteurs et fragrances coupées, une mélodie pour Marguerite. Le tout accompagné des notes de piano et d'un mélodica discret et plein de charme. 


Car Kafka incarné par Jonas Marmy et Dora, attachante Caroline Arrouas sont tout deux musiciens. Lui, au clavier d'un piano trônant dans ce décor de sanatorium et elle à la voix et au chant klezmer. Ce duo tendre, charmeur, simple se forme et se soude devant nos yeux dans des dialogues espiègles, fameux en tendresse, écoute, respect et reconnaissante. La considération de l'un pour l'autre comme le phénomène majeur de cette pièce dévoilant les aspects secrets et cachés du Kafka tourmenté que l'on supposait connaitre. On se surprend donc à découvrir un texte, une prose joyeuse comme une chanson en yiddish, pleine de verve, d'humour , de fantaisie, de piment doux.Ces épices comme ingrédient majeur d'une écriture relevée, rehaussée par l'interprétation des deux comédiens, dont l'autrice en personne. Dans sa robe blanche seyante, ses talions hauts, elle a de l'allure, Dora, l'amoureuse et partenaire de seulement quelques mois, d'un Kafka déjà atteint par la tuberculose.La voix de velours, le ton haut et clair, Dora explore la sensibilité du poéte-écrivain avec habileté, sincérité et dévotion amoureuse très musicale. Transformant ses sentiments en mélodies hautes en couleurs qu'il accompagne de sa dernière énergie vivante. Ce couple de rêve incarne une parole vraie d'être à être, le risque incroyable que Kafka a osé prendre: vivre à Berlin avec une inconnue porteuse de vie, d'avenir, de passion pour le rendre plus humain. La vie tourmentée du protagoniste comme effacée devant tant d'appétit de vivre de la part de cette compagne de fortune. 


Un "diamant" précieux autant fragile que solide, aux facettes et rayonnement multiples. Un joyaux, un bijou dans la fin de vie de ce scarabée blotti sous le divan de la famille. Sorti enfin de son antre, de sa tanière pour fêter des noces improbables de dernière ligne de vie.Et de chanter et mettre en musique cet amour incroyable qui se déploie et prend toutes les dernières forces insoupçonnées de Kafka. Dora telle un Pygmalion cupidon de belle envergure. Perchée sur ses talons hauts, elle a fière allure et le désir en poupe pour le rendre heureux, enfin.Faim et soif d'exister pour clore un chapitre culpabilisant et déroutant d'un destin maudit.Transformer le terrier en table de festin où l'appétit revient. Au grand jour pour une noce épique, vraie ou fausse on s'interroge...Derrière les rideaux de l’alcôve nuptiale, l'amour se délivre, la sexualité de Franz s'épanouit au contact de Dora, pierre précieuse, diamant pur et dur de cette chasse au trésor. Un gemmologue foreur d'amour pour en extraire ce diamant bleu, humaine incarnation de la femme. Dans ce décor aux lumières "tamisées" comme à le recherche de la pierre philosophale, les deux personnages exultent, s'enlacent, se frôlent et la sensualité transparait dans leur jeu ajusté de sobriété autant que de ferveur amoureuse. 


On quitte ce couple, cette femme qui a tenté de sauver son amant de la mort, avec compassion et émotion. Les chansons yiddish en tête interprétées par Dora-Caroline, femme juive pleine de pulsion de vie.De la musique pour rendre leur mariage, rendu impossible, aux deux revenants d'une vie sombre et troublée par les autres."Danse et puis tu verras. Au fur et à mesure, plus tu danseras, plus la joie va arriver". La musique klezmer, organique et vivante comme un jeu, un rythme répétitif enivrant dans une gamme chromatique enchantée et colorisée à souhait. "Sauver le jour", défaire la nuit qui entoure le mythe Kafka pour formuler la vérité épistolaire de la littérature kafkaïenne: une musique qui s'accroche pour ce "Monsieur Croche" insoupçonné. Le théâtre comme "un abri pour bouger"hors de nos peurs et blessures. Sortir de sa "niche" pour changer de peau, d'endroit et trouver sa place. Tel serait le message de Caroline Arrouas, orpailleuse du Yiddish comme nulle autre ambassadrice.

photos jean louis fernandez

Texte et mise en scène: Caroline Arrouas
[Avec] Caroline Arrouas et Jonas Marmy 
[Dramaturgie] Adèle Chaniolleau 
[Scénographie et costumes] Clémence Delille assistée de Elise Villatte 

Au TNS jusqu'au  11 Avril

David Séchaud Cie Placement Libre "La Technique du poisson doré": bonne pêche dans la passe à poisson infernale.

 

France 5 interprètes 2026

Venant de la scénographie, David Séchaud livre avec La Technique du poisson doré, un spectacle ludique entre cirque et musique. Au départ une envie simple et originale : un acrobate joue sur une partition qu’un musicien interprète. Ainsi, sur une scène transformée en tapis roulant, faisant office de portée, des structures, symbolisant des blocs de son, sont poussées par une équipe de machinistes et traversent la scène. Mais des incidents arrivent et les formes se bloquent, basculent, se heurtent, glissent les unes sur les autres, faisant apparaître d’étranges constructions. Un machiniste consciencieux s’aventure sur cet agrégat instable et y devient acrobate. Il est accompagné par deux facétieux musiciens, équipés d’un instrumentarium conséquent. À eux de jouer cette partition en interprétant l’évolution des objets. De ce divertissement découle une musique en harmonie vocale et pop amusée, qui rythmera le bonheur de tous, complices de ces machineries malicieuses.


