mercredi 30 septembre 2026

"Tell Tales" Aperghis au pays des merveilles

 


concert Tell Tales Tabea Zimmermann | EXAUDI Vocal Ensemble georges aperghis day

Georges Aperghis lance six voix et un alto dans une conversation musicale sans centre ni hiérarchie. L’ensemble vocal EXAUDI et l’altiste Tabea Zimmermann en font un théâtre vocal vif et joueur, livré aux détours, aux rebonds et aux surprises de l’écoute. 

Créé au festival de Donaueschingen en 2025, Tell Tales (Raconter des histoires) est une vaste polyphonie pour six voix et alto. Sous la direction de James Weeks, EXAUDI fait circuler une parole dont le sens ne se livre jamais tout à fait : les mots se décomposent sans cesse en rythmes, timbres et gestes vocaux. Tabea Zimmermann traverse ce maillage, l’harmonise ou en déplace les équilibres. D’une précision vertigineuse, la partition avance par élans, contretemps et bifurcations, jusqu’à faire de son désordre apparent une musique jubilatoire. À chacun·e de se frayer son chemin dans ce labyrinthe de voix. 

Qui ne rêve pas de se laisser conter des histoires au bord de la nuit pour découvrir et se laisser embarquer dans des mondes inconnus où le chant et le violon fabriquent des univers inouïs, proches du rêve où d'un monde sonore désincarné.Avec cette oeuvre, Aperghis ouvre des chemins vastes où chacun peut s'introduire et jouir d'espaces sonores surprenants. Les voix sont au diapason de désaccords, de combinaisons multiples, d'émission vocales hors pair. De la finesse toute en douceur à une motivation tonique plus précise, le paysage va bon train et le voyage fait sa route. Les sons se tuilent où se répondent, les timbres s'accordent ou se singularisent, l'étrangeté de la composition stricte et tirée au cordeau fait mouche. Et touche directement l'oreille en la stimulant de vibrations, de résonances peu communes. L'histoire se fabrique pour chacun entre les paroles diffuses, les sons voisins ou étrangers que l'on fréquente ainsi, le temps de faire connaissance. Aperghis, maitre des mots mis en son, mis en scène, fait pour impliquer les corps-instruments résonateurs et porteurs des chanteurs. Alors que le violon semble mener la danse ou se soustraire à une autorité naturelle salutaire. Un bain de jouvence où le confort n'est pas de mise, où les fractures tectoniques brisent l'âme de cet opus remarquable et partagé par un public secoué mais désireux de l'être.

Cette "folle journée" Aperghis, partie d'un film pour sauter dans d'autres supports-surface tels que le concert où l'ouvrage livresque de Stéphane Roth est un florilège vivant et actuel d'un auteur-compositeur fabuleux, inventeur d'un théâtre corporel musical des plus décapant et accessible. Regardez la musique se faire devant vous est une expérience unique que seul le spectacle vivant peut engendrer.

Georges Aperghis
Tell Tales (2025)
création française

EXAUDI Vocal Ensemble

soprano Juliet Fraser
mezzo-soprano Lucy Goddard
contreténor Tom Williams
ténor David de Winter
baryton Michael Hickman
basse Simon Whiteley

alto Tabea Zimmermann
direction James Weeks

Cité de la musique et de la danse dans le cadre du festival MUSICA le 30 Septembre

Georges Aperghis Day: "Double récital ": de l'audace dans des duels corps-instrument féroces!

 


Musica consacre une journée entière à Georges Aperghis. Concerts, projection et rencontre mettent en lumière la diversité d’une œuvre où musique, théâtre, voix et geste se réinventent sans cesse. Trois concerts en dessinent les contours : Tell Tales pour ensemble vocal et alto, un double récital de Marco Blaauw et Florentin Ginot et un programme porté par les étudiant·es de la Musikhochschule Basel. La projection du film documentaire Un mot d’après l’autre (2026) d’Éric Darmon éclaire son parcours et son rapport au langage, tandis que cette journée voit aussi la parution de Composer avec langues (Éditions MF), livre d’entretiens avec Stéphane Roth. 

Ce double récital explore différentes facettes de l’écriture de Georges Aperghis, pionnier du langage instrumental comme geste dramatique. Dans Obstinate (2017-2018), la contrebasse devient corps en tension, engagée dans un solo incisif. Black Light (2019) ouvre un champ de résonances sombres, entre scordaturas et harmoniques profondes. Enfin, Trompe-oreille (2026), pour trompette et électronique, prend la forme d’un rituel sonore où l’instrumentiste convoque des mondes multiples, humains et animaux, avec une intensité quasi chamanique.

Georges Aperghis Black Light (2019)

La contrebasse est partenaire et complice de l'instrumentiste qui fait corps avec elle et la fait sourdre de sonorités basses, contraintes d'écriture du compositeur. Elle mugit, hurle, émet des grincements et grognements dignes d'un animal et les sons inédits se déversent dans une dextérité qui n'appartient qu'à Florentin Ginot.Maitre en la manière de faire sonner son instrument de crissements et autres sons invraisemblables.

Georges Aperghis Obstinate (2017-2018) 

Avec cette oeuvre, c'est  une lutte, un combat fraternel entre deux partenaires qui s'opposent ou se relient ou le ton monte et s''envenime au fur et à mesure. Qui l'emportera dans cette énergie où résiste l'instrument où l'interprète se donne à fond, s'engage physiquement comme sur un ring.La contrebasse devient une masse de bois et de métal à conquérir, la confrontation avec le corps de l'artiste devient spectaculaire et la communion opère.

Georges Aperghis  Trompe-oreille (2026)

Quel charme et quelle poésie dans cette oeuvre où la trompette se transforme en hydre à deux têtes, en sirène à deux queues. L'esthétique de l'instrument ainsi trafiqué, comme embouché, le rend étrange, gentiment monstrueux ou ludique comme on voudra. Marco Blaauw en fait un jouet extraordinaire et les sons qu'il en soutire prennent une coloration extravagante, désopilante. Cette désobéissance esthétique et sonore est du plus bel effet iconoclaste et révolutionnaire. Indiscipliné, ce couple improbable est du tonnerre et Aperghis se joue des embuches en détournant les failles et dissonances de cet instrument monstrueux pour une grande surprise musicale à voir absolument pour en comprendre les sources sonores. Une fois de plus, un spectacle à part entière où l'interprète s'expose autant que sa progéniture instrumentale. Encore du neuf, toujours du neuf et de l'audace très contrôlée pour cet indisciplinaire compositeur hors norme. Un pince oreilles comme un bâillon très honnête, une mitraillette de sons métalliques foudroyants.

trompette Marco Blaauw
contrebasse Florentin Ginot
électronique Ircam Dionysios Papanikolaou

le 30 Septembre Salle de la Bourse dans le cadre du festival Musica 

 

concert "Zig Bang" Zone expérimentale : Georges Aperghis sur la planète des sons.

 


concert Zig Bang Zone expérimentale georges aperghis day

Zone expérimentale — formation des étudiant·es de Sonic Space, département de musique contemporaine de la Musikhochschule Basel — propose un parcours à travers quelques pièces de musique de chambre de Georges Aperghis. À l’image de Zig Bang, où mots, souffles et sons se percutent et se recomposent, le compositeur brouille la frontière entre langage et musique. Une écriture vive et mobile, née du jeu, du geste et de l’écoute, portée par une nouvelle génération d’interprètes.

Le concert fut un régal autant pour les yeux que pour les oreilles qui n'ont pas de paupière heureusement pour fermer les écoutilles!Un théâtre de geste vocal où les corps des musiciens-interprètes sont investis totalement dans une mise en scène digne d'une chorégraphie pensée de Mathilde Monnier ou Philippe Decouflé.Tout démarre par une interprétation physique et vocale du groupe, aligné qui tremble, oscille et vacille: l'effet est comique, léger et tout frétille, titillé par des jeux de son, de mimique et c'est déjà tout le talent de ces musiciens-comédiens-danseurs qui affleure. L'écriture de Georges Aperghis invite à cette théâtralisation subtile, esquissée faite de tout petit rien, de détails de postures, d'allures changeantes, de mimiques qui sus-surent et perlent des sons qui émanent des lèvres, des corps. Eux même instruments percussifs et résonnants.qui irradient du son, du souffle tenu ou virulent. Les positions des interprètes varient selon chaque oeuvre, duo violon-voix, trio vent-piano-violon. En bref le concert est vibrations, langage vocal inédit du bout des lèvres qui rend attentif à d'autres sens que celui de mots connus. Invention pure pour le plaisir du regard et de l'écoute. Les pièces sont courtes comme des nouvelles, des petits formats de chambre sur mesure.Le summum où quatre interprètes s'attellent au piano, couchés, les pieds sur le clavier, les langues déliées pour un opus singulier, très visuel: à huit pieds et non à quatre mains! Sur un banc c'est le jeu des chaises musicales pour cinq garçons dans le vent des bruitages vocaux, des attitudes burlesques suspendues de courts silences pleins de suspens donc de suspension ou en apnée vocale.Beaucoup d'humour pour ce concert où la virtuosité de l’écriture fait face à une interprétation spectaculaire de haute volée, de haute voltige.L'intelligence des corps au service d'une musique façonnée pour être vivante, vécue, regardée en totale empathie avec les performances de ces neuf jeunes artiste complets!Dont une chanteuse à la voix et aux intonations merveilleuses issues d'une partition de haute voltige pour circassienne vocale aguerrie et galvanisée par le jeu de sa pensée musicale en mouvement.Le groupe Zone Expérimentale comme un poisson dans l'eau de source de ce répertoire, fontaine de jouvence.Ko Chaoming, chorégraphe émérite de cette mise en place en émotions musicales si émouvantes.On se déplace, on se décale comme pour tanguer sur une solide embarcation dans le flot ou le tumulte musical programmé. A la mesure et sur mesure pour ces jeunes talents en plein épanouissement jouissif.

Georges Aperghis
Trio Funambule (2015)

Georges Aperghis
Rasch (2001)

Georges Aperghis
Zig Bang (2004)

Rebecca Saunders
Did you picture my face ? (2025)

Georges Aperghis
Crosswind (1997)

Zone expérimentale

performance Pol Cabrera Plaza, Maayan Gabel, Clara Gonçalves, Florian Grand, Peerasathe Kahasatian, Boldizsár Kovács, Nikolai Kushnir, Ryan Jung, Maud Niklas

mise en scène (Zig Bang) Ko Chaoming

le 30 Septembre HEAR dans le cadre du festival MUSICA

samedi 26 septembre 2026

"The Curing Line": un opéra au souffle réparateur et salvateur

 


opéra:The Curing Line Michael Gallen prospective irlande

Et si guérir n’était pas apaiser, mais réveiller ? Avec The Curing Line, Michael Gallen imagine un opéra traversé de forces contraires, où les savoirs anciens rencontrent l’urgence d’un présent électrique.

À travers Cora, jeune femme dépositaire d’un don ancestral qu’elle ne parvient plus à exercer, The Curing Line interroge sa transmission, sa possible disparition et ce qu’il advient d’une société qui perd la capacité à prendre soin d’elle-même. Autour d’elle, un collectif d’interprètes aux qualités multiples (jeu, chant, instrument), venus de l’opéra, des musiques traditionnelles, de la pop et de la création contemporaine, donne corps à cette histoire à plusieurs voix. S’ajoute sur scène les résonances du sean-nós — chant irlandais très ornementé — que Gallen associe à des motifs incantatoires, à des sonorités industrielles et aux pulsations du corps. Un spectacle engagé et vibrant, où la guérison devient affaire de mémoire, de communauté et de transformation.