 

Le titre est énigmatique .Alors laissons nous aller au vertige,au déséquilibre, à la surprise.Un poisson d'avril sans queue ni tête...Un poisson de conte de fée qui parle en tout cas.Le dispositif scénique est celui d un tapis roulant sur lequel  apparaissent toutes sortes de structures qui semblent passer au rayon laser musical en direct.Deux musiciens,violon,contrebasse guitare vont épouser,déclencher  bruits et sons, animer ces architectures dignes d un musée futuriste.Mondrian ou Théo Van Doesburg et son "Aubette" ne les renieraient point...Carrés, rectangles,formes de bateaux,de voiliers,tout concoure à faire rêver.Un acrobate arachnéen en anime les  mouvements, les bascules avec brio.Il vogue et suit le flux de cette bande roulante magique qui le précède,le suit l'accompagne sans relâche sans repos.Sans répit les formes géométriques se meuvent et construisent un univers plein de risques et de danger.Inscrit dans des lignes tel un Léonard de Vinci christique ou un danseur de Laban dans  son icosaèdre, l acrobate s' y love et reste en suspension.Comme les sons qui lui dictent son rythme,sa vélocité.On est en apnée,dans ce suspense permanent et l' on retient son souffle.Plus tard un des musiciens s’immisce dans cet espace,pousse les éléments mobiles, les magnifie. Et cette architecture monumentale se dresse comme un édifice remarquable. Le poisson d'Or délivrant son mystère, son énigme dans cette passe à poisson, partition originale au final. Le jeu du déchiffrage comme une règle de vie et d'existence de la musique d'aujourd'hui. Un spectacle intriguant, humoristique où les situations physiques périlleuses d'un cascadeur circassien troublent et déplacent les lois de la pesanteur. Un défi absurde plein de résonances et de perspectives imaginaires. David Séchaud, hors cadre pour un opus hors norme fort séduisant!Sortir de ses gongs pour structurer une machine infernale, défilé très "voguing" de plus performantes partitions, cubes, triangles et autres formes d'écriture musicale de notre temps. A vos pupitres pour vous exercer au déchiffrage et à interprétation libre de cette création sonore, physique, à toute épreuve! Lucas Hercberg  compositeur aléatoire en temps réel joue et gagne en compagnie de Alice Perret et Maelle Payonne aux commandes d'une infernale machinerie déroulante. Tommy Entresangle fait dans les angles, courbes et figures acrobatiques pour un ballet, solo mécanique où la danse se fait farce et attrape d'une filet de pêche magique. Sans appâts ni piège dans cette boite à musique extraordinaire et gigantesque.Un maillon de la chaine d'un hangar industriel ou la technique est reine et dévore ceux qui s'y introduisent et s'y frottent.Coup de filet dans cette marée de flux de notes et mesures démesurée qui séduit, intrigue et laisse l'imagination libre et légère.Dans une Ruée vers l'or, en déséquilibre permanent au bord de la falaise, dans un engrenage diabolique de forces extérieures des Temps Modernes....

Scénographie et composition : David Séchaud
Composition musicale : Lucas Hercberg
Avec : Tommy Entresangle (acrobate), Lucas Hercberg et Alice Perret (musicien·nes), David Séchaud et Maëlle Payonne (machinistes)
Collaboration chorégraphique : Damien Briançon  


A Pole Sud jusqu"au 30 Mars dans le cadre du festival Mini Musica

 

jeudi 26 mars 2026

"Segnali di Risonanza": aux quatre coins de la piste de jeu.- Cie EZ3_Ezio Schiavulli- Valse à trois temps

 



En résidence depuis six ans sur le territoire des Scènes du Nord Alsace, la compagnie EZ3_Ezio Schiavulli présente sa nouvelle création : Segnali di risonanza (Signaux de résonance).


Ce spectacle de danse en trois temps — un solo, un duo et un trio — explore la manière dont les individus et les groupes humains réagissent à l’inattendu ou au choc. À travers une gestuelle sensible et une scénographie en perpétuel mouvement, les danseurs interrogent les liens, les identités et les résonances émotionnelles. Portée par une musique envoûtante, la pièce met en scène des objets pilotés par intelligence artificielle, qui interagissent en temps réel avec les corps des danseurs. Une expérience sensorielle et captivante, où la technologie amplifie l’impact poétique du geste et redessine sans cesse l’espace.
Danse et IA..

Il nous attend déjà sur le tapis de danse alors que l 'on s'installe dans une configuration quadri frontale découvrant tous les autres spectateurs de la grande salle de la MAC de Bischwiller.Ezio Schiavulli travaille à trouver "l'endroit", la place des projecteurs robots qui vont impulser les mouvements des danseurs. Lentement il démarre un discours inspiré de propos scientifiques édifiants puis esquisse sa danse,signature lente et enrobée, faite de gestes fluides,engagés puissants dans une énergie à peine perceptible.En costume noir,sobrement dépouillé,il évolue dans l'espace à l'envi. Alors que la musique accompagne ses envolées,du sol vers des niveaux diversifiés. Les jambes fléchies,le torse offert,les pieds ancrés solidement.Les lumières aux quatre coins se jouent des astuces multidirectionnelles de sa danse,dans différents coloris. Succède à ce solo très libre et fluide, un duo masculin sobre,lumineux,inspiré par des gestes amples, des attitudes énigmatiques de deux personnages neutres évoluant sur le terrain lisse de la complicité qui se complète naturellement.Les danseurs se frôlent,s'agitent,se cherchent et se rapprochent par des contacts récurrents et attractifs. L'énergie les conduit à exécuter toujours dans une fluidité permanente,des gestes simples.Le rapport au sol comme un aimant charmeur. Au tour d'un trio pour clore ce triptyque singulier.Les deux même danseurs accompagnés d'une nouvelle partenaire.Trio mouvant,attelé parfaitement dans une mouvance permanente qui hypnotise et captive le regard.On les suit en jouissant  de cette belle unité de corps performants. En apnée devant toutes ces directions prises dans l'urgence,dans la perte d'un repère unique. Trio en osmose,en symbiose avec l'atmosphère musicale prenante.Sans cesse happés par la lumière comme des coléoptères foudroyés par les rayons de lumière. Sans pour autant se heurter à des obstacles imaginaires. 

Et le rythme s'emballe,la tension croit dans ce jeu de diagonales interrompues jusqu'au final dans la pénombre.le noir. Quatre danseurs rompus à l'attraction,le tiré-poussé,la notion de poids et la vélocité. Les regards aiguisés pour épouser cette folle course poursuite, cette course contre la montre,engagée le temps de la danse.Dans des cycles,des boucles,des figures évanescentes et fugaces,fruits d' une interprétation solide et inspirée. Se cherchant,se poursuivant,s' attrapant comme des joueurs de balles dans le vent.Belle pièce chorégraphiée pour un espace,arène carrée qui ne dissimule rien,ne pardonne pas les écarts ni les errances sans boussole. Ezio Schiavulli en pleine possession de son imaginaire débordant.


crédit photos Damien Dausch

Conception générale et chorégraphique : Ezio Schiavulli.
Assistant à la chorégraphie : Gabriele Montaruli.
Interprètes : Ezio Schiavulli, Gabriele Montaruli, Alizée Leman et Davide Lafabiana.
Composition musicale : Antonello Arciuli.
 Création et programmation lumières : Malou Hacques 



 

A la MAC Bischwiller le 26 Mars

Les 9 et 15 Avril au PréO à Oberhausbergen 

PRODUCTION : Association Expresso Forma — Cie Ez3_Ezio Schiavulli (Strasbourg, France)
Associazione RIcerca E Sviluppo COreografico (Bari, Italie)



CO-PRODUCTION : L’Association des Scènes du Nord Alsace (la M.A.C. de Bischwiller, la Saline de
Soultz-sous-Forêt, la Castine de Reichshoffen, la Nef de Wissembourg, l’Espace
Rohan de Saverne, le Relais Culturel de Haguenau), Centre de Production
National de la danse Porta d’Oriente (Bari, Italie), l’association RIESCO (Bari, Italie)
et l’AGORA DE LA DANSE, Montréal - Canada.


SOUTIENS : Ministère la culture française (DRAC Grand Est), Région Grand Est (Fr), Ministère
de la culture italienne (MiC), Région des Pouilles, Institut culturel italien de
Strasbourg et Montréal
 

"Caravage ou le silence de nos battements de cœur" Bruno Bouché: la célébration des corps sublimés

 


Enfant terrible du baroque et artiste de génie, Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Caravage (1571-1610), a révolutionné l’histoire de la peinture. Son style unique, caractérisé par un naturalisme anticonformiste et une maîtrise absolue du ténébrisme, a fait école et rayonné dans toute l’Europe. La puissance et le mystère de son œuvre sont néanmoins souvent assombris par une lecture pseudo-biographique de ses tableaux, nourrie par la légende sulfureuse que nombre de romanciers et quelques historiens enflammés ont tissée. Or, en ciselant la chair de ses sujets par le contraste des ombres et de la lumière, Caravage donne avant tout à voir une profondeur humaine sans égale, à la fois immanente et spirituelle. Une profondeur qui impose un silence à même de nous faire entendre nos battements de cœur.


Bruno Bouché aime manipuler des images archétypales dans ses pièces chorégraphiques pour les mettre en mouvement par le dessin des corps dans l’espace. À l’invitation du Ballet du Théâtre de Chemnitz, ville jumelée à Mulhouse où réside le Ballet de l’OnR, il investit cette fois l’univers d’un grand maître de la peinture au fil d’un programme musical composé par Julien Lepreux. Loin de toute intention biographique, sa nouvelle création cherche à rendre compte des forces qui émanent des tableaux du Caravage – la sensualité, la violence, la tendresse, la cruauté, la passion – ainsi que du silence et de la solitude auxquels amène leur contemplation.

lundi 23 mars 2026

"L'infiltré" : en-genré, engendrer le genre..Une île avec des ailes-il-elles trans-lucides.

 


Quelle chorégraphie sociale du quotidien faut-il apprendre pour appartenir au groupe des «hommes » ? Dans ce spectacle assumé comme pédagogique, Océan, comédien et réalisateur qui a filmé sa transition de genre, interroge aujourd’hui la construction scientifique de la binarité sexuelle, n'hésitant pas à se moquer des biais sexistes qui jalonnent l'histoire des sciences. Il observe aussi, avec curiosité et humour, les hommes dans leurs espaces de non-mixité : leurs intimités, ambivalences, tabous et solidarités. Enfin, il cultive la transmission d'expériences : comment alléger la relation de chacun·e au genre ? Comment trouver du commun, quelle que soit notre trajectoire ?Après avoir revendiqué son identité lesbienne, notamment dans sa pièce de théâtre La Lesbienne invisible, l'artiste annonce publiquement sa transidentité en 2018, et prend alors Océan comme prénom et comme nom de scène. Il filme sa transition dans une web-série documentaire diffusée à partir de 2019, intitulée Océan.

 