The Curing Line (2026)
création française

Un opéra contemporain est toujours à signaler comme un événement à saluer, unique, rare et donc précieux. Celui de Michael Gallen en fait largement partie par toutes les qualités requises pour une telle entreprise. Le livret est dense et l'intrigue haletante, ancrée dans la tradition narrative autant que musicale de l’Irlande. Une fable sur la guérison, les us et coutumes ancestraux de guérison entre magie, magnétisme et autres recettes de bonheur retrouvé. Cora en est l'heroine, bordée de deux comparses aux voix phénoménales de puissance, justesse, équilibre des timbres. Se fondant dans la masse orchestrale des instrumentistes et du choeur. Une oeuvre complexe, compacte et pleine de rebondissements, dynamisant une mise en scène cernée par deux pans de murs colorés: deux montagnes à franchir ou une métaphore plasticienne de ces poumons évoqués dans l'intrigue. Car cet oeuvre ne manque ni de souffle, ni de respiration, traitant des maladies de ces organes essentiel à la vie: du premier cri au dernier souffle c'est bien la cage thoracique qui draine et nourrit l'ensemble de ces corps chantant, devant nous, proches et éclairés par la magie des tons ocres, rougeoyants. Les actrices-chanteuses y sont rayonnantes . Amy Ní Fhearraigh, Sarah Shine se partagent le plateau avec fougue et verve, passionnées par cette légende, conte de fée irlandais aux accents très contemporains.Alors que le père disparu hante la scène tel un Monsieur Loyal haranguant le public. L'opéra ne serait rien sans la présence du piano, partition qui se trame en entrelacs complexes dans la formation initiale des instrumentistes. On vit dans le suspens et l'empathie cet opus qui soigne et entretient notre écoute, notre vision d'une culture traditionnelle qui interroge les sujets contemporains avec sensibilité et respect. Une légende bien vivante et incarnée par un ensemble très cohérent et soudé dans une musicalité pleine de rebonds. A plein poumons, au souffle large dont les textes et répliques ne manquent ni d'audace, ni d’intérêt sonore. Les corbeaux sont de retour pour illustrer mystères et fantaisie d'un univers irlandais profond, sorti des tourbes et des croyances: un terroir musical riche et fertile à cultiver pour de bons crus "opérationnels" et "opératoires" de toute grandeur et beauté.

composition, mise en scène, livret Michael Gallen
livret Annemarie Ní Churreáin
mise en scène, création vidéo Shawn Fitzgerald Ahern
création vidéo Laura Rainsford
scénographie, costumes Pai Rathaya
création sonore Simon Cullen
création lumière Yukiko Yoshimoto

direction Clara Baget
soprano Amy Ní Fhearraigh, Sarah Shine
batterie, cor, trompette, voix Romain Bly
clarinette, clarinette basse, voix Joséphine Besançon
contrebasse, guitare basse, voix Caimin Gilmore
violon, alto, voix Maria Ryan
piano, harpe celtique, flûte irlandaise, voix Oisín Walsh-Peelo
Choeur de Chambre de l’Université de Strasbourg
chef de choeur Yann Lauras
interprète à l’écran Colm Breathnach, Ruth McGill, Aaron O’Hare

 

Présenté avec l'Opéra du Rhin A la cité de la musique et de la danse 26 et 27 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

 

"Irish Rising": Crash Ensemble : un florilège irlandais remarquable pour une ballade fabuleuse: insurrection ou codicille?

 


Irish Rising

Crash Ensemble | Michael Gallen | Natalia Beylis | Caoimhín Ó Raghallaigh | Rachael Lavelle | Michelle O’Rourke

Une grande soirée pour prendre le pouls de l’Irlande musicale d’aujourd’hui : une scène en mouvement, portée par le Crash Ensemble et des artistes qui relient traditions orales, écritures contemporaines, formes électroniques et songs.

Marquée par une histoire heurtée et par un rapport toujours vivant aux traditions, la création irlandaise contemporaine affirme aujourd’hui une vitalité singulière. Autour du Crash Ensemble, formation emblématique de la scène dublinoise, cette grande soirée réunit plusieurs figures majeures d’une génération qui déplace les lignes. Le violon de Caoimhín Ó Raghallaigh fait entendre une tradition instrumentale traversée par l’expérimentation, tandis que Natalia Beylis ouvre un territoire plus spectral. En amont de son opéra The Curing Line, Michael Gallen révèle son versant songwriter, Michelle O’Rourke porte la voix vers des zones plus intimes et Rachael Lavelle brouille les contours de la pop, de l’électronique et de la performance. Une soirée pour entendre l’Irlande dans ses frottements, ses marges et ses métamorphoses.


"Un oranger sur le sol irlandais, On ne le verra jamais. Mais dans mes bras, quelqu'un d'autre que toi,
Jamais on ne le verra..... " Alors que va-t-on entendre durant cette soirée exceptionnelle au Temple ST Paul, creuset de toutes les expériences musicales, berceau pour le festival Musica de nouveautés, d'audace en matière de création sonore et d'espaces à conquérir. Le public est lui toujours curieux et avide de découverte, pluri-générationnel et attentif.
 
On démarre par un bel ensemble de cordes, de vents, composition du Crash Ensemble,Ed Bennett, oeuvre dense et chamarrée, vive et déjà surprenante de par la solidité affichée de l'écriture rythmique et phonique.

Succède dans ce bel espace Caoimhín Ó Raghallaigh, au violon: un moment de grâce où immergé parmi les auditeurs l'artiste fait don d'un lié, d'une agilité remarquable pour égrener, toucher, caresser son instrument soliste au coeur de l'église. La solitude est reine et émeut, la proximité façonne une écoute, une attitude concentrée inédite.