Monsieur Michel, conférencier émérite va tenir le plateau pour nous conter l'histoire du concept de genre et nous prouver que la question du "modèle" ne date pas d'hier et c'est développée comme archétype du masculin/ féminin depuis des lustres. Dans un décor d'ogives qui ponctuent l'espace de leurs courbes singulières.Propos fort édifiants, fort bien analysés et surtout émanant du personnage docte et savant, plein d'humour et de malice percutante qu'est le comédien Océan. Avec une vivacité, une verve incroyable, un débit de paroles hallucinant et un jeu physique à toute épreuve, Océan touche, émeut, décoiffe et décape un sujet plein de passion et d'engagement. Il sait ce dont il parle et là est toute sa force, discrète, authentique, vraie. Pas d’esbroufe ni de faux semblant dans le récit de cette conférence très construite à l'aide d'une IA qui lui répond en direct et fait avancer la réflexion. Il bouge lors d'entremets imposés par cette dernière qui le coatche, en roulades, virevoltes et autres gestes simples et vifs. Belle démonstration chorégraphiée par Marlène Rostaing d'un engagement total sur la scène. Il raconte en historien les histoires de personnages historiques qui déjà affichaient leurs différences d'identité, leur singularité. Ou la dissimulait pour se faire passer pour un ou une autre. Exemples religieux, belliqueux insoupçonnés jusqu'à présents d'être les porteurs de genre non avoués. Transgenre fut peut-être Jeanne d'Arc entre autres citations. Notre professeur d'un soir brosse une panoplie des modèles féminin des années 1960 et plus tard qui ordonnent d'être comme il le faut si l'on veut être femme fragile ou homme viril, à l'aide de vidéos d'époque croustillantes.L'analyse des images et des propos est sidérante quand on est attentif au sens des mots utilisés, aux attitudes de ceux et celles qui illustrent son propos.Et l'on rejoint son idée primitive du Tupperware, mise en boite forcenée des tailles, volumes, formes obligées dans un monde où l'on range, classe, mesure et évalue sans cesse les proportions, les normes et tout se qui s'emboite pour faire autorité et nomenclature définitive. Hors Océan est tout le contraire de la mise aux normes et la suite de son show-solo ébouriffant se loge plus dans des histoires plus calmes, des ressenties moins tonitruants que cette verve fulgurante du premier acte. Il quitte son pupitre et se revêt d'atours qui correspondent à son récit, à loisirs. La pièce d'identité comme une carte à jouer son "identité" et ses appartenances à cette classe des "papas blanc" sans reproche dont il est issu.


La trans-mission de l'acteur très pédagogique et pleine d'intelligence.

Quasi deux heures sans le quitter, en empathie singulière avec un public jeune et concerné par le sujet. A l'image,des "trans" dans le milieu du sport fascinent autant qu’indiffèrent car les esprits se sont ouverts, les barrières rabaissées, les frontières ouvertes vers la reconnaissance "tout genre confondu" du "genre humain". Au regard du comportement animal, amoureux ou sexuel également évoqué avec des images choisies de séquences d'acte de recherche du plaisir entre mâles.avec des images éloquentes.Océan questionne, ne donne pas de réponse, reste vigilant et l'on fait en bonne compagnie un voyage au pays des autres sans tabou ni appréhension.Ce travail de restitution de résidence avec des étudiants du SUAC Unistra Strasbourg est le fruit de rencontres au delà des barricades socio-éducatives dans un contexte ouvert au monde. Une réussite sans concession pour Océan qui se met à nu sans dévoyer ni galvauder un état de fait et de société salvateur: la considération de l'identité de l'autre tout simplement.

 [Conception et écriture] Océan
[Mise en scène] Océan et Flore Vialet

[Lumière] Léa Maris
[Son] Elisa Monteil 
[Vidéo] Jean Doroszczuk
[Dessin] Anaïs Caura
[Chorégraphie] Marlène Rostaing
[Dramaturgie] Leïla Adham
[Régie générale] Marie-Lou Poulain
[Composition] Thibault Frisoni
[Scénographie] Marco Ievoli
[Costumes] Colombe Lauriot Prévost
[Direction de production] Olivier Talpaert et Nathalie Untersinger
[Répétition] Debi Debbie

[Avec les étudiant·es] Estelle Akakpo, Coline Forster, Charlie Fouché, Lou-Ann Graindorge, Clarisse Haton, Ameline Jung, Geoffrey Ridet dit Lewyn, Pauline Roche, Noa Schublin, Tiphaine Vauje

Au TNS jusqu'au  1 Avril

samedi 21 mars 2026

"The Goldberg Variations" , Platform K & Michiel Vandevelde / Philippe Thuriot : métissages prolixes et prophétiques...Terpsichore en baskets.

 


Comment peut-on penser la danse dans le contexte propre à une époque ? Tel est le questionnement que pose Michiel Vandevelde comme point de départ de son spectacle, puisant dans deux sources : la célèbre œuvre de Bach qui lui donne son titre, mais aussi le travail du danseur Steve Paxton dans les années 1980. L’esprit qui animait le champ de la danse était alors sa démocratisation. Une libération de codes la limitant à certains corps et à certains gestes. En s’entourant sur la scène d’Oskar Stalpaert, membre de la compagnie de danse inclusive Platform K, et de la danseuse Amanda Barrio Charmelo, Vandevelde donne à voir des corps divers, miroir d’une société plurielle.
Reflet également d’un cadre politique qui évolue : en fond de scène défilent des images du présent, qui reconnectent l’art à d’autre types de mouvements, ceux de masses animées par diverses causes. Plusieurs strates temporelles se superposent alors : les notes de Bach, magistralement interprétées à l’accordéon par Philippe Thuriot, les variations sur une partition corporelle de Paxton, et les emprunts aux mouvements populaires, tant médiatiques que politiques


Terpsichore en baskets ou Steve, Yvonne, Trisha et les autres...

Tisser l'histoire de la danse moderne en dansant semble être la plus belle formule, celle qui en dit long sur l'impossibilité de main mise sur le récit de l'art chorégraphique. La danse échappe à toute mise en forme traditionnelle et conventionnelle, exceptée à la sienne: danser! Les universitaires ont tracé un grand chemin dans l'édition d'ouvrages écrits, les danseurs ont eux inventé leur auto biographie ou des essais sur leurs expériences, leurs sensations ou émotions. Une Agora de la danse, un forum chorégraphique, une plate forme dansée où le verbe perd sa place, où le récite des états de corps se fait chair et poésie."Une histoire de la danse à ma façon" de Dominique Boivin pourrait être une référence "vivante" de ces propos. On trouve avec ce spectacle la même veine: conter, raconter, écrire la danse en corps à corps, en accords avec son développement, ses révolutions, ses "soulèvements" très proches des mouvements politiques, des événements de l'actualité, en l’occurrence à l'époque de Steve Paxon, la guerre du Vietnam et toutes ses injures faites au corps, le déchirement, et autres atrocités physiques en regard du vivant. En prologue, chaque protagoniste se présente et installe le sujet, pour mieux y voir clair dans cette révolution, métamorphose certaine et incontournable de la danse. Ici et pour preuve, les gestes sont simples, les déambulations sereines, évidentes sans calcul de performance et autres formes d'étalage de virtuosité technique. C'est de la Joie, du "petit bougé" quotidien porté sur le plateau, des virevoltes, des rebonds, des manèges insoumis à la rigueur, des directions changeantes selon les humeurs et désirs. Tout sauf du réchauffé, de l'acquis, du répété, des codes rabâchés pour être parfaitement exécutées. On "exécute" tout on dit "non" à tout et tout nait de la spontanéité. Qui n'exclut pas la fluidité, la relax, la nonchalance feinte dans la marche ou démarche de ces trois danseurs, à l'unisson ou chacun dans un solo approprié à leur corps, leur motricité, leur faculté à être entier, franc, généreux, authentique et riche d'une expérience scénique. Pour mémoire la danse moderne et ses pionniers, pour inspiration ces bras en couronne vers le bas du corps, ces pieds flex, ces baskets ou pieds nus, ces tours enjoués, cette vélocité naturelle, ces tenues relax. Trois tableaux entrecoupés d'images évoquant des foules contestataires, du flou au concret sur un écran géant. On tourne les pages de cet ouvrage de Paxton à Lucinda Childs en picorant les gestes d'antan toujours très présents dans l'écriture chorégraphique. Un "soulèvement" salvateur pour Terpsichore, déesse de la danse, du chausson rigide, aux baskets..Les trois danseurs, modestes, naturels au service du mouvement et de la musique de  Bach réappropriée par l'accordéon de Philippe Thuriot. Comme Marie Andrée Joerger et son "Bach en miroir" adaptation de Bach pour l'accordéon. Les lumière sculptent les corps, les ambiances changent à l'envi , les costumes se parent de blanc virginal ou de simple jogging comme autrefois.Les variations Goldberg épousant le mouvement, le faisant naitre dans toute sa grandeur et légitimité dans les rythmes, sonorités, mesures et autres secrets de fabrication musicale.

Pina Bausch : « Je ne m’intéresse pas à comment les gens bougent, mais à ce qui les fait bouger ». 

.Chorégraphie : Michiel Vandevelde
Composition et musique live : Philippe Thuriot
Avec : Oskar Stalpaert, Amanda Barrio Charmelo et Michiel Vandevelde 


Au Maillon jusqu'au 22 Mars dans le cadre de démocraties en jeu

Lire:https://www.ensembleintercontemporain.com/fr/2024/05/la-democratie-en-mouvements-entretien-avec-sasha-waltz-choregraphe/

danse et démocratie:

https://www.youtube.com/watch?v=_0iiS6K0xAw 

 https://villa-albertine.org/va/fr/magazine/lahorde/ 

vendredi 20 mars 2026

lovemusic "Terra insula" (Dans le cadre du festival Arsmondo Îles). Archipels flottants ....


 Et si l’île était aussi une expérience intérieure ? lovemusic, collectif audacieux de la scène contemporaine, propose un concert pour voix, piano et électronique qui met en tension l’image d’une île harmonieuse et la réalité d’êtres humains repliés dans leur propre îlot intérieur. Les œuvres de compositeurs et compositrices – Jonathan Dove, Feliz Anne Reyes Macahis, Amadeus Regucera, Alvin Lucier, George Crumb – dessinent des mondes sonores contrastés. Point d’orgue du concert, Kingdom Animalia, création mondiale d’Héloïse Werner d’après des poèmes d’Aracelis Girmay, met en scène une nature fragile où se croisent responsabilité envers l’environnement et quête d’identité. De petits interludes, autour des textes du poète guyanais Léon-Gontran Damas, ponctuent le programme, tissant un réseau de mots entre ces îles intérieures et questionnant la place de l’eau comme vecteur de lien, de liberté, de migration, mais aussi de sujétion politique.

Insulaire archipel musical, navigation vers des terres inconnues, des sons inédits, de nouveaux territoires à découvrir en accostant sur les rives des îles utopiques de la création musicale contemporaine. Dans la frêle esquive, lovemusic dans la tempête ou dans l'accalmie, offre un récital au long cours.Le flux incessant de l'eau comme élément liquide et transparent d'atmosphères multiples.


C'est avec "Apparition"de Georges Crumb que s'amorce ce moment d'un duo voix-piano qui va ponctuer tout le récital. En profondes vocalises impressionnantes, Grace Durham de toute sa voix puissante et onctueuse se fait actrice, évoquant la nostalgie, la déception, le regret. Des tonalités quasi hispanisantes répondent au piano sous les doigts magiques de Nina Maghsoodloo qu'ils soient sur le clavier ou dans les entrailles de cet instrument devenu résonateur à cordes.Tandis que la chanteuse picore les sons comme un oiseau musicien, en alternance, la pianiste en touches légères égrène des sons inédits.Les expressions du visage, la douceur évoquée par la cantatrice, l'ampleur de sa tessiture et de ses bras épousant une carrure massive, solide, alternent avec la présence du clavier, discret ou ravageur. Des océans, des étoiles, la mort et le deuil comme leitmotiv, propos fugaces, cris dans le vide, tension et connexion à la nature comme crédo. Place à la poésie de la musique.

L'oeuvre de Jonathan Dove "Come unto thes yellow sands"fait la place belle à la voix, seule.Vibrations de la mer en fond, pour un souffle, des chuchotements discrets donnant libre cours aux fréquences de cette voix, parlée, chantée, jouée par cette actrice mélodieuse, qualité rare dans tous les contrastes de ses expressions de visage. Un glorieux cocorico fait face à une interprétation pleine d'amplitude, de force, de résonance. Alors que le bruit de l'eau dans un bocal translucide est animé par une magicienne docte, plongeant des cailloux dans le liquide qui murmure, susurre des sons aquatiques mystérieux.Bruits de marée montante à l'appui. Telle une voyante cartomancienne devant sa boule fluorescente.Beaucoup de concentration, de méditation dans cette évocation d'un monde marin: comme une île d'eau bordée d'air et de terres inconnues.