Du Crash Ensemble, Ann Cleare, fiáin (2017) affiche une verve tonique bordée de trombones, cordes et voix où la chanteuse rivalise de tonalités audacieuses et d'un volume, d'une puissance au timbre d'alto, tessiture en phase avec l'oeuvre qui se déroule dans un joyeux tohu bohu musical.

Michael Gallen,au piano succde en soliste, voix et instrument pour trois ballades très personnelles aux accents souverains de mélancolie, de douceur très touchante.

De Michelle O'Rourke, du Crash ensemble avec Andrew Hamilton, Music for people who like art (2009) on déguste les accents furibonds autant que la voix douce de la chanteuse tout de rouge vêtue, gracieuse et solide interprète espiègle et joueuse.

Natalia Beylis, orgue enchante et propulse la musique dans l'immense espace de l'église pour un recueillement plein de bonheur et de vibrations fertiles

Encore une composition du Crash Ensemble de Dónal Sarsfield, The Snare piece (2013) pour signifier que le répertoire est prolixe et ambitieux: batterie et chant pour inoder l'espace de sonorités inédites.

Rachael Lavelle & Crash Ensemble au final pour clore cette soirée unique aux accents parfois folkloriques puisés dans la tradition musicale irlandaise autant que dans une écriture révolutionnaire de la musique d'aujourd'hui. Une soirée "lever" de rideau irlandaise comme un soulèvement dans la composition musicale.

programmé avec Kate Ellis, violoncelliste et directrice artistique du Crash Ensemble

supported by Culture Ireland

A l'Eglise ST Paul le 25 Septembre 

jeudi 24 septembre 2026

"La force de l'âge": journal filmé, "sous la peau"d'une création d'Angelin Preljocaj: carton vermeil pour Terpsichore en soulèvement.


 Pour la première fois, le célèbre chorégraphe Angelin Preljocaj compose la distribution exclusivement d'amateurs... de plus de 65 ans. Pendant deux mois, huit seniors sélectionnés parmi 300 candidats vont s’entraîner durement, six heures par jour, pour relever un florilège de défis : combattre les idées reçues sur le vieillissement et la sexualité, dompter leurs corps meurtris, apprivoiser leurs failles. Autant d’épreuves qu'ils doivent toutes et tous surmonter, afin de monter sur scène et y briller le jour de la Première au théâtre National de Chaillot à Paris. 

"Ce que je ne voudrais pas, c’est qu’à la fin, quelqu’un dise : “J’ai vu un spectacle avec des vieux.” Je veux qu’il dise : “J’ai vu un spectacle avec des interprètes époustouflants et, en plus, ils sont âgés” » Angelin Preljocaj, chorégraphe.

Monter un spectacle avec une troupe de huit danseurs tous âgés de plus de 65 ans. Derrière ce pari artistique un peu fou, le chorégraphe Angelin Preljocaj. De la douleur au plaisir, des doutes à la confiance retrouvée, la réalisatrice Valérie Müller met en lumière ces corps dansants et vieillissants portés par une force et un éternel désir de vie. Dans ce documentaire sensible, « La Force de l’âge » se révèle dans toute sa grâce... Ils sont plus de 300 à venir passer le casting hors norme qui va désigner les interprètes du nouveau spectacle du chorégraphe Angelin Preljocaj. Ces candidats singuliers ont tous plus de 65 ans sans limite d’âge au-delà. Pour les huit sélectionnés, l’enjeu est fort. Mais le désir de dépasser les convenances de leur âge porte chacun des interprètes qui outrepassent peu à peu les idées reçues liées à la vieillesse.


Des visages inquiets, impatients, des corps qui se délivrent à l'écran et expriment joie ou déception de ne pas être reçus pour le projet de film..Ca démarre dans le mouvement, l'expression, et déjà une certaine complicité avec les protagonistes de cette expérience hors pair. On connait les versions pour danseurs âgés de Kontak Hof de Pina Bausch, mais rien à voir avec ces deux mois de répétition dans la lumière solaire du "Pavillon Noir", la niche d'Angelin bâtie de concert avec Rudy Ricciotti. Un espace partagé cette fois pour accueillir les huit "séniors" du casting drastique fondé sur la personnalité des hommes et femmes qui vont construire l'aventure. Très vite Angelin capte que les capacités physiques de bon nombre n'atteignent pas toujours ses voeux et souhaits d'écriture chorégraphique. Belle séquence où les corps à terre ne parviennent pas à tisser spontanément des entrelacs et postures rêvées. Des doutes mais jamais de capitulation pour chacun, filmé dans son plus simple appareil: le corps dansant tel qu'il le peut et le souhaite sans souffrance ni abus de performances.Le visage apaisant et lumineux de Preljocaj déborde de bienveillance et d'humanité: quasi méthode "humanitude" que de considérer l'autre dans sa plénitude, ses capacités, ses voeux de grandir dans une expérience inédite, cadeau très apprécié par chacun.