Dans "Boca chiusa" de Amadeus Julian Regucera, la voix pleure, s’essouffle, s'étouffe dans la main de la chanteuse, empêchée, entravée: elle frappe sa poitrine pour se libérer, la bande son pour amplifier l’asphyxie: voix ensevelie, engloutie par les flots comme la ville d'Ys.. Impressionnante prestation de Grace Durham, toujours expressive, joueuse et parfaite actrice d'émotions, de sensations transmissibles au public, très proche et captif, captivé, capturé par tant de sincérité sensible.

"Nothing is real"d'Alvin Lucier donne l'occasion en piano solo, à Nina Maghsoodloo de suspendre le temps, mélodique, plein de suspens. Du grave à l'aigu, c'est la quiétude, la sérénité qui se révèlent sous ses doigts agiles et véloces.


Une cafetière magique, éclairée de l'intérieur fait lampe d'Aladin, la musicienne la manipulant assise au sol.Des sons de pianos antérieurs venant animer cet objet étrange, comme une boite à musique venue d'ailleurs. L'image est belle et incongrue, surréaliste.

"La vierge de Cluny" de Feliz Anne Reyes Macahis succède à cette ambiance recueillie.Pour voix seule , la chanteuse éclairée de bleu sur son estrade, opère des vocalises audacieuses et imprévisibles à l'écoute.En récitations, en demande ou supplication parlées En invocations comme une sorte de prière décalée, démembrée en bribes de mots désarticulés, hachés, coupés court. En bégaiement et vocabulaire emprunté au religieux comme un cri, un prêche insolite et farfelu, en prêtresse, en pitié en piété.Empiétée par le rythme et le débit de la voix magistrale et implorante. Dans une langue étrange, inventée, façonnée pour ses résonances percussives. 


Encore quelques notes aquatiques de l'aquarium avec des mini cymbales plongées dans l'eau, des cailloux brassés par des mains immergées dans l'eau par la pianiste , sirène échouée sur une île déserte. Ce petit îlot d'eau magique entouré d'impalpable ether flottant comme des bulles de savon. Les images chères à Lovemusic sont toujours esthétiques, belle, à propos, épousant le sujet, emplissant l'atmosphère de lumière, de reflets.Et Finbar Hosie de la partie électroacoustique toujours au niveau des ambiances recherchées et justes.

L'oeuvre de Héloise Werner "Kingdom Animalia" fait suite à ce tableau très poétique, entremets de la soirée.Un duo vocal à cappella pour la pianiste et chanteuse qui se répondent, se doublent, se calquent, se décalquent,se décalent,s'attendent dans un accord parfait entre elles. Ceci nécessitant une écoute et une attention toute particulière de la part de chacune.


Un récitatif, un jeu d'actrice en poupe, des frappes sur le coffre du piano pour évoquer la complicité, en alternance, en décalque ou osmose. Des silences, des suspensions de rythme en discours, récit et narration pendant que le piano se laisse chatouiller, pincer, gratter de l'intérieur. Beaucoup d'inventivité, de décalages, de surprises dans cet opus de cette jeune compositrice, présente dans la salle pour honorer cette première interprétation.

Au final, c'est le retour de Georges Crumb et son "Apparition" à nouveau. La délicatesse du piano donne le ton altier et discret à l'oeuvre. Une ambiance de solitude, de regret, de nostalgie s'y dessine dans l'espace et le temps. Le doigté de l'artiste comme une immersion dans les cordes et les marteaux du piano. Dessinant de vastes plages sonores, de vastes horizons dans des intensités et volumes sonores contrastés. Attente, délectation sensuelle et charnelle d'instants musicaux hors sol. Des ondes, des courants, des vagues surgissent du clavier comme un univers fluctuant, houleux. Des bercements pour une fin très ténue de la voix qui se perd et s'éloigne de son île. On quitte cette embarcation mystérieuse qui nous a menés très loin dans des archipels , des méandres sonores inouïs, vaporeux, incertains. Lovemusic en explorateurs de nouveaux territoires dans ce programme sur mesure pour évoquer les "îles"accessibles à l'émotion, la sensibilité d'un auditoire séduit par la richesse des choix musicaux et la virtuosité des musiciennes.Une île qu'on aborde sans crainte et d'où l'on ne voudrait jamais repartir. Isola Bella, Isola dei Pescatori, on plonge dans des eaux des îles Borromées ou d'autres terres insulaires avec ravissement.

"C’est presque au bout du monde Ma barque vagabonde Errante au gré de l’onde M’y conduisit un jour

Lîle est toute petite mais la fée qui l'habite gentiment nous invite à en faire le tour" 

de Kurt Weil "Youkali"

photos robert becker

A l'Opéra du Rhin le 20 Mars dans le cadre de Arsmondo Îles 

mercredi 18 mars 2026

Lisbeth Gruwez & Maarten Van Cauwenberghe -Voetvolk - "Tempest": martial et guerrier...Sagittal.


 Belgique Solo 2025

Durant quatre mois, en 2024, Lisbeth Gruwez est partie en Thaïlande pour se former aux arts martiaux. Tempest développe cet apprentissage : une adresse en forme de flèche qu’on lui connaissait déjà – it’s going to get worse and worse and worse, my friend (2012) –, et une gestuelle nette et hyper-articulaire, multipliant les petits impacts dans l’air. Mais la chorégraphe ne fait pas leçon. Elle dépasse la recherche personnelle de la canalisation de la colère pour faire de cette émotion bien humaine une amie. Que serait une danse de la colère, passée par la maîtrise du souffle ? Une tempête dont on pourrait, comme Éole, dieu grec des vents, manipuler les éléments ? Après Penelope (2017), Gruwez n’en a pas terminé avec les figures d’oracle : ce corps où des forces a priori opposées se rencontrent. La musique de Maarten Van Cauwenberghe, cherchant à tisser les basses telluriques électro avec le scintillement métallique d’instruments entendus en Asie, accompagne cette nouvelle aventure quelque peu mystique.