On y sourit, on y danse surtout, imprégné des consignes très précises et volontaires du chorégraphe attelé autant au bien-être qu'à la rigueur de l’exécution des pas, du respect des rythmes.Le bonheur est dans le studio, dans la lumière de ce Pavillon Noir berceau et niche du projet. C'est le temps des interviews très préparés de Valérie Muller, immergée au centre de cette communauté, comme second écrivain et auteur de ce projet; un spectacle, un film comme mémoire vive et cinématographique de ce geste de bâtisseur de rêve de Preljocaj. Chacun y confie ses doutes, ses émotions, ses envies, ses réactions vis à vis des propositions du chorégraphe: la partie très sensuelle du documentaire serait celle des aveux et de la danse de ces personnes "âgées", sénior très consolables de l'usure ou du vieillissement des facultés corporelles comme de mémorisation des gestes enchainés.Très belle approche de la réalisatrice qui magnifie les corps dansant comme des sources d'énergie, de douceur, de lenteur amoureuse chère à Angelin. On songe à "Liqueur de chair", élixir d'amour parfait d'une clepsydre distillant la sensualité ou à "Annonciation" tant la grâce et la séduction perlent du souffle et de la présence des danseurs à l'écran. Le cadreur Thibault Delavigne en serait bien responsable! Ce film passionnant à l'écriture dynamique et rythmique épousant les mouvements, les paroles, s'inscrit dans une catégorie à inventer: journal intime d'une création, envers du décor, coulisses de l'exploit ou simple nouvelle littéraire kinésiologique de rare qualité: autant appréciée par les néophytes que les "savants érudits" du monde de la danse. Une ode au beau sans cliché ni canon esthétique, un projet ambitieux qui propulse des destinées personnelles vers un nirvana, un Eldorado cher à Angelin Preljocaj, peintre et combattant de la danse. La danse est un art de combat pour tous et l'engagement émane de ce document comme le fer de lance de création, de la compagnie chorégraphique ici constituée pour aller jusque sur les planches du Théâtre National de la Danse de Chaillot, en costumes extravagants si seyants à leur jeunesse! 

"Avant qu'elle ne fonde sur nous, la vieillesse est une chose qui ne concerne que les autres"

« Pour la société, la vieillesse apparaît comme une sorte de secret honteux dont il est indécent de parler. » Simone de Beauvoir dans "La force de l'âge" 

Et de surcroit,Valérie Muller, compagne de ce combat, était présente pour la projection au MAMCS dans le cadre de l'exposition actuelle sur la représentation de l'Age mur en art:"Le temps retourné. Au fil des âges de la vie"

Le 22 septembre organisé par le MAMCS ET le Lieu Documentaire 

 

pour mémoire sur mon blog....

Succède "Birthday Party" de Angelin Preljocaj: Happy Hours des corps jouissifs!

Ils sont huit, en position frontale, "déguisés" comme pour un anniversaire, une soirée de carnaval ou un après-midi festif pour enfants au McDo. Pas de confusion possible: ils vont s'amuser, nous amuser de mimiques, de poses, d'attitudes ou postures incroyables. Qui songerait à leur âge si on ne nous avait prévenu que des personnes "âgées" allaient évoluer sur scène. Car ces séniors sont de toute intelligence corporelle et si l'on peut cependant observer qu'un geste ne s'étire pas jusqu'au bout de possession de capacités antérieures, on va direct au delà des critères canoniques pour aller à l'essentiel: l'essence du mouvement: l'énergie, l'engagement, la poésie de la chorégraphie taillée sur mesure pour ces "modèles" de sincérité, de justesse. Pas de performance, ni de m'as-tu vu . On y danse en ligne frontale, en bloc vociférant sur une musique "soviétique" arborant le travail, le stakhanovisme à la légère. C'est drôle et courageux. Et fascinant par l'aisance de tous, rythmiquement à l'unisson, à l'écoute comme dans une danse chorale d'antan.A la Laban, cette bande des huit opère et séduit. Un très beau solo d'une danseuse à la ligne filiforme "idéale", des duos hommes-femmes à la présente bluffante et le tour est joué.Que racontent ces interprètes au corps qui ne ment pas sinon la grâce d'habiter un rôle, une musique, une communauté dansante qui jouit de son énergie singulière. Celle d'un opus respectable et respectueux d'une mémoire corporelle sidérante qui bafoue tout cliché sur la perte ou le vieillissement. Ici perdre, c'est gagner au jeu du miracle des années qui passent et n’effacent pas l'essentiel: la rareté, l'incongru, la fragilité, l'agilité. Bref la sincérité et jamais de cachotterie ni de mascarade pour cet "anniversaire" réjouissant une "over dance" qui ne tue pas mais ressuscite des talents cachés ou enfouis pour le meilleur.De quoi rentrer en danse comme un sacerdoce éternel, une longévité à cultiver comme Candide en un jardin où la danse est "art de combat" avec le corps que l'on s'est façonné, que l'on habite en diable pour défier le temps, l'empreinte, les marques, les rides que l'on voudrait bien nous imposer mercantilement! Séniors, je vous aime et vous chéris au plus profond de la peau, des plis et replis baroques de votre destinée à grandir et approfondir le sens de la Danse.

Au Théâtre National de la Danse" jusqu'au 23 Février

 

mercredi 23 septembre 2026

"Hunter" Liesa Van der Aa : la main au panier ou la chasse à courre d'idées.

 

Hunter Liesa Van der Aa | Ensemble B O D I E S

S’appuyant sur l’album Homogenic de Björk comme matrice — et notamment sur le titre « Hunter », dont elle reprend l’élan de traque et de tension — la création de Liesa Van der Aa prend la forme d’un dispositif scénique entre concert, performance et théâtre. Sur un terrain de basket, huit chanteuses composent une équipe soumise à des règles, des injonctions et une pression constante. Polyphonies a cappella, beats électroniques et gestes collectifs structurent cette « partie » où se rejouent discipline, contrôle et adhésion au groupe. Entre répétition et tension, la pièce fait apparaître les mécanismes d’un monde où il faut tenir coûte que coûte, être performant·e, ne jamais faillir — jusqu’au point de rupture.


Hunter
(2025) création française d'après Björk, Homogenic (1997) 


Mettre la main au panier et s'atteler à composer une ode chantée au basket, pourquoi pas se lancer et trouver un pilote pour coacher le tout: une équipe de chanteuses accoutrées en collégiennes défroquées ne sachant pas trop où donner du pied ni de la tête. Alors on y va de bon gré sur cette surface divisée au sol par rayures et couleurs, évoquant la salle de sport déjà évoquée par des bruits intérieurs propres aux univers du stade. Dans le bain en compagnie de la coach tout de blanc vêtue et de la cheffe d'orchestre au pupitre.On y apprend les règles et la conduite morale et sportive d'un sport d'équipe sur une bande défilante alors que les huit interprètes se prêtent à un jeu vocal fait de canons, de rebonds, de ricochets qui font flop. Tout va de guingois sans fil conducteur ni dramaturgie apparente avec quelques bribes et volonté de narration juste le temps de la mi-temps qui parait durer des siècles de vacuité. Et pourtant le sujet n'aurait pas manqué de piquant et les intentions sont bonnes. Musique et sport, match nul, musique et chorégraphie, carton rouge! La balle au bond dans le panier à salades mal égoutté et l'on compte les points: qui va l'emporter pour ce match improbable entre rythme et vocalises, entre gestes mimétiques et "choré" tracée comme au collège par le Ministère de la jeunesse et des sports.Tir manqué pour cette chasse au chasseur sachant chasser... Liesa Van der Aa, arbitre maitrisant le tout de A à Z, cheffe perturbée sur le plateau qui rend sa baguette magique le temps d'une pause : on attendait autre chose, une Terpsichore en basket digne d'un match entre musique, chant et sport pour des rives olympiques plus fertiles.
 
composition, direction musicale, livret, arrangements Liesa Van der Aa
arrangements Boris Van Overschee, Rocco Segers
chorégraphie Jacquelyn Elder
dramaturgie Naomi Beeldens, Anne van de Wetering
scénographie Bert Depuydt
costumes Wim Muyllaert
assistanat à la mise en scène, direction de production Cara Freitag

Ensemble B O D I E S

Trinidad Doherty
Tara Nome Doyle
Erika Emerson
Kat Frankie
Barbara Greshake
Jenniffer Kae
Anna-Lucia Rupp
Liza Wolowicz

Liesa Van der Aa
Naomi Beeldens


 Au Maillon les 23 et 24 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

"Paradis plage une vie comme dans du miel"de Kenza Berrada: sous les pavés....les cheikhat


 « Benti », qui vit à l'étranger, rentre régulièrement au Maroc. Mais, cette fois, c'est pour se marier. Dans ses valises, l’épaisseur d’un non-dit qui déborde jusque dans les formules du swab et les recoins du salon bourgeois où se déploie le mythe familial depuis plusieurs générations. Difficilement traduisible en français, le swab symbolise, dans la société marocaine, aussi bien les bonnes manières qu'un art de vivre millénaire, un code à double tranchant créant l'hospitalité autant que le refoulement. Car, entre un frère et une sœur, un spectre qui menace de tout fissurer hante cette famille parfaite. Kenza Berrada, metteuse en scène et comédienne, brosse un tableau subtil des silences qui précèdent la tempête et de la nostalgie d’une splendeur enfuie, dans ce milieu social qu’elle connaît de l’intérieur. Elle nous fait ressentir toutes les nuances de la aïta (littéralement, le « cri ») dont l’interprétation est confiée à un ensemble masculin en caftans étincelants et perruques chatoyantes, le Kabareh Cheikhats. Dans leurs danses et leurs chants, quelque chose se redresse, et le temps perdu se rattrape pour libérer les corps.

Le sujet est brûlant et d'actualité:l'inceste et son déni, l'enfouissement des aveux ou témoignages, l'impossibilité d'en parler. sa transposition dans une société marocaine bourgeoise nichée au sein d'un salon cosy de velours ou de matières enveloppantes et rassurantes. L'irresponsabilité va générer toute une évocation scénique des postures et attitudes que chacun va adopter dans cette fosse à secrets de famille, à mensonge, à déni organisé. Le cri de ces femmes, les "cheikhat" va être le fil conducteur, le fil d'Ariane de tous les tableaux, de toutes les scènes de ce paysage pourtant chatoyant et plein de verve colorée, séduisante. Sous les pavés, l'horreur se dessine et se dévoile par le truchement d'un jeu aiguisé, aigu des chanteurs et performeurs du groupe vocal "Kabareh Cheikhat", un groupe d'hommes marocains qui vivent au Maroc et portent en eux traditions, mystères et secrets de tables.Ces femmes qui crient à la place de toutes celles qui ne crient pas. Se casser les cordes vocales pour crier et exister, transmettre colère et désespoir, révolte ou soulèvement. Cette petite société navigue dans des décors changeants, espaces ouverts ou fermés, bordés de rouge orangé comme une matrice enrobante qui protège, dissimule, évacue ou efface les traces des drames internes d'une tribu familiale hélas familière à un milieu social ancré dans les mensonges, dans l'oubli qui occulte le principal: l'attitude, les postures physiques, mentales et morale d'une horde qui malmène les siens, les fait se taire, enterrer les conflits et soudoyer les plus forts pour occulter la vérité. Les corps des interprètes sont façonnés par ce contexte qui pourrait nous paraitre lointain, "exotique" et plein de parures, d'artifices, de costumes rutilants évoquant le charme, la futilité, le laisser faire, laisser passer d'un cercle familial toxique et malfaisant. Les chants, les voix de ces cheikhat faites hommes dissimulent des conditions sociales drastiques et ces figures deviennent emblèmes du mutisme, du droit de réserve de tous les acteurs complices de l'hypocritie et du déni. Espace de réconciliation plus que de réparation, le théâtre-vérité de Kenza Berrada est chorégraphique, tracé au cordeau d'une mise en scène animée, joviale autant que cruelle.et cette autrice danse de façon mécanique et convulsive, l'enfermement, le carcan, la difficulté d'être et de porter les traces d'un crime dans son corps. L'inceste y est ainsi visible et palpable, incarné par ce personnage étrange, dégenré qui sillonne le plateau de convulsions, de gestes tétaniques qui entravent la bonne marche-démarche de cette héroïne malgré elle. La danse libératrice ou effet de levier pour suporter, engranger le mal fait au corps et à l'âme? En tout cas jamais déversoir et prétexte à une violence transmise mal digérée.La musique percussive, tonique nous informe, nous pétrifie aussi par ces accents abruptes qui simulent la douleur, l'oppression, la mascarade qui n'est pas carnavalesque mais bien au contraire à peine caricature de la réalité. Le chant militant, les rythmes transcendent une réalité poignante, sociale et imbibe tout le spectacle de cris, de notes de musique vocale sidérantes. C'est toute l'histoire du Maroc autant que du monde féminin qui ici transpire et s'expose dans une passionnante exposition d'us et coutumes revisités pour dénoncer autant qu'expliquer la révolte de ces cheikhat issu d'un monde patriarcal oppressant. Matriarcat de fortune, riche et fertile en paillettes et falbalas cachant, masquant la cruauté des relations intra-familiales désavouées mais pas encore effacées du tableau omnipotent de la masculinité impérative et imposante. La mariée enfermée, emprisonnée dans sa cage dorée en serait une icône incontournable, résumé de cet opus, opéra de chambre close de toute sagacité.