Un solo, c'est un défi, un chalenge comme un rituel offert au spectateur, ici médusé par le personnage endossé par Lisbeth Gruwez. De son plan incliné en forme de triangle, elle glisse lentement happée par la pesanteur.Ses vêtements coupés en formes géométriques, noir, rouge et blanc lui attribuent des formes anguleuses. Tels des coups de sabre de dragons ou esprits japonais.Tout comme sa gestuelle mécanique, tectonique, angulaire, les segments aigus, vif argent. Elle déploie une énergie contenue, mesurée, calculée, multidirectionnelle, acerbe, coupée au cordeau. Cette inspiration des arts martiaux lui sied à merveille, sa robuste stature servie par une architecture corporelle massive. Un physique de l'emploi qui lui permet d'ancrer ses geste, de trouver son milieu et ses endroits où fléchir les jambes écartées, renverser son buste ou sa tête à l'envi. La performeuse au service d'une discipline que la danse transpose et transforme de façon percussive, la musique du fidèle partenaire Maarten Van Cauwenberghe épousant, devançant ses gestes secs, découpés, acérés. Comme une partenaire de jeu avec qui on avance et franchit les limites du possible. Un long bâton lui sert à équilibrer son numéro de funambule terrestre.La colère se canalise en libération d'énergie, en rempart autant qu'en dialogue avec sa fougueuse présence charnelle, pondérale.Physiquement très engagée, Lisbeth Gruwez plie mais ne rompt pas. Dans une mer de nuages, elle vogue ou plane au dessus d'une volée de nuages de fumigènes. En nappes vaporeuses, en couches ouatées d'où émerge notre héroïne, , éclairée comme une guerrière affutée pour un combat cinglant, tranchant, catégorique,singulier avec ses chimères.D'un petit panier, elle jette une blancheur de craie comme un semis de graines. Esthétiquement et plastiquement de toute beauté onirique, cette séquence renvoie à un imaginaire de BD, de dessins d'illustration japonais. La coiffure de la danseuse comme une parure de cérémonie martiale. Son visage s'éclaire quand elle déroule dévide un ruban de tissus rouge, comme un cordon ombilical qui trace au sol des méandres de Land Art magnifiques.Ce solo vécu de toute sa peau, de tout son corps déployé s'adoucit au final cependant magnétisé par des lumières stroboscopiques, comme des flèches tirées sur son être vivant. Des hallebardes sagittales envahissantes qui vont la faire disparaitre dans une obscurité totale. Tempête , blizzard, tsunami et souffle invisible se sont déversés durant le spectacle d'un personnage mis en scène comme dans un film d'animation, manga, dans un paysage volcanique franchement fascinant. 

Conception : Voetvolk 
Chorégraphie et performance : Lisbeth Gruwez
Musique : Maarten Van Cauwenberghe


A Pole Sud jusqu'au 18 Mars 

mardi 17 mars 2026

"Honda Romance" Vimala Pons et l'e-motion: chorégraphe des flux, plongée salvatrice dans un monde à reconquérir.


 Vimala Pons, performeuse, actrice et metteuse en scène, poursuit sa recherche sur l'équilibre et ce qui le menace. Entamant un nouveau dialogue avec la gravité, Honda Romance explore notre instabilité émotionnelle. Face à un afflux continu d'informations, à la fluctuation de nos affects et de nos pensées, la création de Vimala Pons élabore une réponse sous la forme singulière d’une traversée de deux cents émotions, accompagnée par une partition musicale pour dix interprètes, trois canons à vent et un satellite. Dans cet espace, transitent les textos jamais envoyés et les voix disparues qui refont surface dans nos messages vocaux. Entre technologie et sentiment, ce ballet mêle humour sensible, cruauté et nostalgie.

Elle fait dans l'e-motin, ce qui se meut, émeut et bouge...Alwin Nikolaïs exposait: « motion, not emotion ». Traduction: le mouvement est premier et l'émotion seconde. Le mouvement construit ce que l'émotion reçoit ...Vrombissements telluriques, vibrations sonores...Et là voilà écrasée par un satellite sur scène, énorme bestiole qui parle tout comme elle qui se débat et tente de se relever, cette énorme charge portée sur son dos. Le robot est comme une sculpture contemporaine, un Nam Jun Paik avec des écrans remplis d'images mouvantes. Trois canons à vent lui donnent la réplique, l'ébouriffent, dans une lutte contre la force physique de ses souffles puissants. Cabrée ou en phase avec cette fureur, Vimala se débat ou épouse cette épreuve.En fond de scène, un tsunami de lumières, d'icônes pour représenter un monde illuminé, allumé, dingue et sans frontières.L'effet est cinglant et impressionnant. Des quidams s'empressent de filmer avec leurs portables cet accident, cette catastrophe où un être humain risque sa vie ou va la perdre s'il n'est pas secouru.Ce petit être plombé qui s'en sort finalement et comme un papillon rebat des ailes et s'envole.Puis, seule Vimala Pons opère des transformations singulières: quelques secondes seulement pour évoquer des émotions-personnages multiples, sidérants, singuliers, hors norme comme cette performance sans faute, écrite de bout en bout. Elle est habile, mobile, futile comme un électron libre et s'en donne à corps joie dans cet exercice virtuose comme sur un ring ou dans l'arène d'un cirque. Ses acolytes la rejoignent dans un jeu de miroirs, d'entrées et de sorties du fond de scène: multiples apparitions ou disparitions expresses en un clin d'oeil avec changements de costumes ou d'accessoires. On n'est pas sans penser à "Umwelt" de Maguy Marin qui obéissait à la même magie de se qui se fait et défait en un temps record, course contre la montre en sus. Des métamorphoses transitoires, fugaces, électriques, menées à un rythme infernal: voguing ou défilé, parade en apparat tout simple.Au final, ce spectacle bien construit, dramatiquement ascensionnel est charmeur autant qu'ébouriffant, séduisant autant qu'impressionnant.  Un choeur vocal rassemble les protagonistes de cette échappée belle du monde technologique sans âme. Les chrysalides en fond de scène, comme des reliques ou vestiges de costumes, suspendus aux barres. Joli tableau final pour cette épopée picaresque des émotions perdues et retrouvées.On surnage joyeusement après cette plongée en apnée dans les abysses lumineuses d'un univers inattendu.