 

[Texte et mise en scène] Kenza Berrada

[Avec] le Kabareh Cheikhats : Amine Naouni الشيخة وردة الحداوية موالت الحمر, Ali Lamaadli الشيخة العالية, Ghassan Elhakim الشيخة حورية العوّ امة, El Mostafa Boutankite الشيخة مصطفى, Walid Rakik الشيخة العويتقة ڤيرجين
et Kenza Berrada

Au TNS jusqu'au 2 Octobre dans le cadre du festival MUSICA 

dimanche 20 septembre 2026

Roomful of Teeth: Alyssa Regent | Florent Ghys | Caroline Shaw : sur la bonne voix lactée

 


 concert Roomful of Teeth Alyssa Regent | Florent Ghys | Caroline Shaw

Deux créations mondiales et une œuvre déjà culte : Roomful of Teeth fait dialoguer Alyssa Regent, Florent Ghys et Caroline Shaw dans un programme qui célèbre la voix comme matière dramatique, rythmique, collective.

Dans Rumors of War, Alyssa Regent met en jeu les tensions entre doute, désir d’affirmation et recherche d’apaisement. Le dialogue entre solistes et chœur y devient un théâtre intérieur, traversé par l’inquiétude autant que par l’élan de réconciliation. Florent Ghys aborde la création vocale par un tout autre versant : Gourmandise transforme interjections, onomatopées et sons du quotidien, typiques de la langue française, en une partition ludique, précise et soutenue par un dispositif vidéo. En regard, la Partita for 8 voices de Caroline Shaw, œuvre devenue emblématique pour Roomful of Teeth, déploie une virtuosité rythmique et une énergie chorale irrésistible.

Alyssa Regent Rumors of War (2026) création 

Ils sont huit interprètes au plateau en position frontale et vont peu à peu installer une ambiance sonore pleine de rebondissements entre onomatopées, bribes d'élocution verbale fragmentée ou petites intonations très judicieusement réparties, orchestrées dans une rythmique incontournable de précision. En rebonds, en ricochets, en cascades ou isolés; les sons émis par les voix des femmes dans la gamme du soprano léger. Les hommes bordent le tout en s'immisçant dans les fissures et failles du rythme toujours changeant.Le texte issu des poèmes de Sylvia Plath perle et suinte de toutes les sources de chaque voix dirigées par une infernale composition complexe et virtuose.L'esprit "ruche" issu de cette communauté à la langue inventée le SILT, sourd et s'épanche en autant de lignes sonores qui s'entrelacent et se mêlent. L'atmosphère se charge d'intensité, d'un modeste déploiement à une virulente interprétation fusionnelle emplie de sons marginaux et éclectiques. L'oeuvre de Alyssa Regent est sombre et lumineuse, contrastée, pleine de suspens et d'intensité: un opus guerrier fertile et intempestif.


Florent Ghys Gourmandise (2026) création

Gourmand sera le leitmotiv récurent en ouverture de ce glossaire vocal tonitruant et subtil, renforcé par des images vidéographiées de toute pertinence rythmique. Chacun sa part du gâteau pour cette gourmandise vocale qui égrène toutes les façons possibles de prononcer, d'énoncer ce vocable délicieux évoquant le gout, l'odeur, l’odorat. Puis huit figures paraissent à l'écran, huit notes de musique, chacune prononçant un son, murmurant une onomatopée ou utilisant des interjections voisines des mots et s'y substituant. On respire et inspire avec les interprètes qui se démultiplient sur l'écran comme des échos de sons en mise en abime. Du Jean Christophe Averty actualisé. Plastiquement très belle, cette iconographie vidéo se déplace, s'agrandit, se déploie, se démultiplie alors que les huit chanteurs brodent et tissent simultanément un parterre sonore inédit. Une "mama" apparait à l'écran, cuisinière des interjections communes et banales qui prennent ici un relief sonore inédit. On hèle une personne, on s'étonne avec des "bruits de bouche" plutôt qu'avec des mots et le burlesque s'affiche, jovial et joyeux dans cette création originale. Sans être qualifiée de "savante"cette gourmandise, amuse bouche comme une entrée apéritive dans l'univers de Florent Ghys, est gouleyante et savoureuse. 


Pleine de charme et d'humour, de sons quotidiens magnifiés par une composition sur vitaminée par les interprètes. Les mots sonores à la bouche, les images vertigineuses de visages s'adonnant à la verbalisation pour charpente et fondamentaux de la communication orale, chantée!

Caroline Shaw Partita for 8 voices (2009-2012) 

Voici venir le tour de Caroline Shaw pour une flamboyante interprétation de cet opus culte redécouvert à l'occasion de la venue de la formation vocale.La voix est reine, performative et performante et se déploie sous le souffle, le murmure, l’éruption de sons inédits très fouillés. Les chanteurs s'adonnent à un jeu ludique autant que virtuose de l'unisson, du désordre, de la compétitivité des inventions les unes envers les autres. Surprises, éclats de voix, onomatopées efficaces et versatiles, tout est réfléchi autant que spontané dans la réception auditive de cet opus culte. Un "tube" du genre minimaliste très charnel et sensuel, proche d'une esquisse dansée et voisine d'un graphisme à la Sol LeWitt. Le ton monte, l'espace s'emplit de convulsions fortes et amplifiées par ce choeur exemplaire de justesse et de rigueur rythmique. Une performance où le tout petit rien devient tsunami gigantesque, ou l'infime susurrement se transforme en brise-glace foudroyant, véhicule pour passage obligé  se frayant un chemin dans la complexité de cette composition aux allures pourtant légères et bienfaisantes.

Un programme qui ne manque ni de souffle ni d'audace pour voyager au pays des merveilles sonores du corps, instrument de résonance par excellence et dans sa plus simple et sobre ébriété.

A la Cité de la Musique et de la Danse le 20 Septembre dans le cadre du festival MUSICA

Roomful of Teeth

Estelí Gomez
Sophie Michaux
Eliza Bagg
Virginia Kelsey
Steven Bradshaw
Holcombe Waller
Thann Scoggin
Cameron Beauchamp

samedi 19 septembre 2026

concert "Book of Travelers" / "Elevator Songs" Gabriel Kahane | Roomful of Teeth : un train, un ascenseur pour véhiculer l'imaginaire....

 


Du songwriting à la composition, Gabriel Kahane occupe une place singulière sur la scène étasunienne. Pour sa première à Musica, il présente Book of Travelers en solo et Elevator Songs avec Roomful of Teeth, deux projets marquants où rencontres fugitives, voix anonymes et scènes imaginaires nourrissent une écriture pop d’une rare finesse narrative.

Il y a près de dix ans, au lendemain de la première élection de Donald Trump, Gabriel Kahane entamait une traversée des États-Unis par le rail. Sans téléphone ni connexion, il recueillait les récits de passagers croisés en chemin et esquissait le portrait d’un pays fracturé. Book of Travelers est né de cette expérience. Aujourd’hui, seul au piano, il en reprend le fil, laissant résonner ces voix dans un présent qui leur donne une acuité nouvelle.

En deuxième partie, composé pour Roomful of Teeth, Elevator Songs (Chansons d’ascenseur) est un cycle situé dans un hôtel imaginaire, où chaque chanson est pensée pour une voix spécifique de l’ensemble. Portées par ces présences singulières, les scènes donnent corps à une galerie de personnages saisis dans l’attente ou le passage. À travers ce théâtre du quotidien, Kahane nous mène du songwriting à l’écriture contemporaine, sur un chemin qui lui est propre — politique, sensible, incarné.

Gabriel Kahane
Book of Travelers (2018)
création française 

Voyage! Un train peut en cacher un autre...

Il est seul en compagnie de son magnétique piano à interpréter des mélodies de son cru : conteur, enchanteur modeste personnage, entier et lui-même, il se confie dans l'idée du voyage en train qui fit un ce ses régals non dissimulés de vie et de recherche. A la quête de l'autre pour des rencontres incongrues qui ponctuent ses chansons et emportent toute notre attention. En empathie totale et complice avec cet être humain docile, abordable qui égrène ses préoccupations de mélodies chantées, douces, apaisantes, lyriques. Des anecdotes croustillantes pour figures de proue..On voyage avec lui; bercé ou chamboulé en tout cas séduit par une proximité et une confiance partagée en cet auteur, compositeur interprète de belle envergure.Gabriel Kahane façonne ses songwriting, carnets de bord de périples fabuleux nous emmènent loin des tracas et pourtant dessinent un portrait, paysage changeant des Etats Unis de toute lucidité. Poétique et politique balade d'un ménestrel bien incarné, vif et présent, partageux et engagé dans une musicalité à fleur de peau et d'émotions multiples. Ce baladin contemporain excelle dans une véracité ludique autant que réaliste et cruelle: un gouvernement, mensonges et vérités au chapitre des arguments d'un livret passionnant pour un récital enivrant.

— Entracte —

Gabriel Kahane
Elevator Songs (2023)
création française

Chansons d'ascenseurs

On aimerait bien être avec eux dans cet ascenseur qui grimpe les étages en autant de sections chantées, jouées par huit interprètes au plateau et toujours Gabriel Kahane au piano accompagnateur. Un hôtel, des tableaux ornementent la composition de ce petit opéra-récital en chambre Et couloirs donnant toujours sur la sortie par l'ascenseur qui nous emmène au septième ciel. Échelle du ciel , le voyage est truffé d'anecdotes persillées de saveurs et textures sonores, oscillant entre écriture savante et jet d'improvisations. En demi cercle autour du piano, les interprètes s'adonnent à un spectacle unique, parfois burlesque, toujours dans le bon ton . Pour et dédiée à l'ensemble Roomful of Teeth, cette pièce rayonne et impacte l'auditoire sous le charme d'une pensée et de textes alignant poétique et politique dans l'agora partagée de la scène musicale. Gabriel Kahane s'y révèle autant pianiste accompagnateur qu'artiste à l'écoute du public, désireux d'en savoir plus lors d'un entracte accidentel où personne ne perdit pied ni oreille, attention et extrême précision.

  Distribution

 Roomful of Teeth

Estelí Gomez
Sophie Michaux
Eliza Bagg
Virginia Kelsey
Steven Bradshaw
Holcombe Waller
Thann Scoggin
Cameron Beauchamp

piano, chant, guitare Gabriel Kahane

Au Maillon le 18 Septembre dans le cadre du festival MUSICA