[Conception, écriture et mise en scène, texte et interprétation] Vimala Pons

[Avec les chanteurs et chanteuses] Sabianka Bencsik, Joseph Decange, Océane Deweirder, François Gardeil, Myriam Jarmache, Flor Paichard, Vimala Pons, Firoozeh Raeesdana, Neige Requier, Léa Trommenschlager

[Collaboration, conception, mise en scène et composition musicale] Tsirihaka Harrivel 
[Composition musicale du chœur] Rebeka Warrior

Au TNS jusqu'au 27 Mars 

lundi 16 mars 2026

"Rituel 4 : Le Grand Débat": Émilie Rousset et Louise Hémon : comme à la TV : on la re-tourne pas !

 


La voici enfin, la dernière ligne droite du marathon électoral, le combat des chef·fes. Né sous la bannière de l’ORTF, le débat de l’entre-deux-tours est un rituel politique aux règles immuables, même si le texte en diffère d’une échéance à une autre. De celui-ci, Émilie Rousset et Louise Hémon ont saisi l’essence dans un collage qui va de 1974 à 2022, d’où surgissent les grandes répliques du théâtre politico-télévisuel : « Vous n’avez pas le monopole du cœur », « Vous avez tout à fait raison, M. le Premier Ministre », « Vous êtes le candidat à plat ventre »... Mais derrière les punchlines restées dans la mémoire collective, il y a ces évolutions plus ou moins perceptibles, du débat des idées à celui des images, des mots d’une époque à ceux d’une autre.
Assis·es à la place d’un François Mitterrand et d’une Ségolène Royal, d’une Marine Le Pen et d’un Jacques Chirac se font face Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux, reprenant les phrases qui leurs sont soufflées à l’oreillette, dans un re-enactment brillant qui donne à voir la théâtralité du politique et à entendre l’esprit des époques.


Un plateau TV, un grand rideau bleu en fond de scène, deux chaises et une table design de trois mètres de long.. Deux caméras sur pieds pour ce direct, comme à la TV. Une voix off introduit le débat, le contexte et rappelle les règles du jeu. Du "grand jeu" dont les enjeux seront pour ces deux candidats à la Présidentielle, fondamentaux.Un homme, bien mis, costume cravate, strict, cheveux lissés, une femme en tailleur et talons hauts. Quoi de plus banal sauf qu'ils vont endosser toutes sortes de rôles, de personnalités du monde politique. Autour d'eux, deux caméramans-cadreurs tournent, s'affairent ou plantent leur caméras qui diffusent, projettent en direct sur deux écrans les visages de chacun des protagonistes. A tour de rôle, tranquillement, sereinement, chacun expose son projet de "redressement", de "justice sociale", bref ses désirs, ses voeux pour "redresser" la France, fédérer les énergies et non les diviser. Tout un programme qui se distribue de l'un à l'autre: ils se font face à face, nous les appréhendons à l'écran comme ces "hommes-troncs" à la télévision. Alors que le théâtre nous les dévoile de plein pied et surprend toutes leurs attitudes. Assis, puis debout quand le ton monte entre eux, les pieds sur la table quand l'atmosphère se détend, par terre ou à quatre pattes quand ça se gâte entre eux. Les caméramans les traquant et les obligeant à se plier à leur démarche professionnelle. Mais qui sont-ils ces deux là?  Tantôt arborant le discours de Mitterand avec son premier Ministre, tantôt Marine Le Pen, Sarkosy, Aubry, Chirac, Giscard D'Estaing et d'autres. Emmanuelle Lafon excelle dans le jeu du masculin, pourtant toujours femme d'affaire, politicienne maline, stratège, solide, calme se défendant selon les lois de la politesse et du respect du dialogue et du temps de parole. Lui, Laurent Poitrenaux, subtil interlocuteur qui semble avoir plus de mal à retenir ses élans, interrompant son ou sa partenaire d'émission en un duel inégal, fractionné, fracturé ou fissuré comme le monde politique.C'est drôle, parfois burlesque et comique par les attitudes physiques engagées dans cette comédie humaine, parfois grave et pleine de mimiques et d'expressions trahissant les états d'âme de chacun. Les gros plans sur les visages pour accentuer le jeu et démasquer les intentions. Du direct croustillant, coulisses du jeu politique dans un décor dépouillé comme ces bureaux de vote de dépouillement ou ces abris-isoloires d'où l'on ne voit que dépasser les pieds des électeurs. Ce "grand débat" fait mouche et touche tant il est d'actualité brûlante en ces temps d'élections municipales ou les rencontres, meetings, rassemblements et autres face à face brûlent les planches de notre quotidien. Action, on la retourne sa veste dans une ambiance bon-enfant qui met en avant dans de fameux dialogues les facéties de la démocratie en danger. Paroles, paroles ou action selon le camp, les personnalités, les opportunités. Aux urnes, citoyens! Emilie Rousset et Louise Hémon, au"sommet" de l'acte théâtral politique et engagé, plein d'humour et d'imagination scénique pour nous restituer un grand débat loufoque autant que sérieux et radical.On ne caviarde pas avec la gauche, on la soigne!Et on engloutit tout!Les grands entretiens font les bons spectacles éclairants.

Conception, mise en scène et scénographie : Émilie Rousset et Louise Hémon
Avec : Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux

 A u Maillon jusqu'au 17 Mars dans le cadre de "démocraties en jeu"